Ecrits vains : à moi

Samedi 2 août 2008 6 02 /08 /2008 23:28

Longtemps, je me suis couchée par écrit…

… est un incipit intéressant, rassurant, cité dans le non moins pertinent Bartleby et compagnie de Vila-Matas, de même que le titre de ce billet, ornant une nouvelle espagnole méconnue d’Antonio de la Mota Ruiz.

Comme il est parfois rassurant de lire l’angoisse des autres, si proche, si intranquille, ce vertige d’être seulement debout.

Car certains, grand bien nous fasse, ont continué à écrire, au bout de l’absurde, au plus profond du malaise, jusqu’à la nausée de n’être personne, et de ne constater qu’il n’y a rien, nulle part.

Les gens se vident. Ils s’écoulent lentement, leurs yeux secs en témoignent.

Lorsque je parle aux gens, aujourd’hui, je me vide à leur contact, je me vide de leur absence, je parle comme je me parlerais à moi même, et peu importe que l’on m’entende. Je pourrais me taire tout à fait si j’étais bien certaine que mes mots persistent et résistent sur les cornées amies. Si je romps cette énergie d’écrire, je me rends.

La ville était soudain froide, vide, fermée. Ce matin, j’ai eu deux interminables heures à attendre que l’on m’ouvre, ou que quelqu’un réponde. Je me suis vidée lentement, refroidie, fermée sous la grisaille mouillée et glaçante. Et puis j’ai aperçu dans une vitrine chatoyante trois petits animaux en bois peint. Un lion vert avec une crinière en fils de plastiques rouges, bancal,  jovial jusqu’au sordide, peu décidé quant à sa provenance, sa signification. Recouvert. Un chat, vert, avec un grelot qui ne tinte pas. Une chouette grise avec des signes de couleurs, et le bec effrité. Leur prix, dérisoire, 3€, leur conférait immédiatement une valeur inestimable. Je les ai pris, et serrés dans mon sac.

Ils trônent à présent sur le bureau, ils me regardent, ils détonnent. Ils rappellent un zoo de songes, triste et sans cage, seuls vestiges d’une crèche  témoignant de la violence du bombardement.

Les gens se vident, et ensuite, ils disparaissent. Je n’ai jamais pu les tenir, les retenir, les soutenir. Ils s’absentent. Aucun pour me contenir, moi. Alors je suppure de brutales violacées, de flamboyants cramoisis, de brûlants métaux dorés. Même le noir abdique. J’infecte de mes radiations solaires les recoins sombres où je souhaitais pourtant rester cachée.
Pour cacher une bague, mets-la à ton doigt.

Ces animaux stupides et dépareillés m’ont enchantée.

Mon cœur est gros parce qu’il est vide. Ce vide m’emplit jusqu’à l’éclatement. La valve qui libère un peu de ce pus impalpable, je n’aurais pas dû la remettre à un seul. J’ai été imprudente.

La télé, dans sa grande miséricorde, m’interpelle soudain en ces termes : «  Mais tu risques de mourir ». Un autre lui répond, à ma place, probablement : « Il faut bien que quelqu’un s’y colle. » 

Ces temps-ci je me colle aux animaux bariolés pour que vous puissiez rire un peu. Mon lion rouge et vert, bancal et jovial, recouvert et apatride, sera ma douceur, aujourd’hui.

C’est le geste qui compte.


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Vendredi 1 août 2008 5 01 /08 /2008 22:19



Il faut prendre garde aux effets déconcertants que peuvent avoir les influences cumulées de la moiteur tropicale dans une ville trop grande, les racines arrachées d’un Cancer, la carence en vitamine K (vu dans Dr House), l’éloignement affectif et la lecture de Bartleby, de Melville.

On aurait vite tendance à terminer immédiatement et de façon irréversible tout mouvement, dont ceux du cœur, s’en tenir à l’espace occupé par ses pieds, oublier.

Alors pour pallier aux désagréments d’une saison détestable par nature (quoi, vous n’êtes pas le coup de l’été ? Cette chaleur n’est-elle pas merveilleuse ? Le beach-volley ne vous tente plus ?), j’ai décidé obstinément, comme le rebelle d’Albert Camus, de dire non.

Je vais systématiquement opposer à chaque journée interminable et inadmissible de ce mois d’août une douceur particulière, un sursaut, une présence.

C’est ça ou le cyanure, je ne peux me permettre d’investir dans un bon poison.

Comme disait encore un grand malin, écrire ne sert à rien mais on ne peut pas faire autrement.

 

Bartleby, c’est ma petite boutade pour démarrer une série de billets. Comme contrer par avance le manque d’inspiration, l’étalement grossier et public de son incompétence graphique, le sort, messieurs, dames, contrer le sort, rien que ça.

Il est tentant de justifier l’arrêt définitif de toute production de mots gravés dans la Toile par le simple mais grandiose choix du Refus, dépouillé de toute explication. Plaider le syndrome de Bartleby, la paralysie de la transmission. La vérité, c’est qu’il est pénible d’écrire, et que l’on souhaiterait des versions nobles à notre paresse infinie de nous perturber encore, pour sortir l’exercice, lequel paraîtra couler d’une source sûre et franche.

Les gens qui écrivent sont torturés, comprenez… on a des sautes d’humeur, on a le droit de souffrir pour rien, on peut délirer sur les pouvoirs d’être, les désirs de ne pas –être et le cul de ma voisine (qui n’égale pas le mien soit dit en passant – oui l’auteur est insolent, brillant et tragique même dans ses accès sordides).

On peut cesser brutalement d’écrire, mais il faut encore que le monde entier en soit au courant.

Pourtant, entre quelques grincements, je les aime bien les obstinés du silence. Ils me fatiguent moins que tous ces agités dont j’essaye de ne plus faire partie, en rechutant considérablement et plutôt, il faut le dire, lamentablement.

Alors le voilà mon billet doux, pour ceux qui n’auraient pas encore compris mon humour ravageur et désespéré.

 

Herman Melville fait dire à son narrateur dans Bartleby, éditions Allia, page 46 , ceci :

 

« Un sentiment de prudence m’envahit. Mes premières émotions avaient été inspirées par la pure mélancolie et la plus sincère des pitiés ; mais dans l’exacte proportion où croissait dans mon imagination l’abandon de Bartleby, cette même mélancolie virait à la peur, cette pitié à la répulsion. Il est si vrai, si terrible également, que jusqu’à un certain point, la pensée ou la vue de la misère mobilise nos sentiments les plus nobles ; mais que dans certains cas, au-delà de ce point, elle cesse de les susciter. Ils sont dans l’erreur ceux qui en imputent invariablement la faute à l’égoïsme inhérent du cœur humain. Ce phénomène procède plutôt d’une certaine forme de désespoir de ne pouvoir remédier à un mal excessif et organique. Pour un être sensible, il n’est pas rare que la pitié se fasse douleur. Et quand, en dernière analyse, l’on perçoit que, d’une telle pitié, ne saurait venir aucun secours effectif, le sens commun exige que l’âme s’en débarrasse. »

 

Mercredi 30 juillet, sur TFI, une bande-annonce fait dire à Dr House, après que ses trois collègues eurent rendu un verdict médical en ces termes : « On a une hémorragie rectale », ceci :

 

« Quoi, tous les trois ? »

 

Comme dirait un ami qui ne sait pas profiter : « saisis l’instant ».

C’est tout pour ce soir.

 

 

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Lundi 14 juillet 2008 1 14 /07 /2008 19:46
Amoureuse repentie, lucide, sérieuse, désagréable, lubrique, irrationnelle, distante, faussaire, je le confesse, je le fus. Etre sage et tempérante, ludique ou remarquable, par accident, tout au plus, je le pus.
« On n'aime qu'une fois » est la folle complaisance de l'éploré qui ne veut pas renaître.
J'aime encore, j'aime toujours, sincère et désolée.
J'en suis pourtant encore tout empêchée, enchevêtrée dans des réseaux complexes que l'expérience n'aide pas à démêler.
Je voudrais parfois que vous n'existiez pas.
J'appelle de mes vœux, dans l'inquiétude crasse d'être exaucée, que vous n'existiez pas.
Parce que la servitude que suppose votre existence même me laisse bien trop fébrile.
I would prefer not to.
(Would I ?)
Si je sais que je tiens, je sais que je peux perdre.
Je ne supporterai plus rien, pourtant. Qu'il ne se passe rien, je vous en conjure, qu'il ne se passe rien.
Que le foutre coule à flot, que le sang le rejoigne, que tous mes bleus témoignent, que les épaules cèdent, que les genoux fléchissent, et flageolent, et craquent dans un tumulte divin, que les muscles se tirent, se rompent, que les nerfs suppurent, endormis, de mille plaies insensibles, que les ongles déchirent, que les yeux, soudain, se retirent des joues de sable et que la vague frappe, immense, dans un déluge d'écume, je ne veux pas sortir intacte, je veux plier sous votre joug, et me relever fière, et plus souple, et incroyablement belle d'avoir supporté l'assaut, retrouvé le contact.
Car vous existez bien, mais sans vous compromettre. Déjà la porte se ferme sur des amours concrètes. J'ai sous mille morsures un seul baiser fragile, je dois le protéger, tirer les draps, me recoiffer, sourire.
Je crains de vous aimer sans dignité aucune. Je veille en permanence à éviter pareil péril. Je crains la goule avide, terrifiée et terreuse, je lutte pour endiguer son déploiement de nuit, je ne veux pas ramper, implorer et me taire, terrassée par le maléfique aveu d'une impuissance stérile.
Je n'existe que peu dans un tableau sans ombre. Il y a des choses que je ne sais pas dire.
Il y a des choses que l'on ne m'a pas apprises, brutale douceur, aigre torpeur.
Dépérir n'est plus de mon âge. Je suis trempée et rompue à ces tactiques précaires.
Je ne vous crains pas tant, je sais porter plus lourd.
J'ai une force spéciale pour vous, solide et régulière, qui saura tenir bon, traverser les récifs.
Je n'ai pourtant pas l'âme de vibrer en silence : je supporterai tout, pourvu que tu le saches.
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Samedi 28 juin 2008 6 28 /06 /2008 21:10

Sors de là, sors de là…allez…

La tôle tordue et brûlante s’immisce avec une douceur déconcertante entre ses omoplates, le gros coussin grotesque l’empêche de respirer, et la flaque brune grandit comme une magnifique offrande aztèque.

Je suis liquide…

Quel impact… un choc des puissances en présence, tout ce silence soudain après l’écrasement mécanique, plus éclatant encore. Vient la fulgurance de la chair qui cède, le carambolage magique, tout ceci ne prend pas cinq secondes.

La douleur m’éprouve, je la contrôle en ne bougeant plus.

Elle ne sait pas du tout à quoi elle devrait penser.

Le bruit…ce mach inédit, ce smash puissant et sourd d’un proche contre le pare-brise. C’est un début.

Ce bruit régulier ensuite, comme le compte-goutte d’une carcasse qui gît repue de ces cadavres faciles, le compte à rebours d’une cessation définitive d’activité, la scansion d’une farce macabre, un mécanisme enroué, entêtant, obscur.

Le soulagement de les savoir tous morts, l’angoisse vaincue quand le cœur en étau elle a compris l’erreur.

L’erreur, c’était de contrôler cette machine. De contrôler cette famille, et ce cœur, et laisser se répandre ces viscères qu’elle aimait tant naguère, mais qu’elle trahit pour le calme.

L’erreur, c’était ce calme. Plus de fureur, le grand engourdissement, pour ne gêner personne.

Les méthodes éreintantes pour fabriquer les cataplasmes qui étourdiront la colère, la laisseront pour morte, la farderont d’une prétendue foutue sagesse inaccessible, impardonnable et putride. La grande bride pour justifier le vide.

L’erreur, c’était de redouter l’éclat. Avoir foi en surface, peur en dedans, ne plus aller profond. S’excuser de fléchir, d’avoir froid, d’être heureux.

S’excuser de rugir, s’excuser de se taire, se démembrer en contorsions pour s’assurer d’être là, tous les caresser, ne plus jamais aimer par pudeur.

L’erreur, c’était de croire qu’on ne peut pas mourir. Pas maintenant. Qu’on a le temps de remettre ce grand rien à un plus tard qu’on redoute sans comprendre.

Mais il fallait allumer un grand feu, broyer les membres, ouvrir les têtes, s’écraser les phalanges sur les murs, s’épuiser dans des rapports stériles, dans la sueur brutale.

S’isoler avec l’animal.

Il fallait détruire.

Entrer dans la rage divine qui déclenche une perte, une réelle perte, une douleur aigue et amie.

Il existe bien une sensation qu’on ne ressent qu’à ce moment précis où la violence contentée s’apaise avec fracas, délivrant une euphorie douteuse de commencement de fin, de spirale amorcée vers le catastrophique, celui dont on revient moins fier.

Le pied sans aile, les veines trop lourdes, ont pesé dans la balance. La machine emballée a mugit, puis volé, les clameurs ont frappé l’habitacle, le cœur effervescent de multiples orgasmes s’est soulevé et le boyau fidèle a collé aux parois.

Sors de là maintenant…sors de ton costume de failles, retire les brisures des plaies, cicatrise.

Ils sont tous morts, je peux surgir.

 

 

 

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Lundi 19 mai 2008 1 19 /05 /2008 21:15

"C'est un lieu commun de prétendre que certaines rencontres infléchissent le cours d'une vie, l'orientent dans une direction jusqu'alors insoupçonnée. Plus rares sont les événements auxquels on ne peut accorder aucune place, qui restent en soi comme des lignes infranchissables. Bien des mots que me confia cet homme sont aujourd'hui oubliés, mais je conserve l'essentiel comme un troublant héritage."
R. Alexis, La Robe.




Il s’appelle Jack. Bordel, mais cette lumière me brûle et c’est insensé comme je me rappelle son regard pénétrant, s’immisçant dans mes recoins sans ciller. Il était assis tout seul dans cette grande salle baroque, il regardait le spectacle sans le voir, absenté depuis un temps incalculable dans son petit corps, et pourtant, il semblait si fort, si vous l’aviez vu, moi il me semble que j’en sourirai toute ma vie parce que pour une image, il a déversé dans mes pores une émotion si pure qu’elle m’électrise, et me rend terriblement triste, il y avait en lui une force animale et inédite pour moi, rompue aux rapports falsifiés d’adultes consentants, et lui qui concentrait dans sa forme une matière fluide et concentrée, et son visage, si grave qu’il en ressemblait bien à un animal perdu, hésitant, vif mais résigné, et ses mains qu’il lissait tout en jouant avec son pull, fébriles et attachées et non je vous le dis, je n’avais jamais pris la peine de regarder un enfant jusqu’alors. Je n’ai jamais voulu d’enfants. Il fallait d’abord que j’accepte de considérer certains liens comme indéfectibles, et j’avais peur de défaillir sous trop d’amour, mon cœur pour ce genre de malversation étant passé maître, j’avais peur, à juste titre, je le sais à présent, de la démentielle déconvenue, des bras ballants devant l’impossibilité de tricher, la nécessité de recourir aux mots forts et simples, et le bonheur, comprenez bien, le bonheur à l’état brut de ces étranges bras tendus, crève-cœur, tire-larmes, je redoutais ces attaches violentes, je ne voulais pas avoir peur pour lui la nuit, je ne voulais pas me trouver inféodée jusqu’à la mort à ce devenir d’être, émerveillée sans trop savoir pourquoi de le voir pourtant reproduire les erreurs séculaires, les perfidies immanentes, les élans trempés et tronqués, et sombrer peu à peu dans le désespoir sans fond de ne pouvoir rien pour lui.

Je ne voulais pas d’enfant parce que je ne voulais pas croire d’abord à l’amour brut et sans failles et j’aurais eu trop de peine à me trouver des failles dans un amour si intouchable. D’ailleurs, pour tout vous dire, je n’en veux toujours pas. Mais inféodée, oui, je le suis, et contrainte et forcée j’ai fondu sans résistance possible un amour d’une pureté inimaginable jusqu’alors dans les manques affectifs béants de cet enfant inconnu.

Il était digne Jack, n’en doutez pas, il ne s’est pas jeté dans mes bras en me soufflant son haleine aigre de lait caillé. Il m’a toisée d’abord et ne s’est plus détourné, avec une curiosité frontale qui m’a laissé des étoiles dans les yeux, qui m’a inondé les membres de picotements. J’étais sous le coup d’une foudre nouvelle, sûre d’être aspirée déjà par son énergie triste, en confiance immédiatement, et j’ai souri. Monsieur, je n’avais pas souri depuis longtemps, comment sourire quand on sait depuis trop longtemps qu’on ne veut pas être mère ? J’avais épousé la foule, moi, Monsieur, et disparu en elle. Mais lui, il m’a vue.

Je ne me souviens pas de ce qu’il a bien pu me dire et je n’écoutais pas. J’étais en sidération. Il s’appelait Jack, et il s’est collé contre moi parce qu’il était tout seul. Je crois que j’ai demandé où ils étaient tous, les garants de cette petite personne, ses gardiens, ses protecteurs.

            Il n’a pas répondu. Il m’a pris par la main et on est sortis dans ce jardin d’anciennes tombes médiévales. Il a couru dans les pierres et moi je le suivais comme on suit un mort qui soudain revient vous cueillir, comme on marche dans les pas de la grâce, ou de l’alcool, sans saisir ni vouloir saisir la force motrice qui vous meut. J’aimais à tressaillir, je souriais à la déchirure, je respirais à m’envoler. Jack parlait comme s’il retrouvait la voix pour la première fois après pénitence. Il devenait volubile à mesure que charmé par sa propre facilité d’expression, s’apprivoisant lui-même, il sentait se dérouler le tapis de silence renfermant ses errances. Je le regardais s’éblouir tout seul d’une maîtrise des termes et des sentiments rares pour son âge, enfin de ce que j’en savais. Moi je n’avais pas vraiment parlé à un enfant, comment l’aurais-je pu, effrayée que j’étais de devoir me dévêtir devant le minuscule, et qu’il nomme sans méchanceté mais avec une précision chirurgicale, dans la volonté d’énumérer pour grandir, mes cruels défauts de femme pétrifiée et sauvage.

J’ai accepté sa douceur et Monsieur, j’ai accepté surtout qu’il ne viendrait jamais de moi. J’avais mal de devoir le quitter, le rendre à ses tuteurs de peur qu’il se torde à mon contact, en fait je ne pouvais m’y résigner. Je devais vivre avec Jack, vous savez. Il est des évidences qui portent bien leur nom.

Je ne saurais vous dire combien de temps vraiment nous sommes restés dans ces herbes folles, je lui demandais sans cesse s’il allait bien, il me couvrait de baisers, riait, caressait mes cheveux, me disait que j’étais belle, tout était si nouveau pour moi dont les hommes avaient déjà emmêlé leurs mains dans les miennes à de nombreuses reprises, m’avaient déjà couverte de jolis mots que je pensais sincères, qui l’étaient d’ailleurs sûrement, je veux vous dire, Monsieur, que bien que transparente je n’avais jamais vraiment manqué de cet amour charnel et audacieux que certains êtres plus rugueux vous assènent pour vous contenter.

Mais la douceur magnifique de Jack, Monsieur, glissait, courrait sur moi, folle et joyeuse, je ne pouvais pas l’arrêter, mes poumons brûlaient de prendre de l’air sans le rendre, j’avais peur qu’en expirant la scène s’évanouisse, que Jack n’existe pas, jamais, me laissant plus vide et sèche que des yeux sans espoir.

Son père nous regardait depuis un moment déjà je crois. J’ai soudain remarqué, appuyé contre un arbre un homme au regard atlantique, comprenez, le vent, les vagues, la frappante mélancolie de l’horizon soyeux sur une mer grise, je sentais bien cette étrange impulsion sage, rageuse et douce aussi, et j’ai compris qui il était. Il  lui ressemblait, à son fils, il sondait tout pareil le jardin avec une intensité d’un autre siècle. Vous voyez, tous les deux, ils étaient concernés.

Moi j’ai eu peur au ventre. La nausée m’a attrapée immédiatement et m’a tordue en deux, comme si j’étais plantée devant le déferlement inexorable de poussière et de lave d’un volcan titanesque. J’avais sept ans soudain, j’embrassais et je jouais avec un enfant fort et doux qui ne venait pas de ma chair et la chair légitime et debout me regardait sans m’interrompre.

J’ai relevé les yeux la gorge déformée par l’orage à venir, des autoroutes de crainte pure vrombissaient sous ma peau. C’était terminé. Jack était terminé. Il devait repartir.

Pourtant, la vie, dans son indicible cruauté, m’a donné une seconde chance. J’ai cru mourir à nouveau de joie brûlante lorsqu’il s’est avancé vers moi et que Jack a pleuré. Il a crié à son père de ne pas me chasser, il a demandé si je pouvais être toujours là. Il a dit que j’étais belle et que je riais fort et qu’il ne voulait pas me quitter. Le père a souri, m’a serré la main et m’a demandé de les suivre à demeure.

La maison était grande et triste. La maison était douce, vive et résignée, Monsieur. Tout ceci devenait troublant, mais rassurait l’angoissée que j’étais devant l’incohérence.

Jack s’est éloigné et nous a laissé son père et moi. Et je crois que je lui ai dit simplement que j’aimais cet enfant sans savoir pourquoi et comment, que je l’aimais à en cesser de dormir et de manger si je ne pouvais pas le revoir.

Il a souri encore et Dieu, cette tristesse immaculée et atlantique m’a cinglée de plein fouet. Il m’a giflée de sa tranquillité sourde, je savais les naufrages qu’il devait contenir.

Jack est courageux et bouleversant, me dit-il. Il me montre une poutre menaçante au-dessus du comptoir en bois sombre de la pièce principale.

Jack a trouvé sa mère pendue il y a quelques mois, continue l’atlantique. J’avais compris.

Il faut rester avec nous, vous lui plaisez. Il y a aussi un cuisinier de votre âge.

Je ne sais plus mon âge, Monsieur, mais quand j’ai vu le cuisinier blond j’ai compris que j’étais encore jeune, alors. Que voulez-vous manger ? Je ne sais pas. Je suis heureuse. Jack sera toujours là, je ne sais pas manger dans ces moments-là.

Je me suis couchée dans l’herbe, Jack était contre moi, je crois que tout va bien lorsqu’ un chat se serre sur notre poitrine, et c’est l’effet que ça me fit.

Plus tard, l’atlantique a passé ses bras autour de ma taille et il a respiré dans mon cou. Je l’ai laissé faire. Il a une façon de pétrir  la chair pour oublier, pour s’accrocher, ne pas tomber. Je l’ai laissé se tenir à mes hanches. Je le faisais pour Jack.

Depuis que je m’occupais de son fils, il pouvait à son aise contempler le cadavre de sa femme flotter entre les murs, se balancer à la poutre, faire de l’ombre au comptoir. Tenter de remédier au vide.

Un jour, Monsieur, il est parti. Je sentais ses épaves remonter, je le savais prêt à s’échouer. Mais ce n’était pas ma souffrance, je n’ai pas cherché à l’aider et pourtant j’ai pleuré. Il est parti et Jack a crié. Et comment faire quand votre bonheur crie et se tord, que vos yeux trop mouillés lui font peur, qu’il vous griffe, vous condamne, demande qui va veiller la poutre, vous implore de tout changer, vous accule à votre impuissance acharnée ?

          Jack était un enfant blond, Monsieur, comprenez, un enfant soyeux et laiteux au regard de chat. La laideur l’a saisi pourtant, quand l’atlantique s’est retiré. Ma chair a brûlé soudain. La mère au vent, le père en route, je l’ai tué. 
              

 

 

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