Lundi 20 juin 2011 1 20 /06 /Juin /2011 14:12

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Parce que l’humanité fait l’amour comme elle fait à peu près tout, c’est-à-dire stupidement et inconsciemment, cela n’empêche pas le mystère de continuer de garder sa dignité. 

J. Péladan, La Science de l’Amour.

 

 

Je sais qu’il a fallu que les masses fragiles et rapides, funestes par leur frénésie, éblouissantes d’électricité sauvage qui dresse les filaments, se tiennent la main et refusent à présent de desserrer l’étreinte pour que nous soyons réunis. Ma folie amie m’indique de ne pas avoir peur. D’être assurée, et patiente, patiente car assurée. De ne voir que toi sans que jamais le reste ne me manque, et regarder le reste nimbé du sacré de ma capitulation.


Je sais ma chance inouïe, car je connais le monde. J’y vois souffrir des âmes qui ont enduré sans récompense, je sais la puissance de la terre épuisée sous la boue, attendant que passent les faux troupeaux aux sabots ravageurs, pour qu’enfin les majestueux fils des plaines aux naseaux fumants soulagent sa peine et libèrent les minces pousses vertes à travers le gel.


Je connais la grande maison au fond des champs, où chacun habite seul une pièce et entend chuchoter l’autre à travers les plinthes. La lumière qui n’entre plus. Le calme triste entre les chansons psalmodiées pour entendre une voix, et vibrer faiblement pour s’endormir. J’ouvre un beau jour ma porte sur toi, que je n’attendais plus, que je n’entendais pas. Je découvre une joie qui demeurait sincère, terrée : en surgissant par la faille, elle parle pour moi. Et mes rires, en acceptant de marcher avec toi, guident tes pas pour sortir. Je suis juste derrière, ne te retourne pas.


Mais je n’attendais plus, et ne t’entendais pas lorsque la nuit fermée sur ma gorge laissait passer les murmures amis. Tu n’étais dans aucune de ces pièces closes confinant mes arpèges. J’ai vécu sans un songe, mais sereine et si sage. Depuis longtemps la source pure était tarie et j’arrêtai les prières. J’allais seulement les jours de tristesse pluvieuse visiter la tombe recouverte de lierres enlacés que je regardais pousser en humant l’air mouillé et chargé de fraîcheur. Je repartais légère, consolée d’être reposée de tourments inutiles. Je n’avais plus vraiment froid, ni faim, ni mal. J’étais heureuse, car je ne perdais rien. Et c’est alors que tu es venu.


D’une caresse tu as ravivé les douceurs de mon teint, mais n’as pas réveillé les furieuses, tapies derrière la joie et toutes prêtes à la ravir. Et mon sourire, déjà forgé, inaltérable sous les assauts du rien, s’est réchauffé et paré du souffle que ton baiser promet. Devant ton évidence si altière, j’ai simplement posé genou à terre.


Et tu m’as relevée.


Lorsque j’ai jeté un dernier regard à la maison qui s’effondrait, au loin, sous les derniers impacts du feu, j’ai pensé à la tombe, et à la fraîcheur de son ombre qui  me recueillerait encore dans une étreinte verte si un jour tu m’oublies. J’ai pleuré en souriant, ravalé mes nuages, embrassé ma paume et soufflé ma loyauté secrète vers le lierre qui a tremblé un peu.


Je reviendrai.

 

 


 

 

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Lundi 6 juin 2011 1 06 /06 /Juin /2011 21:51

Previously dans "Ballades sauvages":

 

Qui sont les innocents ?

 

Rochester, 1990, mon amour.

 

I am Paul Avery

 

 

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© Christopher F.

 

 

 

 

 

 

 

Soudain tu es à la place du mort, la fenêtre grande ouverte.

 

Moite, parce qu’il fait encore trop chaud à 3h du matin, et le pitch black peine à céder aux taches sales, vaguement jaunes des spots, ouais, des spots des rues, là, les « réverbères » pour dire un mot bien long et super chic. Tu tires sur ton joint d’un air inspiré, surtout pour pas te brûler encore, mais tu sais que surtout, si tu tires sur une fin de joint à 3h du mat’ dans une voiture déglinguée embarquée tu sais pas trop où dans une ville que tu connais pas, il va pas t’arriver des bricoles, non, tu construis ta légende. Nuance. Peu importe le nombre de parois vaginales que t’y laisses, et les neurones en moins.


« Hey les gars, je hurle en me retournant, parce qu’un DJ roumain s’est emparé des baffles. Vous connaissez la pub à la con là, « Mais bon, si vous n’avez pas d’Iphone, vous n’avez pas d’Iphone » ? – Ouais et alors ? – Ben tu peux la décliner, tu vois :. Mais bon, si vous n’avez pas de neurones, vous n’avez pas de neurones. – Ouais, mais c’est trop compliqué ta blague.- Ouais. Mais bon, si vous n’avez pas de neurones… - Oh ta gueule.  – Je suis mésestimée, je ris, en amorçant un relevé de jupons. – Mais non, pas si tu montres ton cul.»


Et ce n’est pas grave. La vérité c’est que tu as construit toute ta vie pour arriver précisément à cet instant présent, et si tu arrêtes la bobine une seconde, dans une méta-salle de montage qui aurait tout archivé, et que tu choisis au hasard des bribes d’avant le temps où tu savais exactement ce que tu faisais, où et avec qui, tu vois des trucs que tu pigeais pas avant. Mais qui prennent un relief de dingue.


Tu n’as jamais connu Cabrini-Green, et essayes d’en faire un cocktail. Poudres de détresse, mixité des races et des mots qui fâchent, un grand clown qui décapite des hommes encore jeunes, desséchés par la drogue et trempés sous la pluie en attendant de vendre leur bouche à l’avant des pickups. Des bâtiments qui prennent des coups de boule pour faire place neuve. Dans un très, mais alors très grand nuage de bruit.


« Chicaco Coooooode ! You-hou-hou !!! – Oh, tu vas te calmer, oui ? Tous pourris… – Nan. John Wayne Gacyyyyy !!! – Grand malade. – Grand artiste, oui. – C’est pareil. – Tu dis ça parce que t’es petit. – Sale conne.»


Si ce n’était que le mal, encore, vrillé profond imperturbable.


Mais c’est le sale, surtout, putain. Et le monde entier implosé dans ton pauvre centre qui oscille entre le masque déformé du tragique flamboyant et la coulée de la pâte blanche du mauvais acteur mêlée à la sueur qui t’invite à t’essuyer pour libérer une peau à vif, plaques d’indignations et de terreurs qui remontent à avant le temps où tu pouvais compter les coups dans la gueule. Tu les regardais venir avec les yeux mouillés. Tu savais qu’un de plus c’est encore un de trop, et que ces additions primitives finiraient par un brutal solde de tout compte un beau jour de grève, sur le bitume ondulé par la chaleur atroce, les semelles collées, tu pourrais plus t’envoler et t’abattrais ton maillet sur la seule tête amie qui viendrait t’aider. Pour l’éclater dans un chaos gluant d’âme et de cervelle.


Ah mais j’ai tout au fond de moi, réveillée par les vibrations de la bagnole et les mojitos en série, la décharge qui menace, j’en ai un mal de crâne atroce, à lutter pour pas me démultiplier encore, pas encore grandir, pousser une excroissance malheureuse à cacher, à doucher, à gratter jusqu’au sang. Ce n’est pas tant que je voulais plus. Mais tout s’accroche. Et fornique avec mes attributs, mutation permanente sur poutres indestructibles, je l’ai déjà dit. J’ai besoin d’autres territoires. D’autres villes, encore, des frontières à passer, des airs à inspirer. Des pauvres types à aimer. Des grandes femmes à admirer. Des connasses à qui pardonner. De grands hommes qui tardent à parler. Je peux m’approcher et prendre leurs couleurs. Leur donner d’une sève qui ne peut s’épuiser lorsqu’ils me feront confiance. Je peux être pute de Cabrini-Green, ou du Rotary Club. Bovary ou Wharton, esseulée dans son souffle qui repousse le médiocre.


Mais tu recules et tu te vois. Pas de patrie,toujours le regard derrière celui à qui tu parles. Toujours cette foutue migraine qui te rappelle la mort. La possibilité d’un écran noir définitif sur tes plus belles projections. Mourir je m’en tape. Moi j’ai juste peur de cesser de voir derrière mes yeux fermés les formes que j’ai mêlées pour pas pourrir sur place. J’ai pas peur, non. Je devrais. J’ai pas peur. Simplement le regret de faire partir dans les limbes tout ce que j’ai réussi à savoir sur vous. Et vous éteindre un peu avec moi.


Ta migraine, tu l’imputes à l’orage, en oubliant trop vite le mauvais vin qui l’a précédée. Il faut faire attention, avec toutes ces versions nobles. Tu vas tomber de selle et te briser la colonne, tu tiendras plus rien à rien, faudra pas t’étonner alors.


Je sais pas s’ils ont un passé à Cabrini-Green. Je sais pas s’ils ont le luxe d’y prêter deux minutes, pour apprendre à se retourner.


J’ai juste la certitude que je retiens mes poings de tomber, mes dents de déchirer, ma gorge de boire la lie, que je suis la dernière, ivre morte dans cette voiture, à penser qu’à Cabrini-Green, mes semblables ont tué ou se sont fait tuer de la façon la plus dégueulasse qui soit. Et qu’il faut bien soulager les fureurs qui ne partiront plus. D’accord. Qu’il y a eu un problème, toutefois. Un épicentre. La merde, quoi.


Qu’en fait, si t’es pas déjà à longer la ligne verte avec tout ce sang sur les mains, c’est que t’es juste sale. Le mal existe. Il t’a oublié, c’est tout. T’as plus que ta pauvre bagnole de merde et les rebuts que Cabrini-Green a épargnés en tombant sous elle dans un grand bruit. Des gens moches, sales, méchants et petits, qui feront du mal à répétition, assez pour déglinguer des gens encore vivants qui porteront jamais plainte. Pas assez pour les empêcher de vivre et traverser ce putain de cercle de feu qu’un vrai bon diable sait encore générer.


Tu rigoles, avec ton Iphone-neurones, tes joints et ton jupon déchiré, tes migraines et tes grandes descentes. En vérité tu peux même pas mourir, tu peux même pas tuer. Tu perds tes destinées dans les proses raccourcies, niées. Sans autre queue ou tête que le bon vouloir de ton esprit paresseux à construire. Tu sais que tu es tout, que tu peux tout, et tu ne cherches même pas à le prouver. Tu vas bien finir par t’exploser dans les mains, à tout dégoupiller et laisser de côté. Tu ferais mieux d’avoir peur, ouais.


T’es à la place du mort. Tu vois tout se jeter sous tes roues, sans plus rien contrôler.

 


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Mercredi 1 juin 2011 3 01 /06 /Juin /2011 19:22

... et d'une certaine manière, me répond-il, alors que tu voues presque exclusivement les moindres minutes échappées de ton carcan commercial à la plongée éprouvante dans une mémoire fascinante que tu convoques et qui s'assemble enfin, et même si, d'apparence, tu ne fais rien d'autre: tu es libre.

 

Car des journées qui commencent par la douce lumière frappant les plantes alors qu'un pianiste au loin s'exerce plutôt bien, une pile de vieux livres sur la table à côté du portable qui ronronne à la simple idée que je revienne lui caresser le clavier, et un Hilaire de Poitiers qui trépigne que je l'empoigne et lorsque je le fais enfin m'assène ses premier mots "Et je crie à ta face, loup rapace..." alors que de ma chaîne en mode aléatoire s'élance un hérétique "Your own personal Jesus" à cet exact moment, ces journées sans regard, sans confirmation, sans confrontation autre et muette qu'avec les revenus, les rescapés, les persistants, ne peuvent que confirmer l'idée superbe que oui, je suis libre. Et je vais le rester.

 

Beaucoup de ces vivants ne me manquent pas. Je n'ai que peu d'attentes concernant mes co-existants. De moins en moins d'ailleurs. Je rêve parfois que je sursaute, tombée dans les limbes d'un trouble irrépressible.

Certains pourtant subsistent au chaud, dans mon amour sans faille, incommuniqué et inavouable, peut-être. Protégés.

 

Je ne suis pas en exil, alors qu'en silence et recroquevillée sur le cosmos sans fin, le coeur de l'homme et les ensanglantés aux cris enragés j'écoute et je conserve, je prends acte et surprends: je suis chez moi. Et je vais le rester.

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Lundi 23 mai 2011 1 23 /05 /Mai /2011 15:51

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Ce n'est pas tant que je n'ai plus rien à dire. Patience.

 

 

 

 

En effet, les nombreux mémoires où l’expérience des anciens capitaines est consignée avec art, offrent une image vive et brillante des faits passés à ceux que le temps à tenus éloignés de ce spectacle. Par de telles lectures, souvent déjà des jeunes gens ont acquis, dans l’intelligence et le cœur, une maturité plus grande que celle de beaucoup de vieillards réunis, et ils ont obtenu ainsi le seul bien que semble nous réserver le déclin de la vie, je veux dire l’expérience, grâce à laquelle l’homme d’âge « sait donner des conseils plus sensés qu’un jeune homme » (Euripide, Phéniciennes). C’est ce privilège que la lecture peut conférer à la jeunesse appliquée et studieuse. Les livres sont, en outre, une excellente école de morale : on y apprend à connaître les hommes illustres, leurs paroles, leurs actions ; ce sont des modèles qu’on se met sous les yeux, comme ferait un artiste, pour y conformer ses pensées et assimiler son langage. Si l’on ne s’en écarte pas trop, atteignant quelque peu à leur ressemblance, on n’en retire point, sachez-le, un médiocre profit. Avec cette idée souvent présente à mon esprit, je fais de ces lectures un divertissement littéraire ; dans mes campagnes, je tiens à emporter avec moi mes livres comme d’indispensables moyens de subsistance et j’en prends autant que le permettent les circonstances.
Julien, Éloge d'Eusébie, 15.
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Samedi 21 mai 2011 6 21 /05 /Mai /2011 09:30

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Remise en une de cette préface composée en mars 2010, à l'occasion d'un vaste entretien mené sur la littérature et la critique par Juan Asensio, Eric Bonnargent et François Monti.

 

***

 

Sommes-nous donc alors devenus aussi sourds, aussi ignorants ou hypocrites que trois de nos veilleurs de nuit en viennent à sortir de leurs bois pourtant bien éloignés pour s’entretenir longuement sur ce qu’il conviendrait de nous rappeler en urgence ?

À en juger par les preuves incessantes de célébrations du vide et de l’ennui précipitamment façonnées par de cyniques individus qui n’ont d’auteur ou de critique que le contrat, il semblerait que oui.

Le secret, ne vous en déplaise, est très vite éventé dans les pages qui vont suivre : figurez-vous que oui, il existe de grands et de bien mauvais livres.

De grands et de bien mauvais auteurs. Lecteurs. Critiques.

Puisque notre instinct malmené par l’affluence et l’agressivité médiatiques ne peut plus être simplement convoqué afin de convenir de qui dans nos piles bancales méritera la poubelle ou le panthéon, trois voix tentent de s’élever sous la lumière violente des inspecteurs de conscience. C’est sur un mode plus proche de l’interrogatoire que de la conférence qu’il convient de s’entretenir à propos de ce sujet dangereux qu’est la littérature, nos trois hommes n’y échappent pas.

Sur la défensive, parfois agressifs, excédés ou discordants, ils se répondent dans cet exercice difficile et ainsi s’offrent au paradoxe d’une pensée vive, proche de la ferveur d’une conversation spontanée bien qu’écrite, avec ses redites et ses digressions. Mais ils ne cèdent rien à la confortable posture actuelle qui ne critique plus mais promeut, organise la réclame, tait ce qui fâche. Tout est bien, regardez-donc : tout est bien. Puisqu’on vous le dit… Mais pour ceux qui veulent en savoir un peu plus, maigres alternatives.

Juan Asensio alias Stalker, Éric Bonnargent alias Bartleby les yeux ouverts et François Monti alias… François Monti ex-Tabula Rasa, clé de voûte du Fric-Frac Club, en sont, de ces maigres mais vitales et dynamiques alternatives. Ils sont reconnaissables en cela qu’ils sont rarement aimables, jamais convenus, diablement renseignés et bien peu corruptibles.

Ils sont critiques, en somme, fonction qui exercée avec le zèle d’un huissier consciencieux en revêt la même popularité. Mais qu’importe les pertes ou les dommages collatéraux, rien ne peut arrêter leur quête, fût-elle chimérique, du livre parfait, ce liber mundi appelé des voraces vœux de chaque lecteur compulsif.

Ici s’arrête pourtant la comparaison, car c’est bien là tout l’intérêt de la chose : nos trois critiques, s’ils sont convaincus, ne sont jamais d’accord. Leurs filtres anti-calvaire nous font pourtant gagner un temps fou.

 

Un critique est un homme qui fait entendre par sa voix sa personnalité propre, tout comme l’auteur que l’on ne saurait pas détacher d’une œuvre que le critique tisse à la sienne. Le critique qui combat un livre le combat au corps à corps ainsi que son auteur, mû par cette conviction somme toute surnaturelle de détenir sinon La vérité sur son texte, du moins celle qu’il aura cru trouver.

L’entrée en littérature, par quelque porte que ce soit, est une entrée en religion telle que Salomon Reinach la définissait, c’est-à-dire comme tentative de percer le faisceau de mystères engendrant nos scrupules, ceux-là définissant nos tabous qui brisés ne rencontrent pas une justice humaine mais une calamité dont l’origine peine à être déterminée, souvent intérieure à soi-propre. Simplifions grossièrement : le lecteur scrupuleux ressent l’impression de se trahir profondément en lisant un mauvais livre car celui-ci vient à l’encontre de ses idées premières sur la littérature, et pour se réconcilier il traque l’erreur, tente de ne pas la reproduire et de savoir, à l’avenir, l’éviter.

Pour le critique il faut aller plus loin : dénoncer cette erreur, mettre les autres en garde, réparer les dégâts.

La tâche est donc impossible, il y faut du courage et du discernement, de l’aplomb et l’humilité première de renoncer à cette fausse idole : l’objectivité. Bien au contraire.

Il nous faut trouver nos semblables, ceux qui par leur vision singulière, parfois injuste mais toujours étayée nous mettront en confiance, ébranlés que nous sommes par la déferlante de publications souvent ratées ne serait-ce que par leur banalité, leur mollesse, leur absence totale de prise de risques.

 

Comme l’affirme François Monti, « il s’agit pour l’écrivain de rendre de la complexité au monde » et cela ne peut se faire dans un souci de consensus caressant et démagogique.

La démagogie, nous mettait déjà en garde Sábato, masque la dictature. La littérature en tentant d’envelopper et de régurgiter le monde dans ses acceptations les plus formidables, grandit le lecteur si elle tente de lui restituer cette complexité, en écho à la sienne. Elle l’exclut de la foule, lui confirme sa singularité. La connivence profonde, valorisante, ne peut se faire que par le prisme commun d’un constat d’impuissance volontaire mais dépassé : au même titre que le sens de la vie peut-être simplement de ne cesser de le rechercher, la vérité d’un bon livre réside dans sa quête. Cette quête risquée, si elle rate probablement à coup sûr, constitue un des points sur lesquels Asensio, Bartleby et Monti se retrouvent pour définir un grand livre.

Et si les secrets du monde ne sauraient être percés, précise Bartleby, il s’agit alors au moins pour tout grand auteur d’en « rendre compte ».

Individuel bien sûr, seul face à l’étendue de ces encombrants mystères, l’auteur, unique, doit accomplir un ouvrage au moins aussi singulier que cette vision qui s’impose à lui avec la nécessité brûlante de se donner comme parole digne d’être entendue par les autres. Douloureuse intuition, doutes permanents et rapport mystique à sa propre condition, voilà l’apanage de l’auteur sur le point de livrer une bataille de plus. Voilà l’apanage du critique, qui dans le sillon de l’auteur fait germer une œuvre de l’abîme ainsi mise, qu’il tente de déjouer pour supporter sa parole ou au contraire l’incriminer.

Toute grande œuvre a son « cratère », ses « champs de force », un gouffre noir dans lequel tout semble s’effondrer sous la volonté extraordinaire d’un auteur qui cherche à « franchir les portes de la perception », celles d’un William Blake, précise Juan Asensio, peu versé dans l’ésotérisme de supermarché.

On conçoit aisément à la lumière de ces ébauches de définitions, dont je laisserai la plupart à votre découverte au fil de cet entretien tumultueux, qu’une jolie bluette sympathique et cocasse, sur fond de critique sociale pour les 12-25 ans aura peu de chance de se hisser au sommet. Elle s’effondrera certes, mais plutôt sur son vide gonflé d’insupportables aspirations démocratiques à nous conforter dans notre médiocre condition soi-disant indépassable que sous le coup d’une énergie de création non maîtrisable.

Oui, il existe bel et bien une hiérarchie de roman, de critique, de lecteurs, au même titre qu’une hiérarchie de préoccupations et de buts fixés, mais en cette société où l’autorité pourtant férocement affirmée par les décisionnaires fait mine de reculer dans les cercles artistiques, sociaux ou familiaux, il devient indécent de prôner sa nécessité, et ses bénéfices. Kate Moss – et je ne prends pas cet exemple au hasard mais me réfère comme récemment Christian Salmon l'a fait dans son essai éponyme à la figure tutélaire de plusieurs générations qui doivent bien, par accident du moins, lire – Kate Moss fait donc autorité au royaume des maigres comme Barak Obama au royaume de l’espoir mais il serait indécent d’en dire autant d’un écrivain (fût-il maigre et porteur d’espoir). « Si tu n’aimes pas n’en dégoûte pas les autres » et autres « Ne dis pas que ce n’est pas bien, dis que tu n’aimes pas » fusent donc au royaume universel de la mauvaise foi à la tolérance forcée, qui refuse de choisir son camp – et par-là ses devoirs, mais attend de chacun l’aumône comme un dû, comme, plus grave, un droit.

Comment s’y prendre donc pour réveiller les consciences abruties par le 2.0, qui nous donne en mirage plus que l’adorable possibilité de « donner un avis » sur tout, l’impression pernicieuse d’en avoir un, là où ne se tient faiblement que réaction ?

« Frapper les esprits, les ravir (au sens sabinien), les convaincre » brode Asensio sur les armoiries de sa maison.

En dehors de la menace du glissement du support qui formellement la pousse dans des retranchements parfois peu dignes, en dehors de la recherche d’un nouveau langage plus à même de donner à voir, de représenter les glissements de ce monde vers un scientisme exagéré tel que nous le rappelle Monti, la littérature s’attache, comme le mélancolique, à la recherche des « points fixes ». Ces constantes unissent le monde dans ses différentes dimensions, humaines, métaphysiques et spatiotemporelles, toujours dans cette quête qu’entreprend l’auteur d’en extraire sinon un sens commun indéniable, du moins un pressentiment dru pour le lecteur d’appartenir dans toute sa singularité à ce monde, brodé comme il se voit au grand motif du tapis.

Tout est probablement en littérature affaire de dogme et de métaphysique. L’un est sérieux et intolérant, l’autre perturbante et inconfortable. La grande littérature ne se passe pas sans mal.

L’effort à lui consentir forge chez celui qui le fournit comme l’auront fait ou non auparavant ses maîtres, plus que des soutiens, de véritables fondations. Il aura alors l’occasion de les confronter, les interroger, les soumettre. En se positionnant, il constatera sa place.

Ici encore je doute que les piques insolentes vaguement éditées d’un philosophe autoproclamé fréquentant la jet-set proposent une telle confrontation.

 

Ce qui ne peut pas se dire, cette nostalgie d’une impossible formulation à la recherche de la langue d’avant Babel, l’écrivain s’en empare et s’y casse les dents à son tour après l’échec déjà consommé de ses aînés. « Les mots d’un grand livre explorent cette fracture », explique poétiquement Bartleby, le souci de leur choix, de leur agencement est un cauchemar dont nous ne devons pas nous réveiller avant que l’écrivain lui-même y consente. Parfois n’y consent-il jamais. L’essai, l’absolue plongée en apnée sans aucune compromission fait de cet homme un digne à suivre, un pair de toutes nos désespérances, mais aussi de nos acharnements salutaires. Un vivant, en somme.

Et face à lui, déclare Asensio « tout critique sérieux doit ou devrait aborder un livre comme s’il voulait en ravir le secret », ce livre qui par sa grandeur « est épuisant parce qu’on ne peut en épuiser le sens » rajoute Bartleby, le sens, mais surtout les questions qu’il nous pose.

Pourquoi ne pouvons-nous voir simplement, et universellement cette grandeur, cette beauté cette force, qu’il faille des critiques pour nous prendre la main ? Nous ne le savons pas. Asensio, dans une magnifique formule, assume cette ignorance et se contente « d’amasser des parcelles de vérité, quêter les signes que Dieu s’amuse à tracer sur la robe des tigres ». Monti se concentre sur le langage et la justesse des métaphores internes d’un grand roman, Bartleby affronte plusieurs vérités tentant par défaut d’en évincer les lectures fausses. « Le sens déborde des grands livres », il tente de le canaliser.

Les mots sont changeants suivant les postulats de chacun, religieux ou non, moderne ou ancien mais la grandeur de l’art s’impose, elle fait sens, on peut en appréhender sa « réelle présence », elle ne laisse ni intact ni indemne. Le mauvais critique nie cette beauté, crache sur cette présence, moque l’existence d’une vérité plutôt que d’assumer son impuissance à l’atteindre.

Personnelle, politique, singulière, la posture de celui qui écrit fait entendre sa voix, demande qu’on la suive, qu’on s’y attache, qu’on s’y perde peut-être, mais qu’on l’écoute, car l’homme qui la possède a consacré sa vie à mettre devant nous l’univers éternel et recommençant, en poussant la lourde porte des secrets, en déterrant l’immortel.

Asensio, Bartleby et Monti, avertis et sincères, font entendre la leur. Il faut les écouter.

 

Paméla Ramos,

Paris, mars 2010.

 

 

Lire l'entretien.

 

 

 

 

 

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