Lundi 22 février 2010 1 22 /02 /Fév /2010 18:02

 

phguernesey


Je m’interroge probablement fort naïvement sur la sacro-sainte nécessité que se font nos « acteurs » du livre de rester dans la course de la « nouveauté ». Je sens cette impatience toute prête à s’effondrer sous elle-même, et puisque la cadence ne semble pas vouloir s’apaiser raisonnablement, le concept même de « nouveauté » éclate d’ores et déjà, à mes yeux, en plein vol.

Parler du livre semble irrémédiablement – et de tout temps, certes, mais furent des temps encore proches où l’on ne produisait pas comme des malades mentaux pris dans le cercle incassable de leurs névroses des centaines de milliers d’improbables livres tout en en claironnant la fin proche – , mais donc pour un temps drastiquement compté avant déflagration, parler de cette immonde formule tout droit sortie du cerveau lobotomisé de nos chers commerciaux manitous,  l’actualité littéraire.

Avoir lu le dernier, avoir découvert le nouveau, avoir sauté sur le sorti tout chaud des presses, impatient de se brûler aux pages trop neuves, à l’invincible office des producteurs de mots, nous parque comme du bétail affamé dans d’interminables couloirs dont nous ne tenons aucune grille.

Cela trouverait son sens dans un monde éminemment instruit où le lecteur connaîtrait ses précédents, se trouverait donc naturellement arrivé dans son parcours lettré aux portes des grandes relieuses, les ogresses Cameron, impatient du repas éternellement régurgité.

Mais enfin, alors que le fond du problème, gruyère glissant et bancal qui ne permet plus d’assise fuit un peu plus chaque jour, alors que nous n’avons pas de mémoire pour nos pères, que nous découvrons en creusant que la fraîche Bonne Nouvelle ce matin publiée le fut il y a mille ans, que la date de l’ouvrage n’est en aucun cas sa datation finale, que son contenu, intact, libéré maintenant nous procure ce même état de ravissement que devant un pan de sombre un peu mieux grignoté par de frêles bougies posées sous la pluie, pourquoi se ruer, et perdre toutes vos heures sur ces nouveaux messies qui portent sur eux les stigmates encombrants d’un malaise déjà-vu, déjà-vu oui mais où ? Et qu’importe, ils sont déjà passés. Plongez, cherchez avant, cherchez autour. Fermez vos portes aux profanes, pour aller plus loin que l’injonction d’Orphée. Fouillez les archives, nul besoin de remonter très loin. Écrivez sur ces livres dont on ne dit plus rien. Donnez-nous l’illusion qu’en lisant sans panique, sans mode ni délai, en découvrant les âges teintant l’in-octavo, nous saurons qu’il subsiste un éclat d’éternel.

La nouveauté existe, à travers les années, en dehors des colonnes hâtives de recenseurs épuisés. Je me demande quand viendra poindre enfin, sur ce média qui permet tout, et donc également le meilleur (une fois n’est pourtant pas coutume), une remise en surface systématique de nos toucheurs de fonds, qui n’en demeurent pas moins essentiellement nouveau, puisque nous ne savons pas, jamais, nous ne cherchons pas à savoir ce qui dort sous la surface sémillante d’un temps qui devient fou. Nous avons besoin de solidifier nos bases, de retrouver sens commun. Il ne s’agit pas ici de brandir l’étendard poussiéreux de l’antique souffreteuse contre la flamme affolante de la moderne insolente. Nous n’en sommes même plus là. Nous ne saurions même plus quoi conserver si l’envie folle nous en prenait. Nous n’avons plus le choix que d’avancer vers rien, que de progresser dans le vide, que de transfuser sans méthode des litres de sang non compatible dans les artères saturées d’une machine qui ne peut plus rien assimiler, qui rejette, à plus ou moins long terme, toute greffe. Il devient impensable de ne pas reconsidérer entièrement ses pratiques de lecture, leur filtrage sévère, à travers un tamis moins grossier que la date de leur mise en vente.

L’instruction telle qu’elle se pratique aujourd’hui, surchargée de données à portée utile dénigrant toute transcendance doit être plastiquée. Il faut décroître de toute urgence, pour laisser une chance à ce qui existe déjà. Je ne parle que de livres mais enfin, démographiquement par exemple, mon sentiment serait le même.

Il faut avoir atteint ce triste degré de négligence pour ne pas savoir que le vent frais nouveau soi-disant bénéfique qui souffle sur notre nuque, penchée sur l’actualité, est un fantôme furieux qui prépare sa revanche. Je ne saurais vous prévenir. Je sais que nous sommes déjà pris dans ce long, insidieux, mais néanmoins irréversible glissement de terrain.

Je ne m’en exclue pas, je l’ai su bien trop tard, et ne m’écarte jamais assez vite, fascinée, du bord.

Publié dans : Ecrire l'écrire: autour du livre et des plumes
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Vendredi 19 février 2010 5 19 /02 /Fév /2010 18:51

Je l’aimais, j’attendais sa venue avec tremblement. Tel un esclave fidèle je restais des heures à admirer sa splendeur et sa magie. Comme enchaîné, hypnotisé, mes yeux contemplaient son royaume, le bleu profond des cieux nocturnes se parant peu à peu de brillantes étoiles scintillantes, et guettaient avec une ferveur solennelle le moment de son apparition majestueuse. Escortée de sa suite, sereine, insoucieuse, radieuse, elle sortait faire sa ronde mystérieuse pour visiter son royaume, le monde de la nuit, et offrir à l’humanité la lumineuse clarté de ses rayons.

Zalmen Gradowski, Au cœur de l’enfer, Tallandier, 2009, p 37.

 

 


Intention :


Voici quelques temps à présent que j’ai eu la chance de croiser sur mon chemin Élisabeth Bart, dont les notes publiées dans la Zone, telles Les Incandescentes et Écrire, disent-elles résonnent d’un écho qui me revient sans cesse. Je lui dois d’immenses heures habitées de poignantes lectures, telle La Pesanteur et la grâce de Simone Weil, ainsi qu’une salutaire disponibilité à dispenser une sagesse bien loin des immobiles statues, car bien plus proche du cœur, qu’il n’est pas nécessaire de toujours rattacher à un dogme envahissant et culpabilisateur. Échanger avec elle, ce n’est pas trouver l’Église, mais le Royaume. Je n’ai jamais de mots pour qualifier une rencontre. Je sais simplement que lorsqu’elles adviennent, je ne me sais plus jamais seule.

Je n’ai qu’un Dieu pour l’heure, et c’est cette évidence.

Au détour d’une conversation, je lui proposai de lire les poèmes de Violette Maurice, dame à l’Incandescence pérenne, résistante française libérée des camps, décédée en 2008, en échange de ses nombreuses lumières et clés généreusement offertes, courrier après courrier.

En voici sa lecture, intense comme toujours, que je me fais, vous l’aurez compris, un plaisir très particulier de vous soumettre.


 

bonnefoy-sous-la-neige

(Photographie d' Élisabeth Bart.)

***

 

Incandescence de Violette Maurice, par Élisabeth Bart

 

À Paméla Ramos.

 

« Le foulon de la mort a fait de nous une liqueur, — et bientôt une source. »

Armel Guerne, Il y va de la vie in Danse avec les morts (Éditions Le Capucin, 2005) p. 40

 

Nul autre que le survivant ne peut mieux démentir  la célèbre phrase d’Adorno, «  écrire un poème après Auschwitz est barbare ». Écrire des poèmes après Auschwitz, Violette Maurice l’a fait, elle, revenue de Ravensbrück et de Mauthausen. Aussi loin de l’ampleur violente de  Danse des morts d’Armel Guerne que de l’hermétisme de Paul Celan, la parole poétique, dans son recueil Incandescence, se pose comme une braise qui refuse de s’éteindre sur les cendres de ses frères et sœurs qui ne sont pas revenus, en dépit des injonctions au silence. Et par là même, elle fait silence. Incantation murmurée dans une langue dépouillée qui exige l’écoute dans le plus grand silence.

Cette parole est retenue, enclose dans l’ancienne métrique, la splendeur de l’alexandrin ou la grâce légère de l’octosyllabe. Discrète audace que celle de revenir aux mètres classiques, — les mètres, ce « bétail des dieux » —, comme dit Roberto Calasso, aux quatrains parfois proches du repentend baudelairien, avec la reprise du premier vers dans le dernier [1]. Il fallait sans doute à Violette Maurice la cadence de l’alexandrin, celle de la tragédie racinienne, celle des Fleurs du Mal dont on perçoit dans ses poèmes, des intonations, des réminiscences aussi ténues que le froissement des roseaux, pour affronter le langage, impuissant à dire l’horreur. Il fallait écrire cette impuissance même par fidélité à l’ultime serment : «  Je me souviens de nos amis/ Demandant au seuil de la mort:/ «  Si vous revenez, c’est promis/ Parlez de nous, parlez encore. [2] » Mais comment parler avec « Les mots devenus impuissants [3]», quand « Le langage impuissant vient hanter le silence [4]» ?

Il faut que le poète chante l’indicible secret parce que justement, au fond de cet enfer, ce sont des mots, humbles et simples, rythmes naïfs, refrains niais, qui ont donné la force de rester debout, de ne pas s’incurver comme les « musulmans » dont parle Giorgio Agamben dans Ce qui reste d’Auschwitz [5] 

 

Au milieu des relents d’enfer,

Il nous suffisait d’une stance,

D’une chanson des temps meilleurs,

Pour que nos souvenirs d’enfance

S’en viennent ranimer nos cœurs. [6] 

 

L’octosyllabe, le mètre des ballades médiévales, de François Villon, le mètre de Verlaine aussi, dit simplement, limpidement, ce qui a été. L’insondable réalité :

 

Je revois la lande et le sable

Les convois comme des troupeaux

Et les violences des « Kapos »

Le bras levé, impitoyable.

Dans la nuit aveugle et épaisse

La mort toujours en pointillés

Et ce creuset de la détresse

Où se cimentait l’amitié. [7]

 

L’octosyllabe prend en charge l’angoisse de la rescapée, ses obsessions, la question sans réponse au destin qui a pris le visage d’un SS aux yeux bleus, cherchant sa victime, dont le regard se pose sur l’amie : « Pourquoi sur elle et non sur moi ?[8]». Il luit dans la nuit, de ses huit syllabes qui ne veulent pas s’éteindre.

La question reste sans réponse et la lueur vacille comme la bougie du poète Gortchakov, dans Nostalghia de Tarkovski, qui a juré à son ami mort de faire ce qu’il n’a pu faire, traverser la piscine de Santa Catarina en gardant une bougie allumée. Allégorie d’une quête apophatique, pour soi et pour les autres, qui fut celle de Simone Weil, de Cristina Campo, que Violette Maurice entreprend elle aussi, épreuve de la perte de soi, du dépouillement absolu : «  Je ne sais qui je suis […] / Je me sens repartie aux camps de la mort lente/ Je ne me connais plus et me perd doucement.[9] » Garder la bougie allumée en traversant les méandres des illusions, sous l’ouragan des obsessions, laisser venir le sens, le souffle, l’amour, c’est ce que fait Violette Maurice dans ce poème inauguré et clos par le même vers, « j’ai marché dans le rêve et dans l’imaginaire », qui n’est pas sans rappeler le balancement de la pesanteur et de la grâce vécu par Simone Weil :

 

Je t’ai cherché en vain dans chaque paysage,

Écho de notre esprit, souffle de ma pensée,

Dans le regard du fou et dans celui du sage,

Et dans le lent martyr de l’enfance blessée.

 

Ton silence toujours repoussait mon attente.

Le couchant rayonnait comme un grand luminaire.

Je voulais m’arracher à la terre pesante,

J’ai marché dans le rêve et dans l’imaginaire. [10]



Le mystère du Mal demeure, qui n’est pas le contraire du bien comme dit Simone Weil. Le poème Énigme, diamant noir du recueil, avec le leitmotiv « Je t’ai cherché », évoque cette même quête par l’anamnèse, traversée successive de l’horreur, de la charité, de la poésie, dans un balancement à la recherche du point d’équilibre qui signifierait la descente de la grâce. Mais nulle grâce ne  descend quand la barbarie est au-delà du langage impuissant à la saisir comme l’indique la figure finale du « labyrinthe sans fond [11] ». La mémoire reste prisonnière du labyrinthe, figure que l’on retrouve dans la correspondance de Cristina Campo [12] et sous la plume de Marίa Zambrano [13], associée à celles de la galerie obscure et fermée, de la caverne ou de la chambre murée, symboles de la situation sans issue, comme si les racines de l’espérance étaient arrachées. Pour le survivant, le temps n’est plus le flot tumultueux de la vie, il se brise en séquences qui se superposent, en surimpression, parce que l’Histoire répète l’horreur. Dans le poème éponyme, « Sarajevo, ville de sang/ Sarajevo, ville martyre » l’horreur de la guerre de Yougoslavie se superpose aux « Camps d’Auschwitz et de Treblinka/ Que chacun voulait ignorer », d’où un constat empreint de désespoir :

 

Dans les camps de nuit et brouillard,

Au petit jour blême et fétide,

Pensais-tu cinquante ans plus tard

Voir ressurgir un génocide. 

 

Cette thématique du brouillage du temps, de la bascule d’une époque dans une autre qui circule dans tout le recueil, se retrouve en particulier dans Surimpression :

 

 Cinquante ans ont passé… C’était hier pourtant.

Même enceinte fétide où mon esprit s’égare.

Comme en surimpression se dessine le temps. 

 

Il semble que le repos, la paix, soient impossibles pour le survivant, écartelé entre la nécessité de se souvenir pour témoigner et la douleur de l’anamnèse qui transparaît ne serait-ce qu’à travers les titres : Amertume, Hantise, Obsession, Ravensbrück, Mauthausen, Appel, Les matins aux yeux morts, Désespoir, Lâcheté… L’écriture oscille sans cesse entre mémoire nécessaire et mémoire obsédante, anamnèse et réminiscences, pour se frayer un chemin au sillage brûlant comme une prière à l’Absent. De même que Simone Weil, Violette Maurice rejette la facilité d’un Dieu consolateur qui bercerait d’illusions :

  

  Car le ciel est désert et Dieu ne répond pas

      Au chasseur d’absolu en quête d’un mirage.[14]

 

Mais les hommes doivent répondre de l’absence de Dieu. «  Le Verbe était la lumière véritable qui éclaire tout homme. […] Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas accueilli. » (Jean, I, 9 et 11) Le poème Dieu s’éloigne renvoie à l’évangile de Jean, Violette Maurice revient au mystère de l’incarnation, du Verbe incarné dans le Christ :

 

Dieu s’éloigne et la nuit aveuglément nous broie.

Parmi les pharisiens, qui osa te défendre ?

Toi qui vins annoncer l’amour et la beauté,

Dont le message hélas, ne fut pas écouté

Quand le jour se couvrit d’une chape de cendres. 

 

Dès lors, on perçoit la cohérence du recueil, la portée de son titre, Incandescence. La lumière luit dans les ténèbres et la parole poétique tente de la saisir par le douloureux travail de l’anamnèse. Des clairières se font jour, trouées lumineuses au sein des ténèbres, une autre voix s’élève, venue de l’enfance, celle- là même qui murmurait parfois dans la détresse du camp, voix qui chante la beauté du monde. Je ne saurais suivre l’interprétation de l’éditeur qui évoque, dans sa présentation du recueil, «  une foi en la puissance de la Nature, sorte de mystique païenne devant le sublime de ce qui apparaît. » L’expression « mystique païenne », avec son inévitable connotation nietzschéenne, et pire, qui rappelle précisément la mystique des nazis, convient-elle à cette célébration de la nature plus proche de Ma Bohême que du païen Credo in unam de Rimbaud, plus proche encore du chant humble et émerveillé de Francis Jammes ? L’amour de la nature, chez Violette Maurice, puise dans la source la plus pure, l’innocente source de l’enfance, pour elle, le mot nature ne s’écrit pas avec une majuscule. Contrepoint de l’anamnèse, les réminiscences de l’enfance ravivent la faculté d’émerveillement :


J’ai revu aujourd’hui les chemins de l’enfance

Et les peupliers d’or qui bordent les bocages,

Les étangs endormis dans le doux paysage

Et ce pays secret de rêve et de silence. [15]

 

« J’ai revu » : miracle de la réminiscence qui embrasse le temps, transcende l’Histoire pour laisser advenir le point incandescent de l’éternité.

Nulle mystique païenne, non plus, dans Blancheur, mais le jardin enchanté de l’hiver, l’état d’enfance retrouvé :


 La neige lourde s’amoncelle

Sur le jardin fait de lin blanc,

Troncs noirs et branches de dentelles […]

 

Tout préoccupé de sa gloire,

Le jardin tisse lentement,

Dans un halo d’or et de gloire,

Son royaume d’enchantement. […]

 

 Je m’associe à cette fête

De l’intégrale pureté. 

 

Certes, le poème Joie qui ouvre le recueil exprime « une foi en la vie que rien ne peut anéantir », comme l’écrit l’éditeur, une foi en l’écriture, aussi, à rebours de la résignation, du désespoir, signe d’une liberté intérieure inaltérable, du refus de céder à la barbarie, au langage corrompu du nihilisme. L’enfer n’aura pas eu raison de Violette Maurice qui écrit le mot Liberté avec une majuscule :

 

 Liberté dénouant les poignets des esclaves,

Délivrant de la nuit les hommes harassés,

Liberté s’exhalant des cachots et des caves

Par des cris fulgurants dans la pierre tracés. […]

 

Lointaine Liberté qui cachait ton visage

Devant la lâcheté des hommes à genoux,

Quand nous avions la mort pour unique partage,

Comme un rouge brasier tu t’allumais en nous. 

 

Incandescence peut se lire en regard de NN [16], bouleversant récit, témoignage des camps, écrit en 1945. Le recueil poétique complète le récit en ce sens qu’il laisse place à ce que Giorgio Agamben nomme la « lacune », l’impossible témoignage du « témoin intégral », de ceux qui ne sont pas revenus. Au lieu de parler à leur place, Violette Maurice affronte, à sa manière, humble et lumineuse, le drame de la formulation. Au contraire de Yannick Haenel, qui a pris la place de Jan Karski dans son roman éponyme, Violette Maurice montre la place des disparus, ce lieu insoutenable, insondable, qu’il nous faut pourtant regarder.                    

 

 

Notes


[1] Cf. Imaginaire, Cristal…Toutes les citations renvoient au recueil Incandescence de Violette Maurice (Éditions Encre marine, 2004) Les pages de ce beau livre (typographie, illustration de grande qualité) ne sont pas numérotées.

[2]Mémoire

[3]Marginalité

[4]Lâcheté

[5] Dans cet ouvrage, Giorgio Agamben consacre un chapitre à ceux qu’on appelait les « musulmans » dans les camps de concentration et d’extermination. Le « musulman » est celui qui a renoncé  à vivre, dont la volonté est absolument brisée, but recherché par les nazis. G.Agamben précise, ainsi, la fonction des camps : «  Ils [les camps] ne sont pas seulement le lieu de mort et d’extermination, mais aussi et surtout le lieu de production du musulman […] Au -delà, il n’y a plus que la chambre à gaz. Et l’on saisit ici, d’un point de vue conceptuel, la différence — en même temps que le lien — entre camp de concentration et camp d’extermination. Le camp de concentration est destiné à la production du musulman ; le camp d’extermination, à la production pure et simple de la mort. Ce n’est donc pas un hasard si à Auschwitz les deux camps se touchaient. Giorgo Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz, (Éd. Rivages poches, coll. Petite Bibliothèque, 2003) pp. 92-93.

[6] Matines

[7] Hantise

[8]Obsession

[9] Appel

[10] Imaginaire

[11] Paradoxalement eu égard au titre, Énigme, la structure de ce poème est limpide : la mémoire  retraverse l’enfer dans les deux premières strophes,  l’amitié, la poésie dans les deux suivantes, pour aboutir au labyrinthe dans la chute :


Dans les ghettos de la mémoire

Où chaque mot est impuissant

À évoquer l’horreur, le sang,

La faim, le froid, le crématoire,

Je t’ai cherché…


Sous les coups et sous les injures

Des exécuteurs de la mort,

Dans le dernier rictus d’un corps

Privé de toute sépulture,

Je t’ai cherché…


Dans l’amitié solidaire,

Dans le pain amer partagé,

Dans le matin comme allégé

Quand le ciel devenait plus clair,

Je t’ai cherché…


Dans l’espoir forcené de vivre,

Quand le temps effaçant le temps

Je croyais entendre, envoûtant,

L’écho d’un poème ou d’un livre,

Je t’ai cherché…


Es-tu démiurge, es-tu démon,

Souffle divin, muette absence ?

Je vais, quêtant au monde un sens,

Dans un labyrinthe sans fond.


[12] «  Ici, l’automne s’est posé avec légèreté — telle une transparente paupière bleutée. Mais moi je ne le vois pas bien — depuis 5 jours, je suis de nouveau dans le labyrinthe. » Cristina Campo, Lettres à Mita, (Gallimard, coll. L’Arpenteur, 2006) p. 40.

[13] Marίa Zambrano, Les racines de l’espérance in L’inspiration continue (Éditions Jérôme Millon, coll. Nomina, 2006) p.81

[14] Séparation

[15] Enfance

[16] Violette Maurice, NN, Nacht und  Nebel,( Éd. Encre Marine, 2009)

 

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Publié dans : Le goût des autres: invités dans ma sphère...
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Mardi 16 février 2010 2 16 /02 /Fév /2010 23:14

chretien12

This chaos is killing me.
David Bowie, Hallo Spaceboy.



L’observation des animaux m’intéresse autrement plus que celle des hommes, mais enfin, il arrive pour mon plus grand plaisir que cela revienne la plupart du temps exactement à la même chose.

Je m’offusque cependant de l’adage qui voudrait pour nous avertir du danger de notre espèce nous comparer au loup, hautement résistant et solitaire, fidèle à ses femelles, entre deux coups de crocs pour assurer à la meute son autorité. Et qu’elle le lâche un peu. Je n’en vois pas beaucoup, ces temps-ci, rôder dans nos forêts réaménagées à la hâte pour la pâture de nos frêles brebis et nos insipides mais proliférant veaux.

Non, prenons plutôt un banc de thons, cela nous parlera mieux, par la suite. Ainsi qu’une volée d’étourneaux. Faites voler les uns au-dessus des autres. Voyez ces deux groupes de grande complexité, auto-organisés selon les lois de la biologie, c’est-à-dire se mouvant sans l’impulsion particulière d’un quelconque leader, disparu depuis longtemps, et dont l’origine de la formation reste un mystère. Ses membres observent une égale distance les uns des autres, formant un tissu déconcertant, ondulant à l’instinct, contournant les obstacles, trouvant sa direction sous des impulsions ici encore difficiles à cerner. Dans ces deux mondes parallèles, aux similitudes pourtant frappantes, que sont l’air et l’eau, il arrive que le prédateur, semblant jaillir de nulle part, frappe le banc, gifle la volée. Alors, l’instinct même du groupe indiquera à chacun de ses composants de s’écarter aléatoirement des autres, éclatant en ramifications multiples, pour se reformer aussitôt, le danger écarté.

La particularité qui nous intéresse ici, c’est la nature même du prédateur, issu pour la volée de la mer, et pour le banc des airs, telle une mouette plongeant soudain dans l’eau grouillante, ou l’orque se cambrant hors des flots pour happer la dite mouette.

En d’autres termes, dans la version pour adultes, cela donne la vaste et prolifique polémique qui opposa en son temps (six premiers siècles de notre ère) les païens et les chrétiens.

Bibliographie immense, sources préservées, plaisir intact de les entendre sous mes fenêtres se battre avec leur langue qui bien que traduite, demeure spectaculaire et violente, je passe le plus clair de mon temps nocturne de ces derniers mois à fouiller les archives de ce grand tribunal, saisissant encore les échos de la voix du rugissant Grégoire de Nazianze, ou de l’impétueux et méticuleux Celse.

J’y reviendrai.

Je prépare le grand ring.

Réservez vos billets.

 

 

Publié dans : Stylet et tablette : Textes, hommes des sources
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Lundi 15 février 2010 1 15 /02 /Fév /2010 23:34

 

 

 

 

I still believe in love at first sight

Nothing’s impossible.

Depeche Mode, Nothing’s Impossible.

 

Well Jesus loves me fine   

And your words fall flat this time.

REM, Make it all okay.

                


What’s the matter Kim ?

Am I too loud for you ?

Eminem, Kim.

 

 

 

 

 

Y aurait-il eu plus noires provinces de la nuit qu’il les eût trouvées.

Cormac McCarthy, Un enfant de Dieu.

 

L’individu doté d’une personnalité antisociale est un malade mental, mais pas dans le sens classique ni dans le sens légal du terme. Le psychopathe complexe est toujours très intelligent et a depuis longtemps intégré les réponses adéquates à fournir à ceux dont il désire obtenir quelque chose. Il est subtil, calculateur, astucieux et dangereux. Et il est perdu.

Ann Rule, Un tueur si proche.

 

En toute franchise, Ann, je dois te dire qu’à en juger par tes déclarations sur les meurtres en série que j’ai pu lire ou entendre, tu as sérieusement besoin de reconsidérer tes théories et tes conclusions. Pour je ne sais quelles raisons, tu sembles avoir adopté sur le sujet un certain nombre de points de vue simplifiés  et généralisés à l’extrême et scientifiquement inacceptables.

Ted Bundy à son amie Ann Rule, depuis sa prison en Floride, le 5 mars 1986.

 

 

 

 



J’ai encore tout mélangé pour lutter contre le vide, dans une tentative détachée mais encore combattive de repousser le fossé. Je suis à deux doigts de dormir, simplement dormir, mais ce serait dommage.

Je n’y arrive pas, je ne tiens pas le rythme, pourtant je le soutiens, mais je ne le tiens pas, je ne maîtrise pas mes heures, je me voudrais exaspérée mais suis encore trop creusée par la fatigue pour l’être, je suis vide, et morne, je suis grise, et molle, je n’apprends plus, je sature, je rejette, je ne ressens plus rien.

Je ne ressens plus rien.

Ted Bundy ne ressentait plus rien.

Il s’en faudrait de peu que j’écrase vos molaires dans le plancher, sans même y prêter garde.

Je m’affaisse, me replie.

Il faudrait que j’en mange. Que je sache.

Ted Bundy était brillant, et beau, si beau. Un aimant formidable à poupées aux yeux articulés, qui se ferment quand on les couche, ou qu’on leur explose le crâne à coup de bûche, c’est selon son humeur, à Ted.

Attention, Ted Bundy ce n’est pas une plaisanterie. C’est 132 familles en deuil.

Autant de vertèbres qui décorent les parcs nationaux. Vous marcherez sur une vertèbre laissée par Ted Bundy, je vous le promets. Votre promenade deviendra un cauchemar, vous aurez en terreur la mousse fraîche, l’écorce fine, votre cœur cherchera une issue par votre bouche.

Je vous dis cela parce que, la fatigue aidant, je ne vois plus les contours du monde autrement que par les yeux du bel albâtre. Immobile et jaune, détaché de sa chaise à sangles.

Il n’avait pas de conscience. Dieu ce que ce doit être douloureux.

Aimer, travailler. Je ne suis pas Ted Bundy. J’aime et je travaille.

Oui, dites-le ! Aimer, travailler. Jusqu’à épuisement.

Attention, je dis comme Freud, mais il faut le dire à voix haute. Conjurer. Ted Bundy aimait les femmes. Il a toujours travaillé. Il a manqué devenir gouverneur. Il a assuré seul sa défense avec un brio laissant pantois plus d’un juge racorni.

Il a grillé sur la chaise, la cire autour de lui a coulé. Ils l’ont bien eu soit, mais il les a pétrifiés d’abord.

Parce qu’il ne collait pas.

Il sauvait les désespérés du suicide, mais mordait dans les chairs inertes.   On ne mord pas, Ted, tu pouvais avoir toutes celles que tu désirais, qu’es-tu allé les mordre ?

C’est bien tout mon souci.

Je ne colle pas.

J’ai plusieurs carrières devant moi alors, éreintée et lissée, résistante à la colle. Je peux tuer, je peux écrire. Je peux tuer et écrire, et peu importe le sens. Je peux tout aussi bien peindre, ou coudre mais je déteste cela.

Je peux dormir. Profaner. Souscrire. Gouverner.

Non mais rien n’y fait. J’ai toujours voulu être Ted Bundy. Travailler Ted Bundy. Aimer Ted Bundy. Celui qui ne colle pas au profil, qui sera libre, puis mort. Qui causera la perte, le trouble, la mort, sans en avoir aucunement conscience. Qui se retournera pour sourire, vous aimera, travaillera. Mum, the Ted you loved did exist, remember him.

Mais si je vous fais mal, je souffre aussi, bordel et je ne veux m’infliger les morsures, si je comprends qu’il faudrait qu’on vous batte à mort, qu’on vous tuméfie jusqu’à ne plus vous reconnaître, je dois admettre que je ne le ferai pas. Je suis une Ted Bundy ratée. Je suis une Artiste dégénérée. Je dis le sang, je ne le répands pas. Personne n’écoute.

Bien.

Laissons ce Ted un moment. Non, nous ne pouvons pas le laisser. Il a semé la désolation dans nos cerveaux sollicités. Personne n’a voulu croire qu’il avait existé, vécu comme une bête en costume aux festins éparpillés, ce n’est qu’au tout dernier instant que tout a pris forme, l’accumulation de l’impossible s’est avérée, les ossements ont parlé et rétrospectivement, les gens se sont affolés. Mais Ted Bundy était déjà passé. Vous avez crié bien trop tard. Ted Bundy était votre ami, votre mari, votre fils chéri. Vous ne voyiez que son visage.

Quand on lui a démontré qui il était, l’a-t-il seulement cru ? N’a-t-il pas immédiatement pensé que cela pourrait-être vous, si fatiguée, l’auteur de ces méfaits ?

A-t-il rejoint l’île funèbre de Teddy Daniels ? Etait-ce le même homme, sur Shutter Island, incapable de supporter le sang, cloîtré dans son déni ?

A-t-il mangé les têtes ?

Est-il remonté des cavernes, acculé par les chiens aux trousses de Lester Ballard ?

Mes visions se déforment, l’horreur m’apparaît coutumière, rassurante.

Je ne vois plus que rouge, sinistre rouge caillé à l’odeur puissante.

Je gratte contre ma porte, la lumière filtre en dessous, j’entends Ted Bundy.

Je gémis doucement, je me sais condamnée, j’ai presque envie que tout enfin soit terminé, tellement je suis épuisée de ma lutte, de mes craintes, grelottant affamée.

Lester ne m’aimera que morte, j’aurais la plus belle robe, il me dira des choses.

Teddy saura porter sur moi les coups qui achèveront mon supplice, et Ted, Ted viendra, Ted, enfin, descendra.

Mais je crains que tout ceci ne se produise pas exactement comme je le suppose.

Lasse, je vais m’endormir.

Je vais entamer le vertige.

Ce vertige qu’Umberto tenta récemment de circonscrire en de vaines et interminables listes.

Je vais rêver et ce cauchemar debout va encore tout mêler.

Je vais voir les corps décomposés se rompre et éclater dans les grottes d’où l’on tente de les extraire par une corde malhabile.

Je vois les barreaux empalés dans les frêles jeunes filles au crâne écrasé.

J’ai bien saisi la panique pure de la dissociation.

Je me sens voir une autre, je n’entends pas sa voix.

Raisonnements simplifiés oui, grognements et sanglots.

Soudain le silence, et toute voix s’éteint.

Les murs enflent dans la cité médiévale, j’entends les appels éplorés de tous mes compagnons derrière les pierres taillées. La membrane de la rue se tend, exsude de sang, étouffe les bruits, je ne peux plus respirer.

Ted se tient devant moi, je l’adore, je le pleure, j’en tombe sur mes genoux qui déflagrent sous mon poids. La douleur aiguë ne se relate pas, elle inonde, elle survit.

Je n’ai bientôt plus de moi pour supporter ces errances, ces mauvais choix, je suis acquise, je suis perdue.

Je n’ai pas tué Ted Bundy. Laissez-moi !

Je l’ai rendu banal. Je l’ai remis en selle. J’ai lu tout ce que je pouvais lire sur un damné superbe, sur cette erreur d’aiguillage. Mais ce sang, sous mes ongles, Ted Bundy l’y a mis.

Il m’a demandé d’en finir.

Il m’a fait sentir quelque chose, mes prunelles se sont rallumées.

Je me réveille, je me relève, je ne le trouve même plus beau.

J’ai purgé toute la colle dont il m’a englué le cœur, les yeux, la gorge.

J’ai vaguement envie de vomir.

Reste un doute inadmissible.

Suis-je … ?

Où ?

Mais qu’est-ce que c’est que… ?

Et merde.

 

De la cage on entendit s’élever un long cri.

Publié dans : Ballades sauvages
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Mercredi 10 février 2010 3 10 /02 /Fév /2010 22:30
Bande-annonce à "On Shutter Island with Ted Bundy, un enfant de Dieu." (retenue de titre)

ted-bundy-waving.jpg

Je suis obsédée par cette phrase totalement anodine lue dans l'inouï Un enfant de Dieu de McCarthy.

"Il était réveillé depuis quelques minutes quand il se mit à chercher son bras à tâtons.
En aucun cas celui-ci n'était dans le lit."

Je la relis et la relis sans cesse, je relis ce livre depuis cette phrase-là et je reste stupéfaite, acquise mais violentée. Cette formulation est parfaite. Un point culminant dans la psychologie de Lester Ballard. D'une perfection douloureuse, intenable. Je voudrais manger ce passage, déchirer les pages de tous les exemplaires, qu'elles m'appartiennent à moi.
Aidez-moi.

De plus je rumine Shutter Island, de Dennis Lehane. Je me suis fait avoir comme une débutante qui ne voulait pas de polar dans ses piles trop lourdes, déjà. Je voudrais bien rattrapper Teddy Daniels, perdu sur son île.
Mais déjà Ted Bundy, l'erreur 505 de la psychologie du meurtre, me tance lui de son regard pénétrant.
Un tueur si proche, nous sussurre, démunie, son amie de toujours, Ann Rule.

Je reviendrai plus tard, je les ferai tous se rencontrer, la fête promet d'être formidable.
Publié dans : Inadmissible ! : les privés d'autorité
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