Mercredi 10 mars 2010 3 10 /03 /Mars /2010 17:47
Les-deux-soeurs-Chasseriau

 

Those who are dead, are not dead, they’re just living in my head.

Coldplay, 42.

 


Et cet homme, qui t’a mise au monde en reconnaissant ton existence, griffonnant ton nom superbe, incorruptible Victoria au bas d’une page de ce livre éternel, libro vitae, qui fait que nous retournerons tous écriture, bien plus que poussière, cet homme qui fut élevé par deux déracinés, tu dois le voir comme un homme triste avant d’en faire un coupable.

Nous ne connaissons que depuis peu l’histoire de ses parents, elle change tout pourtant. Notre grand-père Justo, basque révolutionnaire s’est fait enfermer deux fois, et deux fois il s’est échappé des camps espagnols. Il a rejoint l’Allemagne, prisonnier une nouvelle fois dans un camp de réfugiés où il a rencontré Maria, sa deuxième épouse, russe et interprète comme lui, ce qui sauva probablement leurs vies. Ils ont mêlé leurs langues, en ont choisi une troisième, française, pour s’entendre. C’est encore un peu flou, il faut trier bien sûr. Croire sur parole, en attendant de retrouver tous les documents.

S’installant à Paris, le couple d’immigrés, d’une pauvreté affligeante, élève trois enfants, se marie tard, en 1964. Le dernier, notre père, quitta la demeure précipitamment à 19 ans, découragé par l’alcool de son père, la froideur silencieuse de sa mère. Il les a perdus alors l’un et l’autre à quelques années d’écart, sans s’être réconcilié.

Cet homme pour finir, orphelin un peu jeune, n’était pas le profil idéal d’un patriarche, certes, il n’avait pas les crans de sûreté d’un foyer préservé. Et pourtant il nous désirait comme une réponse, une cellule qu’il avait trop tôt brisée. Ce fut son erreur, par trois fois répétée. Ses gouffres ne se sont pas refermés, au contraire, de nous voir si dépendants de ses fragilités.

Cet homme, seul, chagrin de ne pas nous tenir, de ne pas le pouvoir déjà reparti vers ailleurs dans sa fuite en avant, tu dois t’en affranchir facilement, tant son modèle n’est pas écrasant. Son modèle est triste. Il te contamine de cette grande tristesse séculaire de contempler l’impossible, d’y compatir.

Et tout ceci, aucun psychiatre ne me l’a dit, occupés qu’ils étaient à en faire une terreur, un responsable à point nommé de tous les malheurs du monde, jamais un homme avec toutes ses difficultés, ce qu’il est. Le bon sens lui me l’indique, et les années.

Tu prends toute la douleur, ma sœur, tu infiltres ce corps un peu massif que je connais bien, tu t’enracines au sol avec cette tristesse de ne savoir jamais la soulager. Tu prends racines, prend aussi les sereines, les fortes, celles qui rageuses faisaient poser des bombes à notre grand-père, ce Juste, sous les fenêtres de Franco.

Saute, comme je le fis, une génération.

Oublie un peu l’humiliante et aride décontraction de notre père face à ses engagements.

Aime-le, chéris-le d’être toujours vivant, simple finalement à comprendre, jamais contradictoire, orgueilleux mais gentil. Perdu, conscient de l’être. Gentil, et triste.

Regarde-le bien. Il ne peut rien te faire. N’attends plus rien de lui qu’une présence un peu vide, un cœur doré qui pleure pour nous, entouré de silence, désolé de sa propre faiblesse. Nous avons, Dieu soit loué, nos grands frères, ces héros impeccables et exemplaires, des hommes debout qui nous réconcilient avec le sexe fort. Et nos mères, radieuses et jamais sacrificielles, nous ont élevées à la lumière et aux rires. Souviens-toi de ces rires.

Accepte une vie tumultueuse et éreintante, difficile et remplie, accepte tes faits d’armes, trouve-les, honore-toi en te révélant reine sans aucune confirmation de ces autres hommes décidemment bien frêles et souffreteux dès qu’il s’agit de nous rendre belles.

Ne cherche ni chez les autres, ni en aucun lieu de quoi pourvoir à tes insuffisances.

Construis ce qui chez toi sera déplaçable en tout temps et tout lieu, adaptable pour survivre, accompagné d’autant d’individus qui ne seront jamais cette illusoire moitié de toi. Recherche, prend ta vie tout entière à rechercher ces éléments indispensables à ta nourriture quotidienne mais qui, digérés, seront transformés, assimilés par ton organisme pour lui donner sa forme singulière et inaliénable. Des aides, des ferments, des levures.

Tout au plus d’agréables compléments alimentaires.

Car Dieu non plus ne pourvoira pas. Il a beaucoup à faire, et ne te remarquera pas tout de suite. Tu portes en toi cette splendide idée de la recherche d’une parfaite unité du monde, appelle-le comme tu voudras, instinct, scrupule, principe. Mais ne l’appelle jamais Homme, ou tu retomberas.

L’humanité ne permet aucune dimension pour déployer les abîmes que tu exploreras, si elles te fascinent, plutôt que d’y sacrifier. Elle lime les sommets, nous voudrait bien tous frères mais vois-tu déjà comme les liens sont fragiles alors que le sang de plusieurs peuples irrigue nos veines communes ? Ne compte pas sur l’humain, n’attend pas après qui que ce soit. Aucune force que la tienne n’interviendra.

Nous n’avons guère que nous, petite sœur, que notre fratrie comme une digue qui ne cèdera jamais sous les assauts de cette folle pression extérieure. Ce n’est déjà pas si mal, et c’est presque une armée.

C’est une effroyable décision que de vivre. Tu peux disposer de ton existence comme tu l’entends, c’est ta très belle, impitoyable liberté. Tu peux décider, à tout moment, de cesser d’exister. C’est une immense permissivité.

Mais tu n’auras qu’une chance.

Je serais bien ennuyée, vois-tu, dépourvue, fracassée, si tu veux. Peut-être même à mon tour perdue et rejoignant les ombres si tu venais à disparaître sous le coup de ta décision propre.

Je chercherais à te comprendre, et comme à chaque fois que je l’essaye, je finirais par le pouvoir, sans grande joie, mais dépossédée de l’acuité de ma peine.

Je vais te chuchoter mon terrible secret. Je vais te le chuchoter face au monde, pour qu’il s’y enterre, comme je te parle face au monde pour qu’il n’ignore jamais de quoi sont faites les vies des avatars qui jalonnent leurs pages d’accueil. Ces vies qui comme la tienne, comme la mienne, choisissent de se tremper dans le feu, n’évitent jamais les murs, avec tous les risques réels que cela comporte. Se relever, Victoria, sentir cette grâce d’avoir franchi enfin le feu, la lave, les torrents, poser un nom, un lieu, un acte sur une nouvelle cicatrice, voici la merveille que j’ai, en mon temps, expérimentée. Cette drogue de la survivante, frangine, elle coule dans tes veines, tu la rechercheras, tu grandiras un peu plus à chaque dose que tu t’injecteras.

Car tu n’as pas fini, ma toute petite, grande comme moi, de souffrir abominablement dans une chair traîtresse qui scande tes tourments.

Mon secret fut forgé à l’instant où ma mère me tenant la main il y a 12 ans de cela dans cet hôpital où tu te trouves toi à présent, me sermonna de la sorte : « Je t’ai donné la vie, je t’interdis de me la reprendre. »

Caraco lui-même, cet insupportable scribe de l’ombre, l’avait formulée comme « devoir envers ses ascendants ».

Mon secret, c’est que je quitterai ce monde lorsque le dernier de mes ascendants disparaîtra, ascendants et horizontaux, car j’ajoute ma fratrie, vous. Disparaissez tous, et je vous suis aussitôt. Pour quoi faire, exactement, sans vous ?

Mais je ne détruirai pas vos vies en plus de la mienne. Merci donc, ma toute petite, petite comme moi, d’y penser pour les nôtres.

Tu voudrais du repos, tu as besoin d’apprendre à tes dépends que tu ne le trouveras que chez toi, en toi, avec toi-même. Si tu veux dormir investis donc ton lit, assume de ne pas en sortir tant que tes forces ne seront pas reconstituées. Mais quitte au plus vite ces couloirs vides et beiges (oh, l’hideuse non-couleur…), envisage bien ces pauvres hères trébuchants qui se bavent dessus, ayant tristement raté la porte d’une sortie vers ce monde bouleversant, oui, mais toile de fond indispensable.  Envisage bien comme tu ne leur ressembles pas, comme il ne faut jamais que tu leur cèdes du terrain. Crache ces pilules nauséabondes, fais de ta peine atroce un tableau, une octave inaccessible, un chef d’œuvre animé. Ne les laisse pas t’empoisonner, comme ils me volèrent mon âme trop longtemps, à renfort d’une chimie que je prendrai toute ma vie à transpirer pour en débarrasser mes organes.

Rejoins-moi pour un temps, je te montrerai l’incendiaire Turner, les ponts sur l’eau grise, les panthères de Chine et les fossiles millénaires, les bougies à la crème brulée et les meilleurs pastramis du monde arrosés de vins parfumés, des insectes coulés dans des plateaux de bronze, des bars rouges et noirs qui empestent la vodka renversée, l’éternel féminin et sa mode débridée.

Je ne suis qu’une grande sœur bien sinistre par à-coups. Mais tu connais ma joie déraisonnable et imputrescible face aux charniers, mes élans encombrants, mon caractère envahissant. Je ne sais jamais dire, trop fière comme vous le pensez ou effrayée sans possibilité de maîtriser cette peur (ce qui est plus proche de la vérité), je ne sais pas vous dire comme je vous aime, comme je ne me tiens, assise, que grâce à vos présences. J’ai la certitude non fondée que de prononcer la formule dissipera tout enchantement. C’en est presque pathologique. J’ai appris la distance, j’ai appris à me taire, ah oui, mais la violence de mon appartenance à votre tribu imparfaite, rocambolesque et tentaculaire me coupe parfois le souffle lorsque je constate le manque. J’ai coupé le cordon, ah oui. Tout cela n’avait que trop duré. Mais il ne veut s’arrêter de saigner, j’en perds mes forces souvent, ma confiance loin de vous.

Je ne sais quel con a décrété qu’on devait abolir ces emprises, en les abolissant, on est libres, c’est vraiment formidable, mais on se tient nus sous les balles. Seul à cautériser.

J’en fais trop peut-être, je ne me calme pas, c’est parfois très pénible je le sais bien.

Mais j’électrise mes transmissions pour te donner à toi de ce jus, pour que par accident, me traversant, il me réveille lorsque je suis, encore et toujours, tentée de me laisser dériver. Je suis une phobique incurable du coma, pour y avoir déjà plongé, et ce sans métaphore aucune. Cette phobie m’a donné ma mesure, exigeante, épuisante, fondatrice. Elle m’usera jusqu’à l’os et qu’importe. Se « préserver » nous conduit au même trou.

Il faut que tu prennes, toi aussi, ta mesure, que tu expérimentes ce voltage.

Que tu regardes chaque perturbation comme un chaton qui s’accroche à ta jambe, que tu t’en amuses, que tu le repousses avec bienveillance mais fermeté, émerveillée par son inconsciente légèreté, un peu  inquiète du moment fatidique où il apprendra ce que tu appris jadis.

Tu as le temps de ton côté. Tu t’en es fait gagner. Ceux qui fissurent trop tard ont peu de chance de parfaitement se réparer. Il ne s’agit même plus de cette question coupable de qui va basculer, mais de quand. Le plus tôt, crois-moi, est le mieux.

Déplace ton cœur, comme les vampires des jeux de rôles, afin que l’ennemi croyant y plonger sa lance perfide, se trompe d’endroit, et te laisse pantelante certes, mais vivante, enragée de cette mauvaise blessure, prête à en découdre dans toute ta dangerosité d’animal blessé. N’avoue jamais où tu l’auras caché.

Ne l’oublie pas : ils ne nous contiendront pas, nous sommes petites-filles d’évadé, nous avons dans nos veines le courage, l’endurance, utilise ces vertus démodées. Dépare, détonne, inquiète les tièdes paresseux si modernes de ta courageuse endurance, de ta ténacité douteuse. Ils jaseront, moqueront, masqueront leurs incapacités à te répondre en placardant leur statu quo d’inutiles pantins sans cœur et sans reproches, mais tu seras debout, en face, seule avec tes puissants pairs. Tu tiendras ta place, ils ne la prendront pas.

Tu trouveras l’homme ou les hommes pour accompagner tes singulières virulences. Ils seront beaux et constants, assurés, silencieux, de ta magnificence, bien plus ancrés dans leur virilité que ces roquets qui par ailleurs ne cesseront de vouloir comparer leur absence de pénis à tes couilles surnaturelles. Ils auront le regard atlantique, gris, lointain et fougueux, ils verront calmement en toi ce que tu t’efforceras, honteuse, de cacher de ta féroce force femme. Ils recueilleront, satisfaits, sans jamais chercher à lui nuire, ta sombre lucidité. Ils te caresseront de ces mains habiles habituées aux crevasses. Tu les rendras grands et fiers. Tu les rendras, sans jamais les combattre, victorieux. Heureux, peut-être, un peu. Avant de les rendre à la foule qu’ils désirent pourtant, en pleurant tes fantômes, jurant de toujours recommencer. De ne jamais renoncer à ce désastre sidérant et ses orgasmes multiples. Tu aimeras plusieurs fois, et de plus en plus fort. Tout est question de cycles, rappelle-toi de la roue lorsqu’on t’écrase en bas.

Tu ne t’encombreras plus jamais de ces pauvres types que tu collectionnes pour l’heure, dépitée.

Je te le promets d’expérience, tu trouveras sur ta route des amis, des amants fulgurants et inoubliables, parfois impossibles à contraindre, certes, parfois d’une fidélité de chevalier, mais plus jamais destructeurs ou revanchards. Des hommes, des amis. Dans une définition restaurée des ravages virtuels. Et des femmes de ta trempe, dénuées de toute jalousie, solides et fines, des amies joyeuses et sincères, éclatantes accomplies, fragiles mais fières.

 Tu sauras lire dans un regard la force ou la faiblesse, la pitié, le secours, l’inaltérable assurance, tu trieras ceux pour qui tu devras omettre les détails de ta tumultueuse existence, ceux qui prendront tout le flot. Tes radars sont en place. Tu pourras, souveraine, décider face au médiocre, au décevant, au traître, d’être magnanime. Tu apprendras le pardon, exquise liqueur du Diable, le pouvoir inavouable qu’il te donnera alors. Tu choisiras l’intransigeance, sans ciller, si les griefs sont trop forts. Tu seras conne, lorsque tu le décideras, chiante, paradoxale et capricieuse, jamais parfaite – au secours !

Tu confronteras ton épouvantable liberté aux interdits, le filet de sécurité tendu sous toi. Ce filet tissé de tout notre amour pour toi et nos capacités infinies à comprendre tes choix, fussent-ils impensables, à te secouer si tu te complais trop longtemps dans l’inutile ou l’abominable. Comme le firent ceux qui m’éclaboussant d’amour démesuré m’ont forgé la superbe armure souple qui pare les coups en laissant passer les délicates caresses, et la lumière.

Et puis tu dois partir.

Tu dois arpenter des ruelles lointaines, immergée dans les langues étrangères, amies, chantant leurs incantations magiques incompréhensibles autour de toi. Tu vas entendre des sons inconnus, charmée, remplie instantanément par leur velours, tu rencontreras des aberrations, du sang séché, des spasmes. L’horreur. Mais tu sauras. Et il sera temps de revenir.

Il y aura des inversions, ces moments hallucinants où tes conceptions basculent, où tes vérités cèdent comme les pôles qui géologiquement s’inversent, tu connaîtras le bouleversement du réchauffement brutal de tes glaciers, des confirmations. Tout ce temps où tu pressentais, se verra mis en lumière par des forces – pour moi ce furent les mots des anciens, la beauté des rassurants classiques – qui viendront te donner une vérité qui deviendra comme un membre de toi impossible à trancher.

Il y aura des beautés à pleurer, et tu pleureras, c’est une promesse. Des rires foudroyants, tu riras, tu soulageras ton cœur sollicité par ces rires éclatants. Des banquets à n’en plus finir, des fêtes folles qui traverseront de leurs basses tes entrailles transpirantes. D’intenses confessions, de courtes nuits aux draps roulés aux pieds, associée comme tu le seras pour des heures à une peau alliée. D’imperceptibles sourires sur les foules enveloppantes lorsque tu sentiras, dans une seconde plus riche que mille heures, que tu leur appartiens, à tous, que oui, tu es une partie du monde qui s’écoule jusqu’en toi.

Il y aura des Vietnam et des tours effondrées, catastrophes sur désastres mais tu te tiendras prête, vigilante, disponible, pour enfin absorber, oui, toute cette douleur afin de la défier, la faire plier, la mordre. Tu soutiendras enfin comme tu fus soutenue quelques âmes en péril, mais sans les piétiner d’un modèle écrasant de prétentieuses leçons, tu tendras simplement et sans calcul ta main, et beaucoup sois-en sûre, saisiront ta confiance. Tu auras alors presque trente ans. Miraculeusement. Il sera trop tard pour mourir jeune, tu seras enclenchée. La suite, je ne la connais pas, mais nous l’apprendrons ensemble. Accroche-toi à nous, à moi, à d’autres. N’aie pas de pitié pour aucune épaule, écrase-toi sur elles le temps qu’il te faudra. Certaines cèderont, et ce n’est pas un drame, tu perdras des amis, des soutiens, tu ne perdras jamais que le très périssable.

 

Forgée, Victoria, dressée, aimante et aimée, forte et fine, confirmée, tu seras indestructible car tu t’estimeras, enfin, au bout d’une longue et venteuse route, digne de vivre.

Ils ne te détruiront plus. Il faudra faire place pour toi. Eh quoi ! Tu seras Victoria.

 

 


Publié dans : Ecrits vains : à moi
Voir les 0 commentaires
Lundi 8 mars 2010 1 08 /03 /Mars /2010 18:22

pete-les-bulles-iphone m

 

Il vous faut un smartphone, c’est le Nouvel Observateur qui vous le dit. Et vite, hein, ce serait dommage de ne pas pouvoir claquer sur votre écran et de façon horripilante les bulles du papier virtuel du même nom, ou de ne pouvoir retrouver les vidéos de votre gamin à montrer à votre collègue qui s’en fout. Je le sais, je suis cette collègue.

Ce journal est le seul à ce jour qui me donne aussi irrépressiblement envie de renoncer au papier, et, de façon extrêmement malsaine j’en conviens, je ne me résigne pourtant pas à en suspendre mon abonnement. Je prends cela pour un poste d’observation, je me donne probablement des excuses tant je suis impatiente de retrouver les dossiers d’un ennui intersidéral qui s’alternent chaque semaine avec une précision suisse : Le fisc, Sarkozy, l’immobilier, les Musulmans, les riches, les hôpitaux, les secrets d’États, les aliments qui soignent, Chirac. Nous voici donc après cela des personnes complètes, flattées dans toutes leurs sordides obsessions.

Lorsque par malheur j’en ai trois en retard, comme hier soir, je prends de plein fouet les révélations dérangeantes de nos journalistes et récupère ma dose d’indignation nécessaire à mon équilibre citoyen : quoi, les Alliés ont abandonné les Juifs ? C’est dégueulasse ! Naan, je ne mange pas assez d’épinards, flûte, mon cancer ! Ah, je le savais bien que je n’étais pas assez payée par rapport à un médecin, c’est scandaleux.

Patience, cependant. Tout vient à point.

Pourtant, sur un autre de mes magazines fétiches, Glamour (mais lui jamais, vous m’entendez, jamais je ne suspendrai son abonnement), on nous dit : « Smart have the brain, stupid have the balls. Be stupid. » Une femme au jean lacéré représentant la marque publicitaire caresse une panthère en pleine jungle. Mais ne vous y trompez pas, ce n’est pas parce qu’elle caresse une panthère qu’elle à des balls. C’est parce qu’elle parcourt la savane à talons. Et ça, je vous le dis, c’est vraiment gonflé.

Ah mais oui, j’ai compris. Nous, on doit courir en talons dans la jungle, notre téléphone pourvoira.

Cela ne me perturbe pas outre mesure, occupée que je suis à traquer les avancées foudroyantes en matière de cosmétique, à savoir que depuis les années 60 : non, les crèmes anti-cellulites ne marchent pas, les crèmes antirides non plus, et votre sœur scientifique se retiendra, par charité chrétienne, de rire, lorsque vous lui annoncerez fière que les protéines de perles existent, qu’elles donnent volume et brillance à vos cheveux. Oui, nous sommes en mars et votre peau est translucide, rien n’a jamais réussi à inverser le processus, et vos cernes sont rosé beige N°6, soit, mais toujours creusées. Votre horoscope est toujours formidable, la mode toujours aussi malade, les articles de fond extraordinaires (« Ce que votre statut Facebook dit de vous »), les recettes infaisables et les potins éventés. Et puis merde à la fin non, Vanessa Paradis et Johnny Depp ne vont pas se séparer, pas plus que Brad Pitt et Angelina Jolie, par contre excusez-moi mais qui est cette Pixie ? Lady Gaga nous donne quant à elle des cours d’élégance féminine, en échange je l’espère de quelques cours de chant ce qui serait procédé honorable. Elle, magnifique créature tellement hyper présent qu’elle est restée bloquée à avant-hier, elle aura une note rien que pour elle, patience.

Aaaah et bien voilà, me voici finalement reconnectée à mes semblables grâce à ma deuxième indignation engagée de la soirée. Attention, et mon cœur… ma tension ! je ne suis plus si jeune, à en croire la poussée de l’acide hyaluronique (le laboratoire vantant ses mérites doit être le seul assez sûr de lui pour se contenter d’un « tout le monde en parle » et d’une Pénélope Cruz, qui, excusez-moi, est de ma génération et donc totalement périmée), il faut que je m’asperge, et vite.

Which I do (le bilingue, c’est trendy, voir preppy), avec la joie certaine de me faire du bien. Stressée parisienne que je suis. Qui pense donc qui s’ennuie (une des conclusions de l’article nommé ci-dessus sur les statuts FB : « si vous avez l’air de trop penser on en conclura que vous vous ennuyez » Femme avertie à moitié dans ton lit, ou alors je confonds…).

Un autre article m’apprend à ne pas rejeter un homme plus vieux qui ne serait pas sur FB, à comprendre : cet étrange animal qui sic sortirait donc de dizaines d’années de couple (aucune autre explication possible, toute hypocrite fût-elle, on le sait bien que ce sont d’abord les hommes mariés qui rôdent en ces lieux). Là vraiment je crois m’étrangler de rire : « rassurez-le, ne soyez pas offensive, accrochez-vous, le jeu en vaut la chandelle etc… », nous sommes en plein drame d’impuissance sexuelle. « Chéri, mais non je t’assure que ce n’est pas grave, on va surmonter cela ensemble, on va te faire un profil Facebook, mais on ne le fera que lorsque tu seras vraiment prêt. » m’imaginé-je déjà en train de dire à mon bûcheron canadien.

Le fait est, cela dit, que je m’amuse follement (« la pauvre, elle n’a donc pas de vie… », p 4 des statuts – non ne cherchez pas, j’affabule).

 

Pendant ce temps-là, Coldplay commence magnifiquement une chanson, 42, dans son album intitulé avec pertinence Viva la vida, au point que j’en suspends mon vol et regarde vraiment l’épisode des Experts qui s’ouvre sur la ritournelle, délaissant mon Glamour. Je la recherche sur le net et me retrouve fort dépitée. À 1min 38 c’est le drame. La balade envoûtante aux si jolies paroles mute en une hideuse bête néo-progressif. Je demande un avis extérieur et me vois confirmée, nous sommes bien d’accord que le progressif est déjà insupportable, quant aux néo… mouais. Incapables de supporter la beauté quasi spectrale mise en place par ce pour quoi on les paie, c’est-à-dire une voix plaintive et un piano bisexuel, ils se sabotent, lancés sur leurs claviers comme des enfants de 5 ans testant l’autorité parentale.

 

 

 

Je dois donc effectuer une opération délicate et fastidieuse qui consiste à  couper immédiatement à 1min 36 la malheureuse chanson sous peine de me transformer en furie.

C’est dommage, car juste à côté de ma liste merveilleuse de chansons immortelles se tient The Beautiful Ones, de Prince, qui elle décolle enfin non pas à 1min36 (soyons précis) mais à 3 min 25, ce qui est parfois long. Oui mais alors, et pour qui a vu ce film non moins incroyable qu’est Purple Rain (je ne suis pas ironique, j’assume une certaine fascination pour les films musicaux datés), c’est une explosion de saveur, et le petit homme violet qui se jette par terre en hurlant son I want you ! me procure une joie indescriptible (si, j’ai trouvé : la joie morbide du mauvais goût poussif et spectaculaire). Me faisant presque oublier les 3 min 25 de pure abnégation, refusant, en apnée, d’admettre à quel point c’est mauvais et sans retour possible. Tout de même, ce final… quelle beauté.

 

 

 

C’est vraiment pénible, ces semi-œuvres.

J’en suis à me demander si je ne vais pas créer une créature monstrueuse, mon Frankenstein musical qui aura la tête de 42 et le corps de Beautiful Ones.


Voilà ce qu’il en coûte de vouloir se détendre.

Mais déjà je frôle le TMI. Il faut se reprendre.


Il est temps que je m’achète ce téléphone et ce pantalon et que je retourne sur l’Olympe.       

Publié dans : Reviens gamin, c'était pour rire
Voir les 0 commentaires
Jeudi 4 mars 2010 4 04 /03 /Mars /2010 16:39

Lord Leighton - Alceste
"Dare not walk through the light."
Madrugada, Vocal.


Ce livre n’a pas été fabriqué, mais il existe bel et bien.

Pour l’heure, je suis une des rares heureuses à avoir pu lire ce seul long secret, en un seul long soir, résistant à la nuit pour terminer ces mots envoûtants, liturgiques, sacrés.

J’ai pensé à renoncer, à mentir, dire que je l’avais lu sans aller plus avant, perturbée, émue jusqu’à la gorge. Le cœur tordu et l’assise fragile, je lisais ce que j’avais toujours su creusé à même l’os, et tendue, j’encaissais l’intense confession, vrillée par les vibrations primitives d’un amour aux racines plongées dans ma moelle épinière, qui ne demandait qu’à refaire surface, peu importe l’objet, d’ailleurs.

 

Pressées de jaillir, retenues sous la fine couche de frimas fragile, droites et dignes, ces herbes folles, chants d’un amour arraché, écarté mais possible lancinent et hypnotisent, empruntent aux plumes et aux pinceaux, aux notes pour s’appuyer, soumettent leurs sanglots au revers d’une main douce et sèche, pardonnent, enfin.

 

De l’amour tapageur dont nous mettait en garde Marcelle Sauvageot dans son Laissez-moi, Élisabeth Deruaz qui sait elle-même « habiter la nuit » comme elle me le confiait à propos de ses poétesses amies, extrait le suc imputrescible et dépouillé de l’outrance d’une chair en souffrance, apaisé de la haine immédiatement consécutive à la blessure. Et pour cause, car elle ne hait pas, ne souffre plus, elle intègre, elle porte. Elle rend sereinement les armes, parée pour sa défense des plus beaux mots qui soient, elle brille des feux lointains de celle qui attend sur la rive pour guider son retour, à lui, toujours à lui, à l’homme qui ne reste jamais, qui ne fut presque pas, qui cesse de s’incarner, guerrier un jour, langue de feu soufflant sur la peau nue implorant la caresse, image jaunie qui tarde à disparaître. Et ainsi, elle ne connaît aucune défaite, ne subit plus son attente infinie, cette attente de rien, et ses formules fixent sur le ciel une tenture protectrice : son secret, mais aussi sa violence. Recouverte de lui, permanente assouvie, elle peut voir de ses yeux sa plus belle promesse, faite à elle-même, la promesse de ne pas oublier, de garder ce secret en le chuchotant au monde.

 

La femme qui aime est immense, mais sa voix inaudible. Peut-être grâce à ce seul long soir, la plainte montera doucement des tréfonds du silence, et l’autorité de sa présence interdira que l’on s’en détourne. Aussi insurmontable soit-elle, aussi pénétrante soit l’acuité de sa clameur, la mélopée tragique de l’aimée nous est trop proche pour ne pas tendre la main à celle qui la murmure, lui offrir notre plus sincère attention, ne pas tenter de consoler de nos désordres l’inconsolable. Et échouer, en regardant le ciel, unies comme peuvent l’être ces pauvres folles aux cœurs sauvages et trop fidèles, dressées inquiètes sur le port, attendant leur marin perdu en mer depuis longtemps.

Publié dans : Les inattendus
Voir les 0 commentaires
Lundi 1 mars 2010 1 01 /03 /Mars /2010 18:26
664791

 


... et je vous le dis le plus naturellement du monde :

"C'est pourquoi venez, ici est le chemin par lequel on peut aller plus loin, ici est le repos à côté de la tombe, le repos pour la douleur de la privation, ou bien c'est le repos dans la douleur de la privation – près de celui qui éternellement réunit ceux qui sont séparés, plu solidement que la nature réunit les parents et les enfants, les enfants et les parents – hélas ! ils se séparent bel et bien; plus profondément que le prêtre ne réunit l'homme et la femme –  hélas ! le divorce arrive bel et bien; plus indissolublement que le lien de l'amitié réunit l'ami à l'ami –  hélas ! il se dissout bel et bien. La séparation partout se presse pour apporter la douleur et l'inquiétude ; mais il est le repos ! –  venez vous aussi, vous dont le séjour a été assigné parmi les tombes, tenus pour morts par la société humaine, mais ni regrettés, ni déplorés –  pas enterrés et pourtant morts, c'est-à-dire n'appartenant ni à la mort ni à la vie; hélas ! Vous devant qui cette société humaine s'est cruellement refermée, et devant qui pourtant aucune tombe ne s'est charitablement ouverte; venez aussi, ici est le repos, et ici est la vie !"

Søren Kierkegaard, Exercice en christianisme, Éditions Le Felin, 2006, pp 50-51.

Publié dans : Back to basics : les fondations
Voir les 0 commentaires
Mercredi 24 février 2010 3 24 /02 /Fév /2010 17:20

Me voici depuis quelques temps passablement interloquée par une campagne d’affichage aux frontières du réel dans le métro parisien.


Deux 4x3 (je vous laisse faire le calcul) sont ainsi accolées dans plusieurs de nos chères stations :


devenez vous meme-948f0

La première émanant de l’Armée de terre vous propose, portrait so arty d’un issu de la discrimination positive à l’appui, de devenir vous-mêmes (.com), ce qui est déjà fort altruiste de sa part.

La seconde, détournant sans son accord le slogan déjà limite du premier, reprenant son hideuse typographie ludique, propose, elle, de devenir plus que vous-mêmes (mais cela ne va-t-il pas faire trop ?), c’est-à-dire de jouer au soldat dans un énième nouveau jeu vidéo du genre. Très original.

Oui, très original.

Spirituel, oserais-je.

 

Sauf que c’est parfaitement lamentable, et je n’ai pas le temps pour l’heure de développer, mais allez donc leur demander, aux Afghans qui se font exploser par des drones U.S. pilotés au joystick dans des hangars du Minnesota, s’ils sont eux plus eux-mêmes que eux-mêmes. Par exemple.

 

Ne vous méprenez pas, de l’armée ou de la course au tout-virtuel, je sais très bien qui est mon ennemie.

Günther Anders l’avait déjà bien dit, si la guerre est nécessaire (et à mon sens elle l’est), la haine bien réelle, ne serait-elle qu’un sinistre symptôme d’une idéologie stérile, l’est aussi.

Ne serait-ce que pour pouvoir caresser l’espoir de la désamorcer, ou de la voir s’affaiblir.

La haine, pas le jeu, bandes de technocrates cyniques et fous dangereux car candides.

 

Si 15% des personnes travaillant dans le secteur de la communication souffrent de panique, 85%, donc, sont des pixellisés de l’éthique enrôlés dans des jeux sans plus de grandeur ni nature. Au moins sommes-nous d’accord sur un point : la nécessité de choisir son camp dans ce triste schéma et de le tenir, la partie étant loin d’être terminée.

 

Je n’ai qu’une seule chose à vous dire, Messieurs (c’est ici affaire d’hommes, cela se sent), les cyniques, s’ils sont intelligents et je ne doute malheureusement pas un instant que vous le soyez, se suicident souvent.

 

Si j’avais commis une campagne aussi spectaculairement jaune, dépourvue sans complexe de vertus cardinales, et que son éclat nauséabond sautait soudain à mes yeux de taupe dérangée dans sa construction hystérique de tunnels non-sécurisés dans lesquels s’effondrent nos bâtisses neuronales, si j’avais assisté à cette réunion formidable où des types en bras de chemises se gaussent agitant leur I-phone et autant d’applications de boussole numérique indispensables pour trouver leur chemin dans les couloirs enchevêtrés de leurs bâtisses neuronales, tentant de communiquer avec nous dans un silence complet déchiré des stridences inhumaines de ces pauvres phrases déformées ayant perdu tout bon sens, si j’avais approuvé, élevé en haut rang par les strates empilées d’employés desséchés, piétinés d’injonctions à performer plus fort, coulés dans les colonnes porteuses de ma bâtisse neuronale, ces slogans contournant avec une ironie aberrante les eaux troubles d’un développement personnel qu’il serait temps, oui, d’appeler de ses vœux, et si  je m’étais soudain vu faire sur l’écran où toute vie semble à présent devoir se jouer… j’aurais sauté sous le métro, sous vos affiches lacérées de mon sang, sous vos regards horrifiés par cette grande jonction fracassante entre ma réalité et la votre.

 


Je concluerai sur une annonce apparemment sans rapport: Les chèvres du Pentagone, de Jon Ronson, aux Presses du Midi, vient de paraître. L'histoire vraie (dans quelle dimension de réalité, mystère) de l'armée américaine à la recherche, au sortir du Vietnam (parce qu'ils en sont sortis ?) de nouvelles performances grâce à  la parapsychologie. Je doute que la qualité dudit livre soit exceptionnelle, mais attachée aux cultes et religions de notre histoire que je suis, autant qu'aux jalons terribles des guerres qui la traversent, je ne peux pas l'ignorer. Nous y reviendrons donc, pour consacrer la formule.

Publié dans : Sautes d'humeur
Voir les 0 commentaires

Quo vadis ?

  • : Medellia au V.I.T.R.I.O.L: creuse, trouve.
  • Medellia au V.I.T.R.I.O.L: creuse, trouve.
  • : "Un livre qu'on soutient est un livre qui tombe" disait Rivarol. En le ramassant on se blesse. Il convient alors ensuite de "porter élégamment la cuirasse".

Pense bête

Fils d'hommes, jusques à quand aurez-vous le cœur lourd, aimerez-vous des riens, rechercherez-vous le mensonge ? » (Psaumes 4,3)

Vitriol


I am the true green and golden Lion without cares
In me all the secrets of the Philosophers are hidden

"Ne l'oubliez jamais, pendant que vous mesurerez vos abîmes..."

 

Images Aléatoires

  • Dantec, M.G., American Black Box
  • Vollmann, William - Le livre des violences
  • Dan O'Brien
  • sandro-botticelli-naissance-mystique

Fragmenti Beati

Syndication

  • Flux RSS des articles
 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés