Dimanche 5 avril 2009 7 05 /04 /Avr /2009 22:58

… et j’ai regardé le ciel sans étoile, je n’en ai pas cherché non plus, j’avais les âmes trop occupées.

Je réfléchissais à la grande et la petite méchanceté.

J’essuyais la moiteur sur ma poitrine dans le lit éventré.

J’écoutais la parole angoissée, je regardais les rides se figer.

J’avais la complète sérénité de celle qui n’y croit jamais,

Et vois pourtant toujours ses extrêmes réunis.

Les pages écrites, fermées, remises.

Plus loin de toi, mon Dieu, plus accomplie.

Le spleen  profond et la colère, enfin amis.

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Jeudi 2 avril 2009 4 02 /04 /Avr /2009 17:49

 



L’homme décline. Son obsolescence* en de vastes domaines est la préoccupation centrale de Günther Anders et de son œuvre, ainsi que la destruction de l’homme par lui-même, cet effrayant « cannibalisme post-civilisationnel ». Premier mari d’Hannah Arendt, il réussit l’exploit de traverser un siècle en réfléchissant, en écrivant et en passant presque inaperçu du moyen et grand public français, à l’instar d’un Jünger. Timidement, par des initiatives éditoriales honorables (Allia, Rivages, l’Encyclopédie des Nuisances), Anders arrive à exister, morcelé, mais indispensable.

Pourtant l’homme, celui-ci en tout cas, frappe, et marque dès les premières lignes au loin derrière la forêt. Sa liberté de ton, désinvolte, celle d’une farce burlesque au dénouement inattendu, décontenance, accroche, amuse, sidère.

Si tout se perd, c’est aussi et surtout parce que l’homme manque cruellement de haine, à l’abri de la vraie confrontation brutale avec un ennemi de plus en plus insaisissable, de plus en plus virtuel, qu’on anéantit par devoir, comme métier, jamais plus par conviction.

Je hais, donc je me positionne contre, donc je commence à exister.


Tout se perd, ma bonne dame, même notre faculté à nous détester vraiment, et par là-même, d’arrêter de nous détester peut-être, de peut-être cesser pour un temps de combattre, de commencer à aimer, serait-ce par accident. Le champ de bataille a disparu, et avec lui nos cœurs, notre identité.

 

« Ce que je vais maintenant énoncer rendra un son terrible aux oreilles des amis de la paix (comme aux miennes) : impossible toutefois de le taire, c’est justement l’absence de haine du côté des instruments, leur incapacité à haïr, oui, c’est justement cette carence qui causera notre perte. Temps de bonté que ceux où les guerriers se menaçaient et s’abattaient encore les uns les autres, où les guerres étaient conduites encore par des gens capables de haine. A tout prendre, ces gens-là étaient encore des humains. »  p 96.

 

* Voir L’Obsolescence de l’homme, Encyclopédie des nuisances / Ivréa, 2002.


 

 

Günther Anders, La haine, Rivages (coll. Rivages poche, Petite Bibliothèque),  mars 2009, 6 €.

Publié dans : L'humanité mise à mal: témoins de guerre
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Mercredi 1 avril 2009 3 01 /04 /Avr /2009 21:08

Librairie, 15h, téléphone

« Allo ?

-          Oui bonjour, j’aimerai savoir si votre maison publie du théâtre ?

-          Oui, mais du théâtre antique.

-          Ah. Mais du théâtre antique de maintenant, aussi ?

-          … »

Conseil de lecture : Nicolas de Cues, La docte ignorance, Rivages, Paris : 2008 (pour la présente édition), 20 €.

Publié dans : La vie de libraire (brèves)
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Samedi 28 mars 2009 6 28 /03 /Mars /2009 21:07



« Il y a un siècle, la barbarie régnait partout en Europe. Mais une armée de lettrés, levée de tous les coins de l’Europe, maîtres dans les deux langues grecque et latine, fait de tels assauts au camp ennemi, qu’enfin la barbarie n’a plus de refuge ; elle a depuis longtemps disparu d’Italie ; elle est sortie d’Allemagne ; elle s’est sauvée d’Angleterre ; elle a fui hors d’Espagne ; elle est bannie hors de France. Il n’y a plus une ville qui donne asile au monstre.
Maintenant l’homme apprend à se connaître ; maintenant il marche à la lumière du grand jour, au lieu de tâtonner misérablement dans les ténèbres. Maintenant l’homme s’élève vraiment au-dessus de l’animal par son âme et par son langage qu’il perfectionne. Les lettres ont repris leur véritable mission qui est de faire le bonheur de l’homme, de remplir sa vie de tous les biens. Courage ! elle grandira cette jeunesse qui, en ce moment, reçoit une bonne instruction : elle fera descendre de leur siège les ennemis du savoir ; elle entrera dans le conseil des rois ; elle administrera les affaires de l’État. Son premier acte sera d’instituer partout ces bonnes études qui apprennent à fuir le vice et engendrent l’amour et la vertu. »

Etienne Dolet, Commentaire sur la langue latine, 1536.

Publié dans : Stylet et tablette : Textes, hommes des sources
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Dimanche 22 mars 2009 7 22 /03 /Mars /2009 20:39

« Il est plus juste que je suive le conseil d’amis d’une telle valeur plutôt qu’un si grand nombre d’amis d’une telle qualité aient à suivre ma seule volonté. »


 
Marc Aurèle parlant du Sénat, cité dans Histoire auguste, vie de Marc Aurèle, 22, 4.

 




« Un jour, j’ai lu un article sur le fait que mon mari ne lisait pas. Ce monsieur qui a écrit l’article doit visiblement vivre avec nous puisqu’il prétend que mon mari n’a jamais lu un livre ! Alors que mon mari passe tout son temps de libre à lire. En ce moment, il est plongé dans les Mots, de Sartre, Alexandre Dumas et les pensées de Marc Aurèle, qui sont très intéressantes puisque c’était un empereur philosophe. » 

 
Carla Bruni-Sarkozy, Figaro Madame, 07 mars 2009.

 

Il ne faut douter de rien. Sarkozy au Mexique, lisant Marc Aurèle, c’est un exemple intéressant de ce que l’Histoire peut produire d’aberrant. Somme toute, l’aberration n’est même pas le fait qu’il s’essaye à le lire (mieux vaut tard que jamais, et ça doit lui piquer un peu les yeux), mais que sa femme s’en félicite, qu’il ait compris un traître mot ou non d’ailleurs de cette lecture anti bling-bling.

Puisque alors, sans vergogne, on cite ses livres de plage ou de chevet comme certificat de culture, peut-être devrions nous relire Lucien de Samosate, L’Ignorant bibliomane (II e siècle ap. J.-C. et contemporain du-dit Marc Aurèle) ainsi que les vertus ô combien proches de notre cher Président, que prônait le brave stoïcien au pouvoir, et si bien résumées par Pierre Hadot, spécialiste de son état, à savoir sans yacht ni top model pour nous en assurer.

 

« Marc Aurèle admire la manière dont, lorsque son père adoptif [Antonin le Pieux] avait pris une décision après mûre réflexion, il l’appliquait avec fermeté et énergie, son mépris de la vaine gloire, le souci qu’il avait d’examiner les choses avec exactitude, sans jamais lâcher prise une question avant de l’avoir pénétrée à fond et clairement comprise, sa patience à l’égard des critiques imméritées que l’on faisait à son sujet ; il ne se hâtait pour rien, il ne cherchait pas à humilier, il n’était pas un sophiste, il se contentait de peu pour les vêtements, la table et le service domestique, il aimait le travail, il prenait soin de son corps grâce à un régime de vie très simple, il était constant dans ses amitiés. […] Il poursuit jusqu’au bout ses enquêtes sans se contenter d’impressions superficielles, il prépare méthodiquement les actions qu’il mène en en prévoyant toutes les phases ; scrupule et minutie donc, mais sans drame, sans inquiétude ; il a le souci d’une stricte économie aussi bien dans les dépenses publiques que dans sa vie privée. Il y a aussi le sérieux, la solidité, la maturité, l’indépendance d’esprit : pas de crainte superstitieuse à l’égard des dieux, pas de crainte du peuple, l’indifférence à la flatterie et à la vaine gloire, pas de dispersion dans des actions ou des voyages désordonnés (sic). »

 

Pierre Hadot, Marc Aurèle, Ecrits pour lui-même, introduction générale : modèles politiques, Les Belles Lettres, 1998, pp 180-181.


« Certes, tu te proposes le contraire de ce que tu fais. Tu t’imagines paraître quelque chose dans la science en t’empressant d’acheter les plus beaux livres ; mais l’affaire tourne autrement et ne fait que mieux ressortir ton ignorance.[…] Tu as sans cesse un livre à la main, mais tu ne comprends rien à ce que tu lis ; tu es un âne secouant l’oreille en entendant jouer de la lyre. Si la possession des livres suffisait pour rendre savant celui qui les a, elle serait d’un prix inestimable ; et si le savoir se vendait sur le marché, il serait à vous seuls qui êtes riches, et vous nous écraseriez, nous les pauvres. […] Reste ceci, que les éloges de tes flatteurs t’ayant mis en tête que tu es non seulement aimable et beau, mais encore savant, orateur, historien, comme on n’en a jamais vu, tu dois nécessairement acheter des livres pour justifier leurs louanges. […] Mais je ne puis concevoir  comment tu es assez niais pour te laisser ainsi mener par le nez, comment tu peux croire à tout ce qu’ils te disent, au point de te laisser persuader que tu ressembles à un souverain.[…] Mon conseil est facile à suivre : n’achète plus de livres ; tu es assez savant, assez érudit ; tu as bientôt toute l’antiquité sur le bord des lèvres : tu sais toute l’histoire, tous les secrets du langage, beautés et défauts, emploi des termes attiques. […] Si cependant tu es décidé à ne pas te guérir de cette maladie, suis ta route, achète des livres, enferme-les à clef dans ta maison, et mets ta gloire à les posséder. Cela te suffit. Mais n’y touche pas, ne lis jamais, n’applique point ta langue aux discours, aux poèmes des  grands hommes de l’antiquité, qui ne t’ont fait aucun mal. »

 

Lucien de Samosate, L’Ignorant bibliomane (trad. Eugène Talbot), éditions Sillage, 2007, pp 7, 11-12, 30-31, 38, 40-41.

 

 

 

 

 

 

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