Je l’aimais, j’attendais sa venue avec tremblement. Tel un esclave fidèle
je restais des heures à admirer sa splendeur et sa magie. Comme enchaîné, hypnotisé, mes yeux contemplaient son royaume, le bleu profond des cieux nocturnes se parant peu à peu de brillantes
étoiles scintillantes, et guettaient avec une ferveur solennelle le moment de son apparition majestueuse. Escortée de sa suite, sereine, insoucieuse, radieuse, elle sortait faire sa ronde
mystérieuse pour visiter son royaume, le monde de la nuit, et offrir à l’humanité la lumineuse clarté de ses rayons.
Zalmen Gradowski, Au cœur de l’enfer, Tallandier, 2009, p
37.
Intention :
Voici quelques temps à présent que j’ai eu la chance de
croiser sur mon chemin Élisabeth Bart, dont les notes publiées dans la Zone, telles Les Incandescentes et Écrire, disent-elles résonnent d’un écho qui me revient sans cesse. Je
lui dois d’immenses heures habitées de poignantes lectures, telle La Pesanteur et la grâce de Simone Weil, ainsi qu’une salutaire disponibilité à dispenser une sagesse bien loin des
immobiles statues, car bien plus proche du cœur, qu’il n’est pas nécessaire de toujours rattacher à un dogme envahissant et culpabilisateur. Échanger avec elle, ce n’est pas trouver l’Église,
mais le Royaume. Je n’ai jamais de mots pour qualifier une rencontre. Je sais simplement que lorsqu’elles adviennent, je ne me sais plus jamais seule.
Je n’ai qu’un Dieu pour l’heure, et c’est cette
évidence.
Au détour d’une conversation, je lui proposai de lire les
poèmes de Violette Maurice, dame à l’Incandescence pérenne, résistante française libérée des camps, décédée
en 2008, en échange de ses nombreuses lumières et clés généreusement offertes, courrier après courrier.
En voici sa lecture, intense comme toujours, que je me
fais, vous l’aurez compris, un plaisir très particulier de vous soumettre.
(Photographie d' Élisabeth Bart.)
***
Incandescence de Violette Maurice, par Élisabeth
Bart
À Paméla Ramos.
« Le foulon de la mort a fait de nous une liqueur, — et
bientôt une source. »
Armel Guerne, Il y va de la vie in Danse avec les
morts (Éditions Le Capucin, 2005) p. 40
Nul autre que le survivant ne peut mieux démentir la
célèbre phrase d’Adorno, « écrire un poème après Auschwitz est barbare ». Écrire des poèmes après Auschwitz, Violette Maurice l’a fait, elle, revenue de Ravensbrück et de Mauthausen.
Aussi loin de l’ampleur violente de Danse des morts d’Armel Guerne que de l’hermétisme de Paul Celan, la parole poétique, dans son recueil Incandescence, se pose comme une
braise qui refuse de s’éteindre sur les cendres de ses frères et sœurs qui ne sont pas revenus, en dépit des injonctions au silence. Et par là même, elle fait silence. Incantation murmurée dans
une langue dépouillée qui exige l’écoute dans le plus grand silence.
Cette parole est retenue, enclose dans l’ancienne métrique, la
splendeur de l’alexandrin ou la grâce légère de l’octosyllabe. Discrète audace que celle de revenir aux mètres classiques, — les mètres, ce « bétail des dieux » —, comme dit Roberto
Calasso, aux quatrains parfois proches du repentend baudelairien, avec la reprise du premier vers dans le dernier [1]. Il fallait sans doute à Violette Maurice la cadence de l’alexandrin, celle de la tragédie racinienne, celle des Fleurs du Mal
dont on perçoit dans ses poèmes, des intonations, des réminiscences aussi ténues que le froissement des roseaux, pour affronter le langage, impuissant à dire l’horreur. Il fallait écrire cette
impuissance même par fidélité à l’ultime serment : « Je me souviens de nos amis/ Demandant au seuil de la mort:/ « Si vous revenez, c’est promis/ Parlez de nous, parlez
encore. [2] » Mais comment parler
avec « Les mots devenus impuissants [3]», quand « Le langage impuissant vient hanter le silence [4]» ?
Il faut que le poète chante l’indicible secret parce que
justement, au fond de cet enfer, ce sont des mots, humbles et simples, rythmes naïfs, refrains niais, qui ont donné la force de rester debout, de ne pas s’incurver comme les
« musulmans » dont parle Giorgio Agamben dans Ce qui reste d’Auschwitz [5] :
Au milieu des relents d’enfer,
Il nous suffisait d’une stance,
D’une chanson des temps
meilleurs,
Pour que nos souvenirs d’enfance
S’en viennent ranimer nos cœurs. [6]
L’octosyllabe, le mètre des ballades médiévales, de François
Villon, le mètre de Verlaine aussi, dit simplement, limpidement, ce qui a été. L’insondable réalité :
Je revois la lande et le sable
Les convois comme des troupeaux
Et les violences des
« Kapos »
Le bras levé, impitoyable.
Dans la nuit aveugle et épaisse
La mort toujours en pointillés
Et ce creuset de la détresse
Où se cimentait l’amitié. [7]
L’octosyllabe prend en charge l’angoisse de la rescapée, ses
obsessions, la question sans réponse au destin qui a pris le visage d’un SS aux yeux bleus, cherchant sa victime, dont le regard se pose sur l’amie : « Pourquoi sur elle et non sur
moi ?[8]». Il luit dans la nuit,
de ses huit syllabes qui ne veulent pas s’éteindre.
La question reste sans réponse et la lueur vacille comme la
bougie du poète Gortchakov, dans Nostalghia de Tarkovski, qui a juré à son ami mort de faire ce qu’il n’a pu faire, traverser la piscine de Santa Catarina en gardant une bougie allumée.
Allégorie d’une quête apophatique, pour soi et pour les autres, qui fut celle de Simone Weil, de Cristina Campo, que Violette Maurice entreprend elle aussi, épreuve de la perte de soi, du
dépouillement absolu : « Je ne sais qui je suis […] / Je me sens repartie aux camps de la mort lente/ Je ne me connais plus et me perd doucement.[9] » Garder la bougie allumée en traversant les
méandres des illusions, sous l’ouragan des obsessions, laisser venir le sens, le souffle, l’amour, c’est ce que fait Violette Maurice dans ce poème inauguré et clos par le même vers, « j’ai
marché dans le rêve et dans l’imaginaire », qui n’est pas sans rappeler le balancement de la pesanteur et de la grâce vécu par Simone Weil :
Je t’ai cherché en vain dans chaque
paysage,
Écho de notre esprit, souffle de ma
pensée,
Dans le regard du fou et dans celui du
sage,
Et dans le lent martyr de l’enfance
blessée.
Ton silence toujours repoussait mon
attente.
Le couchant rayonnait comme un grand
luminaire.
Je voulais m’arracher à la terre
pesante,
J’ai marché dans le rêve et dans
l’imaginaire. [10]
Le mystère du Mal demeure, qui n’est pas le contraire du bien
comme dit Simone Weil. Le poème Énigme, diamant noir du recueil, avec le leitmotiv « Je t’ai cherché », évoque cette même quête par l’anamnèse, traversée successive de
l’horreur, de la charité, de la poésie, dans un balancement à la recherche du point d’équilibre qui signifierait la descente de la grâce. Mais nulle grâce ne descend quand la barbarie est
au-delà du langage impuissant à la saisir comme l’indique la figure finale du « labyrinthe sans fond [11] ». La mémoire reste prisonnière du labyrinthe,
figure que l’on retrouve dans la correspondance de Cristina Campo [12] et sous la plume de Marίa Zambrano
[13], associée à celles de la galerie obscure
et fermée, de la caverne ou de la chambre murée, symboles de la situation sans issue, comme si les racines de l’espérance étaient arrachées. Pour le survivant, le temps n’est plus le flot
tumultueux de la vie, il se brise en séquences qui se superposent, en surimpression, parce que l’Histoire répète l’horreur. Dans le poème éponyme, « Sarajevo, ville de sang/ Sarajevo, ville martyre » l’horreur de la guerre de
Yougoslavie se superpose aux « Camps d’Auschwitz et de Treblinka/ Que chacun voulait ignorer », d’où un constat empreint de désespoir :
Dans les camps de nuit et
brouillard,
Au petit jour blême et fétide,
Pensais-tu cinquante ans plus
tard
Voir ressurgir un génocide.
Cette thématique du brouillage du temps, de la bascule d’une
époque dans une autre qui circule dans tout le recueil, se retrouve en particulier dans Surimpression :
Cinquante ans ont passé… C’était hier
pourtant.
Même enceinte fétide où mon esprit
s’égare.
Comme en surimpression se dessine le temps.
Il semble que le repos, la paix, soient impossibles pour le
survivant, écartelé entre la nécessité de se souvenir pour témoigner et la douleur de l’anamnèse qui transparaît ne serait-ce qu’à travers les titres : Amertume, Hantise, Obsession,
Ravensbrück, Mauthausen, Appel, Les matins aux yeux morts, Désespoir, Lâcheté… L’écriture oscille sans cesse entre mémoire nécessaire et mémoire obsédante, anamnèse et réminiscences, pour se
frayer un chemin au sillage brûlant comme une prière à l’Absent. De même que Simone Weil, Violette Maurice rejette la facilité d’un Dieu consolateur qui bercerait
d’illusions :
Car le ciel est désert et Dieu ne répond
pas
Au chasseur d’absolu en quête d’un mirage.[14]
Mais les hommes doivent répondre de l’absence de Dieu. «
Le Verbe était la lumière véritable qui éclaire tout homme. […] Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas accueilli. » (Jean, I, 9 et 11) Le poème Dieu s’éloigne renvoie à
l’évangile de Jean, Violette Maurice revient au mystère de l’incarnation, du Verbe incarné dans le Christ :
Dieu s’éloigne et la nuit aveuglément nous
broie.
Parmi les pharisiens, qui osa te
défendre ?
Toi qui vins annoncer l’amour et la
beauté,
Dont le message hélas, ne fut pas
écouté
Quand le jour se couvrit d’une chape de cendres.
Dès lors, on perçoit la cohérence du recueil, la portée de son
titre, Incandescence. La lumière luit dans les ténèbres et la parole poétique tente de la saisir par le douloureux travail de l’anamnèse. Des clairières se font jour, trouées lumineuses
au sein des ténèbres, une autre voix s’élève, venue de l’enfance, celle- là même qui murmurait parfois dans la détresse du camp, voix qui chante la beauté du monde. Je ne saurais suivre
l’interprétation de l’éditeur qui évoque, dans sa présentation du recueil, « une foi en la puissance de la Nature, sorte de mystique païenne devant le sublime de ce qui apparaît. »
L’expression « mystique païenne », avec son inévitable connotation nietzschéenne, et pire, qui rappelle précisément la mystique des nazis, convient-elle à cette célébration de la nature
plus proche de Ma Bohême que du païen Credo in unam de Rimbaud, plus proche encore du chant humble et émerveillé de Francis Jammes ? L’amour de la nature, chez Violette
Maurice, puise dans la source la plus pure, l’innocente source de l’enfance, pour elle, le mot nature ne s’écrit pas
avec une majuscule. Contrepoint de l’anamnèse, les réminiscences de l’enfance ravivent la faculté d’émerveillement :
J’ai revu aujourd’hui les chemins de
l’enfance
Et les peupliers d’or qui bordent les
bocages,
Les étangs endormis dans le doux
paysage
Et ce pays secret de rêve et de
silence. [15]
« J’ai revu » : miracle de la réminiscence qui
embrasse le temps, transcende l’Histoire pour laisser advenir le point incandescent de l’éternité.
Nulle mystique païenne, non plus, dans Blancheur, mais
le jardin enchanté de l’hiver, l’état d’enfance retrouvé :
La neige lourde s’amoncelle
Sur le jardin fait de lin blanc,
Troncs noirs et branches de dentelles
[…]
Tout préoccupé de sa gloire,
Le jardin tisse lentement,
Dans un halo d’or et de gloire,
Son royaume d’enchantement. […]
Je m’associe à cette fête
De l’intégrale pureté.
Certes, le poème Joie qui ouvre le recueil exprime
« une foi en la vie que rien ne peut anéantir », comme l’écrit l’éditeur, une foi en l’écriture, aussi, à rebours de la résignation, du désespoir, signe d’une liberté intérieure
inaltérable, du refus de céder à la barbarie, au langage corrompu du nihilisme. L’enfer n’aura pas eu raison de Violette Maurice qui écrit le mot Liberté avec une
majuscule :
Liberté dénouant les poignets des
esclaves,
Délivrant de la nuit les hommes
harassés,
Liberté s’exhalant des cachots et des
caves
Par des cris fulgurants dans la pierre tracés.
[…]
Lointaine Liberté qui cachait ton
visage
Devant la lâcheté des hommes à
genoux,
Quand nous avions la mort pour unique
partage,
Comme un rouge brasier tu t’allumais en nous.
Incandescence peut se lire en regard de NN [16], bouleversant récit, témoignage des camps, écrit en
1945. Le recueil poétique complète le récit en ce sens qu’il laisse place à ce que Giorgio Agamben nomme la « lacune », l’impossible témoignage du « témoin intégral », de ceux
qui ne sont pas revenus. Au lieu de parler à leur place, Violette Maurice affronte, à sa manière, humble et lumineuse, le drame de la formulation. Au contraire de Yannick Haenel, qui a pris la
place de Jan Karski dans son roman éponyme, Violette Maurice montre la place des disparus, ce lieu insoutenable, insondable, qu’il nous faut pourtant
regarder.
Notes
[2]Mémoire
[3]Marginalité
[4]Lâcheté
[7] Hantise
[8]Obsession
[9] Appel
[10] Imaginaire
[13] Marίa Zambrano, Les racines de l’espérance in L’inspiration continue
(Éditions Jérôme Millon, coll. Nomina, 2006) p.81
[14] Séparation
[15] Enfance
[16] Violette Maurice, NN, Nacht und Nebel,( Éd. Encre Marine, 2009)