Mardi 25 août 2009 2 25 /08 /Août /2009 23:19

C’est la force de son ombre qui soutient sa stature. Et le rictus balafre un visage fatigué. Je n’avais jamais vu la puissante majesté d’un vrai désespéré. Et pourtant elle s’incarne dans cette grâce dépitée, forcenée de se taire.


On me dit, je l’entends, prose guerrière, culte du héros. Je réponds comme je peux que j’ai tout mélangé. Je tente d’organiser les cages d’un zoo du cœur ouvert, projet bartlebien dont je n’ai plus qu’un titre. Je relis, je renonce, et je retourne chanter.


Il faudra s’apaiser. S’épuiser est un moyen. Il faudra bien, car je ne suis plus l’ingénue déchaînée. J’ai perdu la fraîcheur de mon rire de gosier. Ecrire, et compulser, se taire, écrire, écrire et fouiller  ces milliers de pages, y chercher l’homme et les enfants qu’il faut, qui ne viennent pas, les amis de toujours, les alliés les plus hauts, les plus beaux, les cachés. L’esprit pur du styliste, l’éclatante vérité de l’esthète. Chercher le suffisant. Toucher les bords du contenant. Ne plus flotter sans cesse. Chanter doucement, bercer le brave et Come on Balthazar, I refuse to let you die…


Graver la vague sur ma poitrine dans une noce impossible, pour retenir du flot l’instant fragile du grand effondrement d’écume. Ne plus rien vouloir dire.


Je recommence. Je plonge et je respire sous l’eau, j’éteins, j’y vois.


Je recommence : j’aime sans savoir, je ne sais plus que quand il est trop tard. J’ai le dépit de ne pouvoir mourir pour rien. Aucune cause, aucune abysse qui n’ait raison de cette foutue force de vie.


Et j’ouvre à nouveau, rituellement, perpétuellement le livre qui justifiera mes errances, qui formulera la magique impuissance roulant dans mes artères. Pour dissiper le voile opaque de la buée fétide des haleines qui m’entourent. Les aveugles, les heureux. Ceux qu’il faudrait que je sois. Parce que moi, je n’ai que des pressentiments, des prémonitions déroutantes, mais aucune théorie. Mon instinct ne veut pas dormir, et sous les lignes des autres je découvre effarée ce que j’ai trop perdu à vouloir rester sage.


Et cette connivence avec le sombre, avec le cœur battant, le partage, et les songes, avec l’immense lucidité du presque rien qu’on transforme en superbe, avec le calme grave contenant les viscères qui s’affolent, cette colocation sereine avec l’immonde, cette évidence près de la lave en fusion, je ne me l’explique pas.


Je comprends simplement qu’il n’existe aucun livre que je n’aie déjà lu tout au fond de mon ventre.

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Vendredi 21 août 2009 5 21 /08 /Août /2009 00:35


Je ne me serais jamais doutée que mon salut viendrait de toutes ces portes claquées et, emmurée, je me sens bien.

Un peu comme ces plantes grasses, je m’épanouis dans l’ombre, sans trop d’eau ni d’attention. Mais enfin aussi, il faut les avoir vus, il faut les voir gesticuler et piailler, ces pauvres débiles sans autre célébration qu’eux-mêmes. Il faut avoir bien regardé tout ceci parfaitement pour sourire derrière la porte et souffler. Quand ils dansent trop près des rails, moi je voudrais qu’ils tombent, mais sans méchanceté : pour qu’il se passe quelque chose dans cette torpeur acide que leurs peaux exsudent. Vient toujours la subtile saturation quand ils me parlent, et soudain je n’écoute plus, je ne peux plus tolérer cette langue barbare créée par la facile paresse. Ils disent qu’ils savent, et qu’ils sont contre. Ils ont toujours une radieuse opinion, et je dois leur répondre, car à renoncer et me ranger dans les rangs de leur verbe maussade et usurpé, j’ai toujours préféré crever, et je voudrais bien vivre un peu, encore. J’en entends de ces contre…


Contre-culture, contre-pouvoir, contrefaçons : tous ces contre qui ne connaissent même plus leur ennemi mais frappent son symbole, pour l’abattre sans vertige, sans ferveur, par ennui, par la stupide passion de vibrer sans emphase, et de ne pas jurer dans la couleur ambiante de la communauté du moment. Je me garderais bien d’être contre eux, ils risquent de déteindre. Mais je leur oppose une hostilité vivace, que je me refuse à tempérer, celle de ne plus exister parmi eux.


Eux, tous, les innommables, que je ne suis même plus sûre de pouvoir dénombrer. La grande conspiration prête-à-porter et exaltée, bronzée et désinvolte, dont le plus grand coup de maître est de nous assurer que quiconque se tient loin des UV est coupable en puissance de crime contre la joie, que quiconque emploie trois épithètes, surtout précieux, est un perdant dans la grande course à la démocratisation de la pensée. Quiconque se plaint, fustige, refuse d’obtempérer à la révolution du samedi à 14h est un patient tout indiqué pour le dieu psychanalyse, et s’il résiste, un fasciste cinglé et paranoïaque. C’est du grand art, cette justification permanente de la vacuité par l’égalité des chances, qui brandit  l’étendard de nos nouvelles libertés qu’on nous somme de consommer sans cesse, jusqu’à en ériger de nouveaux codes aliénés et humiliants. Il fallait y penser. L’humanité a toujours deux trois tours dans son sac quand il s’agit de se distinguer.


Il n’y faut pas une guerre, bonnes gens, sur ce globe décharné et grouillant, mais un drame affreux chez les tranquilles, pour reprendre un titre de livre qui sonne bien. Il faut dévoiler les phallus tranchés par Cybèle, il faut des tauroboles et des catabases. Il faut redonner leur puissance aux cieux vidés, espérer des éléments un déchaînement féroce pour décoiffer toute cette suffisance, si l’on ne peut plus rien pour Dieu. Mais pendant que j’imagine, béate, la destruction des temples de la Défense, et ceux, plus infiniment difficiles à cibler, de ces millions de cœurs séchés, les naissances pullulent et les vieux ne meurent plus.


Mais plus je lis, plus je parcours, plus je dévore, dans un silence à peine brisé par les complaintes musicales de quelques rares alliés, plus je m’élève dans la beauté sidérante ou la crasse fort bien écrite, distançant ces créatures arrogantes, placardées de leur insignifiance, et plus je vérifie Rivarol, car je m’isole. J’aurais pensé, plus tôt, dans mes temps immémoriaux de dispersion et d’ignorance, ne pas le supporter. Eh bien, au contraire, je réussis à tous les éviter, je contourne les multiples difficultés d’une ville à embûches avec une énergie déconcertante, je ne me retourne jamais sur les grands sacrifiés, ceux que j’aurais préféré compter sur les doigts de mes poings dans mes poches, ils se sont décrochés, racornis et fatigués, ils peuvent bien se dissoudre à présent dans le vent d’une époque formidable, je leur dis bon voyage.


Et si le plus grand tabou de notre monde moderne, la crainte terrible des annonceurs, l’effroi du clubber en Gucci se révélait être tout simplement cet hermétisme au média-monde, cet isolement consenti avec soi-même, cette solitude aspirée de toutes ses forces, quand tout nous dit qu’elle est mortelle ?

 

 

 

 

 

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Dimanche 16 août 2009 7 16 /08 /Août /2009 20:11

« 15% des salariés qui travaillent dans le secteur informationnel souffrent de panique. »

 


Composé de chroniques rapides, parfaites pour un mois d’août vide et ralenti, sur le monde contemporain de l’année dernière, ce recueil modeste qui s’autodétruit sous nos doigts donne suite au Storytelling, la genèse, publié en 2007 à La Découverte. L’auteur y poursuit sa réflexion sur ces raconteurs d’histoires du monde moderne, tissant nos mythologies immédiates, politiques, publicitaires  et sociales, en décryptant les narrations multiples de nos médias pléthoriques et inspirés. En bref, comment on nous vend multi-quotidiennement nos salades.


Publiées hebdomadairement dans Le Monde tout au long de l’année 2008, ces chroniques ont été choisies et rassemblées par l’éditeur des Prairies Ordinaires, qui, sans le vouloir probablement, a fabriqué un objet dans la mouvance parfaite de ce qu’il dénonce.  De piètre qualité, ce livre jetable, puisque cahier par cahier les morceaux mal encollés se détachent sous nos yeux incrédules, offre un admirable et ironique exemple de cette communication immédiate et néfaste que par ailleurs le fond de l’ouvrage déplore. Mais passons ce détail graveleux.


Il faut bien reconnaître que nous en sommes majoritairement réduits à ces analyses à chaud, puisque nous avons à peine le temps de laisser refroidir que voici à nouveau une charrette de nouvelles fraîches à traiter ( et bien évidemment, c’est exactement le même dilemme pour un éditeur, un critique, un libraire : ces fonctions se réduisent et  le rôle de chacun mute vers un rôle uniformisé et écrasé de simple passeur, et encore, quand il reste des mains preneuses en fin de chaîne).

 
Et cette multiple mise en abîme (je poste un article sur une blogosphère surchargée, immédiatement après la lecture d’un livre immédiatement imprimé dans un paysage éditorial surchargé, après les publications immédiatement pensées d’un analyste de publications immédiatement bombardées par tous les moyens imaginables sur une sphère médiatique engorgée), cette mise en abîme permet peut-être, en suivant péniblement le fil invisible de la transmission, et par-là même de s’en débarrasser pour en saisir immédiatement un autre, permet donc, après ces épuisantes successions de mots dont il faut tenir le rythme, permet enfin de se regarder faire. Outch, dirait l’ami américain. La vache, dirait notre Président.


Alors, il faut faire vite. Et Christian Salmon ne s’en sort pas si mal. Il enchaîne dans un rythme qu’il qualifie en préface d’assez lent (hebdomadaire…), les démonstrations parfois virtuoses de la manipulation du récit par nos conteurs actuels afin de nous faire avaler des histoires, ces histoires qui consolident les peuples autour de croyances communes à défaut d’être vérifiées. En trame, un essai d’historien de l’immédiat, qui nous fait revivre comme une période ancienne et perdue l’année 2008 et ses tribulations mondiales, parce qu’il faut se souvenir, dans tout ce marasme, des mots qui ont été prononcés, des actions qui les ont immédiatement suivies, ou non. Parce que 2008, à l’ère de nos frénétiques échanges d’idées et d’opinions, c’est aussi loin que l’Empire romain, mais avec beaucoup trop de sources.


Et ces chroniques sont parfois savoureuses. Elles n’ont pas besoin de réveiller nos insipides démons de la théorie du complot, nos engagements du dimanche contre la manipulation des esprits du pauvre peuple sans défense, ou de fustiger platement les sombres agissements d’un gouvernement décidemment très méchant. La fameuse objectivité de l’historien, autre mythe flamboyant, essaye de s’en tenir à de simples démonstrations, et c’est parfois amplement suffisant.


Prenons l’exemple de la « jurisprudence Jack Bauer », et l’on voit se déplier en quatre pages parfaitement ciselées, l’absurdité d’une fiction-réalité se mordant la queue jusqu’à s’auto-digérer dans une mixture improbable : la reconnaissance récente par un juge américain de la valeur performative d’actions fictionnelles. La torture largement justifiée du héros de 24h chrono - dont le rythme et la tension du compte à rebours obligent à s’en tenir à une pure logique primitive, dictée par l’émotion – fait ses preuves, et Jack Bauer sauve des milliers de vies innocentes. Et qui irait mettre en prison Bauer, sous prétexte qu’il a le droit pénal contre lui ? Et si ça marche avec Jack, alors pourquoi pas avec les soldats américains ? La suite au prochain épisode…


On peut aussi se délecter de la course Clinton-Obama et de ses glissements progressifs dans les champs lexicaux du sexe adverse, Hillary macho et Barack sensible, à l’instar des codes gauche-droite récemment inversés pour faire campagne sur le terrain de l’ennemi.

On saura que les talibans coupent les mains des femmes qui portent du vernis à ongles, ce qui est à n’en point douter le climax de la terreur qui entoure une femme libre, ou que les terroristes sont terroristes parce qu’ils vivent dans un endroit de terroristes. C’est parfois, avec plusieurs mois seulement de recul, à hurler de rire. Mais souvenons-nous que nous ne riions pas.


Les mots ne comptent pas ? La culture n’a aucune utilité ? Plus que jamais ils comptent, au contraire, et les agences de conteurs d’entreprises fleurissent. Et devinez sur quelles trames elles proposent de tisser les légendes publicitaires ou politiques ? J’en glisse deux, pour un avant-goût : Shakespeare et Homère. Pour le reste, il y a Eurocard-Mastercard.

Je ne sais pas si le plus amusant dans cette lecture rapide fut de constater que je n’étais pas si paranoïaque que cela au final, sidérée par l’audace des multiples annonceurs, ou de me trouver médusée de ne l’être encore pas assez.


Christian Salmon, Storytelling saison 1, Les Prairies Ordinaires, 2009.

 

 

Publié dans : Ecrire l'écrire: autour du livre et des plumes
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Vendredi 7 août 2009 5 07 /08 /Août /2009 00:05

 

« On croit généralement que le conservatisme est le plus répandu chez les gens âgés, tandis que chez les jeunes c’est le progressisme.  Ce n’est pas tout à fait exact. C’est chez les jeunes que le conservatisme est le plus répandu. Les jeunes, qui veulent vivre mais ne réfléchissent pas et n’ont pas le temps de réfléchir à comment il faut vivre, et prennent pour modèle la vie telle qu’elle fut. »


Eugène Irteniev était promis à un brillant avenir. Mais Stepanida l’a perdu. Ou bien était-ce le diable ? Une excellente façon, quoiqu’il en soit, de reprendre son russe à moindre coût.

D’Ovide à Tolstoï, de Montherlant à Shakespeare, d’Orphée à Onfray, les hommes, fragiles, succombent aux traitresses. Ils se fracassent violemment sur les courbes ennemies, éperdus ou rageurs. De leur royaume de certitudes, ils assistent, impuissants, au triomphe des sens, et nous sommes seules coupables.


Mais nous, nous le savions déjà, nous le savions pourtant, et notre seule sagesse consistait à leur tendre nos désirables pièges pour qu’ils y goûtent sans honte, bercés d’une bienveillance qui efface les affronts à la morale publique. Résister les offense, mais céder les effraie. Patiemment, nous montrons sous nos jupes un havre moins diabolique qu’ils ne semblent le penser. Mais trop fiers, et têtus, il leur faut beaucoup d’aide pour entrer en lieux sûrs. Et la violence de s’être laissé prendre par la perfide femelle asperge nos murs crèmes d’une grande traînée. Il suffisait pourtant d’un peu d’humilité, frotter des épidermes n’a rien d’une grande complexité. Choisir d’aimer celle qui le veut bien n’est jamais détestable.


Eugène Irteniev avait besoin d’une femme, dans la continence forcée par un séjour trop long où trop peu d’âmes vivent : la campagne russe en ce siècle finissant, j’ai nommé XIXe. Pour sa santé. Pour pouvoir par la suite, être tout entier à ce qu’il fait : redorer le blason d’une famille désargentée et reprenant les rênes fragiles d’une exploitation familiale criblée de dettes. IL paye un paysan pour qu’il lui trouve une femme, mariée et frivole, à laquelle il se frottera ponctuellement, et rompra quand il le faudra. Eugène Irteniev n’a pas d’affects, mais voudrait bien d’un mariage d’amour. Il s’occupe de ses mauvais penchants en rencontrant régulièrement Stepanida, mais ne se souvient jamais vraiment à quoi elle ressemble.


Tombe-t-il amoureux de Lise parce qu’il est temps pour lui, ou est-il temps pour lui parce qu’il est amoureux ? Eugène et Lise, une jeune fille de son rang, se marient, et l’amour soumis de la jeune diaphane lui fait oublier un temps ses tribulations graveleuses d’avec la force vive de la campagne. Pourtant le ver est là, dans son cœur, dans son âme, et le ronge. La raison qu’il oppose à ses accès libidineux ne cesse d’échouer, et son tourment entache un quotidien qui se veut merveilleux. Tout est en place, tout est joli, et propre, mais son âme, ses pensées sont sales et ça, Eugène Irteniev a un mal certain à l’avaler. L’érotisme puissant que lui inspire la paysanne joueuse, lancinant, impossible à empêcher alors même qu’il pensait n’y avoir jamais songé, il ne peut le supporter.


«  Tout était si beau, joyeux et pur dans la maison ; mais dans son âme tout était laid, sale, horrible. Et toute la soirée il fut tourmenté de savoir qu’en dépit du dégoût  sincère qu’il éprouvait pour sa faiblesse, en dépit de ses plus fermes résolutions de rompre, demain serait semblable à aujourd’hui. »


Il tente la fuite, mais revient. Intègre et bouleversant dans la sincérité qu’il montre à vouloir triompher, il nous entraîne avec lui dans une chute inexorable. Ses frayeurs sont les nôtres, son impuissance nous malmène, il est tout entier, et Eugène Irteniev de papier, et l’homme universel de chair qui se débat entre une conscience qui se veut immaculée et une tension d’outre-tombe qu’il ne peut maîtriser.


Reste une unique liberté : s’échapper du dilemme, rester digne, se supprimer.


C’est tout un pan de psychologie masculine qui se dévoile enfin, simple mais fière et obstinée, en si peu de pages, sous nos yeux inquiets. C’est évident et sans détour. C’est tellement loin, dans le temps et l’espace, que ça nous éclabousse d’ubiquité.


Nous sommes heureux si nous ne désirons rien de ce que l’on ne peut avoir sans scandale. Nous sommes donc toujours malheureux. Et pour les moins résignés, le revolver est dans le tiroir de la table de nuit.


« Et en effet, si Eugène Irteniev était malade d’esprit, alors tous les hommes sont aussi malades d’esprit, et les plus malades d’esprit sont indubitablement ceux qui décèlent chez les autres les signes de la folie qu’ils ne voient pas en eux. »


Léon Tolstoï, Le Diable, Gallimard (collection Folio bilingue), 2004.


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Mardi 4 août 2009 2 04 /08 /Août /2009 21:50



I'm aware what the rules are / But you know that I will run.
Tori Amos, 1000 Oceans.


Mais revenons aux bisons.

Le postulat de Dan O’Brien est simple, au départ de ce roman : raconter son désir déraisonnable de rendre à une parcelle de terre du Dakota son aspect ancestral, loin de toute manipulation chimique et technologique de l’homme. Revenir à une terre saine.
En 1997, échaudé par sa chute du royaume conjugal, abandonnant l’idée de se reproduire pour laisser le loisir à d’autres espèces de se développer, il rachète le ranch du Broken-Heart, au milieu des Grandes Plaines, et assouvit ainsi son besoin de solitude et d’espace. Il est fauconnier, connaît donc bien la faune, et auteur de déjà quelques romans (majoritairement écrits autour des Indiens Lakota), il connaît donc la plume. Entre les péripéties grotesques d’un matériel défaillant, et les bourrus avinés de son coin, il cite Catlin ou Tchékov, puis retourne fumer sa clope sous le porche.


Mais les terres, revêches, s’avèrent bientôt plus dures que prévu à manier, et l’homme déprime dans sa pampa, effrayé des dettes qui s’annoncent.


Le récit, alors, véritablement, commence.


Un soir, arpentant son domaine il manque de renverser un bison. Il s’émerveille et s’étonne de la placide majesté de la bête, parfaitement intégrée au paysage.


Un bref historique de l’histoire des bisons des Grands Plaines, depuis le massacre de Buffalo Bill, jusqu’aux tentatives infructueuses d’implantation de vaches espagnoles nous donne un aperçu du malaise pressenti par l’auteur devant ces étendues désolées : l’agriculteur actuel laboure un vaste cimetière, une scène de crime parfaitement nettoyée de ses animaux sacrés, exterminés jusqu’au dernier pour nourrir les travailleurs du chemin de fer, les carcasses profanées, au profit de raffineries de la côte Est. Et le bison, depuis cent ans, rayé tout simplement d’une carte trop grande et dépeuplée.


Par un concours de circonstances, admirablement dépeint en une scène épique à l’air pur et piquant, un ami éleveur lui demande de l’aide pour conduire ses bisons d’un pâturage à l’autre, puis en désigne 13, trop petits, trop faibles, qu’il va falloir tuer. C’est une révélation. Sur un coup de tête, mal préparé à la série d’embûches qu’il va rencontrer dans sa démarche démesurée, O’Brien fonce tête baissée dans l’aventure : si les petits bisons passent l’hiver, il développera son troupeau.


« J’avais soif de renseignements et ingurgitais tous ces documents. Jusqu’à ce que, persuadé que les bisons étaient le doux remède qui redonnerait santé au Grandes Plaines, je contracte le syndrome du spleen du bison. »


Et les petits passent l’hiver. Sauf un. Mille vaches seraient mortes, soumises à une telle rudesse de climat, imprévisible et menaçant. Mais douze bisonneaux, sous les flocons, marchant contre le vent, creusant pour trouver et garder l’eau et broutant sous la glace, survivent sous le regard de leur protecteur angoissé au possible, et scellent le destin d’un homme d’ores et déjà conquis.


« J’étais inquiet mais une statistique est venue m’encourager. Au cours de l’hiver 1997-1998, soixante mille vaches et moutons ont péri dans les Grandes Plaines, morts de faim, de froid, tombés à travers la glace et noyés, trébuchant des falaises lors des voiles blancs. Bien sûr, il y a moins de bisons sur les plaines ; cependant, on n’a répertorié qu’une seule mort de bison. Il a été poussé d’un pont gelé par un trente-cinq tonnes. »


Lorsque que le petit dernier de ses treize bisons meurt, il abandonne le cadavre aux coyotes, et contemple alors un spectacle inconnu sur ces terres depuis un siècle. Le sentiment d’un retour total à une nature reconnaissante.


L’histoire et sa narration sont assez banales, finalement.
Mais sur une trame simpliste, l’homme tisse des portraits d’hommes tourmentés entre une nature idéalisée et des conditions de vie brutales. L’alcool, le suicide bien sûr, la solidarité, la primitivité, auraient pu s’incarner en de féroces clichés, mais toujours l’espace vide et hostile fait force, confronte ses misérables habitants, et le lecteur avec, à des limites patiemment repoussées, à une vaillance et une détermination désespérées, et inattendues.


« La personnalité mythique américaine est un mélange d’équité, d’autonomie, d’endurance et d’honnêteté. Ces vertus se logent généralement au sein d’un grand homme brun et dégourdi, à la fois attaché à sa famille et séduisant aux yeux des inconnues, insouciant et stable, réaliste et fantasque. Dans la tradition américaine, cet homme vit dans les Grandes Plaines. Il est originaire du Texas, de Dodge City, de Cheyenne, du Dakota, ou d’un quelconque coin du Montana. En fait, les racines de cet Américain s’enfoncent dans le mythe de la Frontière, et ce depuis Tocqueville, en passant par Andrew Jackson, Wyatt Earp, les cavaliers du Pony Express, les pionniers, les cow-boys, et jusqu’aux caricatures contemporaines incarnées par des acteurs comme Tom Mix, Gary Cooper et John Wayne. La Frontière, peuplée de chevaux, est un lieu de grands espaces propices à l’errance, aux énormes couchers de soleil, aux délimitations précises entre le Bien et le Mal. C’est aussi un endroit qui n’existe pas et n’a jamais existé. La vérité, c’est qu’il n’y a jamais vraiment eu d’équité dans ce coin. »


Et les bisons s’épanouissent, élevés dans la tradition ancestrale, c’est-à-dire laissés libres et sans intervenir, c'est-à-dire presque pas élevés, au final, et le pronostic, fragilement et péniblement, s’avère vital. On décèle chez l’auteur une confiance retrouvée, une dimension de gagnée. Son écriture prend de l’ampleur, l’émotion et la quiétude sont diffusées dans des descriptions et analyses fines et pertinentes.


Lorsque le premier bison est tué, débité, et savouré au coin du feu, loin de s’horrifier stupidement d’un meurtre sanglant, on goûte avec l’auteur à un mets de respect et de liberté. Le Broken Heart s’est apaisé, et la région, ayant retrouvé ses racines, recommence à peine à prospérer. Dan O’Brien, lui, a réussi un témoignage contagieux, un appel simple et sincère, et tout en douceur. Une fois n’est pas coutume, j’y ai vite succombé.


« On s’est séparés tout sourire et les mots de Stan ne m’ont pas quitté. Il avait dit : “ C’est bon de les avoir avec nous. “ Comme s’il avait vu les empreintes sur sa propre peau. »


Dan O’Brien – Les bisons de Broken Heart, Editions Au Diable Vauvert, 2007, Folio 2009.

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  • : Medellia au V.I.T.R.I.O.L: creuse, trouve.
  • Medellia au V.I.T.R.I.O.L: creuse, trouve.
  • : "Un livre qu'on soutient est un livre qui tombe" disait Rivarol. En le ramassant on se blesse. Il convient alors ensuite de "porter élégamment la cuirasse".

Pense bête

Fils d'hommes, jusques à quand aurez-vous le cœur lourd, aimerez-vous des riens, rechercherez-vous le mensonge ? » (Psaumes 4,3)

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