Mardi 5 mai 2009

Je commence les mondanités, en invitant quelques « special guests » dans mon univers… Ouverte ou profiteuse, peu me chaut, je vous pille sans vergogne si vous y consentez. Contactez-moi par ce biais : velmaegan@hotmail.com. Amitiés.

 

Une partie du tout, Steve Toltz

Le dernier coup de cœur et de génie nous vient d’Australie…



 

Par Mademoiselle Georges.

 

Vous n'entendrez jamais parler d'un sportif qui a perdu l'odorat dans un accident tragique. La raison? Pour que l'univers puisse nous enseigner de cruelles leçons dont nous ne tirerons d'ailleurs jamais profit, le sportif doit perdre ses jambes, le philosophe son esprit, le peintre ses yeux, le musicien ses oreilles, le chef cuisinier ses papilles. Ma leçon à moi? J'ai perdu ma liberté et je me suis retrouvé dans cette étrange prison où le plus difficile, à part s'habituer à ne rien avoir dans les poches et à être traité comme un chien qui a pissé dans une église, c'est l'ennui. [...] Il n'y a plus qu'à devenir fou.


Bienvenue! Ca commence fort, ça vous entraîne dans un esprit dont on ne sait s'il appartient à un fou ou un génie, un paranoïaque ou un visionnaire, un sociopathe ou un sage. De ce père auquel il se défend de ressembler mais dont il ne peut renier l'héritage, Jasper Dean se doit de raconter la vie, comme pour trouver un sens à la sienne.  L'esprit en question, c'est celui de Martin Dean, frère dans l'ombre du célèbre Terry, assassin adulé des foules australiennes. Sortir de l'ombre pour exister, pour élever seul un fils né d'une étrange union, rongé par ce désir de reconnaissance en crachant sur la société, voilà  la vie et l’œuvre de Martin Dean le misanthrope. Mais quand ce père erre de dépressions en clubs de strip-tease et s'isole de ce monde qu'il méprise au sein d'un labyrinthe qu'il fait construire en plein bush australien pour mieux s'affranchir du réel, lire frénétiquement et réfléchir sur la vie pour en renier l'intérêt, comment trouver l'équilibre d'une vie normale? Comment même en avoir envie? Comment se défaire de l'atavisme et ne pas devenir soi-même un handicapé du réel? Entre conscience aiguë et paranoïa, Martin Dean et son fils sont les héros d'un conte philosophique et fantasque, d'une épopée rocambolesque qui traverse l'Europe, la Thaïlande et l'Australie, nous entraînant de trahisons en déceptions, dans des vies où si l'amour et les moments d'extase sont appréciés pour leur rareté, ce sont les tragédies et une constante ironie du sort qui forgent les destins de ces êtres intelligents et désabusés.

 

C'est une réussite, un festival d'esprit, une citation à chaque page, une écriture gravée au fer rouge. Attention, tout n'est pas toujours plausible, il n'est pas dit qu'on les comprenne ni qu'on arrive toujours à suivre leurs actes, qu'on ne se dise pas à certains moments: "il y va pas un peu fort là?", mais ça fonctionne, indéniablement, et c'est ébahis que nous assistons au feu d'artifice, impressionnés comme des enfants. Monsieur Toltz merci, pour un premier coup...

 

Steve Toltz, Une partie du tout, Belfond, 2009.

Publié dans : Le goût des autres: invités dans ma sphère...
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 3 mai 2009

Qui nimium multis « non amo » dicit, amat.

Toi aussi qui expliques pourquoi ton amour a cessé, et qui énumères de nombreux motifs de plainte contre ta maîtresse, cesse de te plaindre : tu te vengeras mieux en gardant le silence, jusqu’à ce que tu cesses de la regretter. Et j’aimerais mieux te voir garder le silence plutôt que dire que tu as cessé d’aimer : quand on dit à tout le monde : « Je n’aime pas », on aime.

Ovide, Les remèdes à l’amour, Les Belles Lettres, 1930 (2003 pour la présente édition).

 

Publié dans : Stylet et tablette : Textes, hommes des sources
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Vendredi 1 mai 2009

«  À l’époque où je dirigeais un service pour enfants arriérés profonds – « le rebut de l’humanité », comme disaient encore certains –, un étudiant en médecine est venu me trouver pour me demander une place d’interne. […] Il a vu tous ces enfants cassés, et, sur le chemin du retour, il m’a dit : « Tu sais, Tom, franchement, pas une seconde je n’imagine être psychiatre dans un endroit pareil. Pourquoi un homme comme toi travaille-t-il avec ces enfants-là ? » Je l’ai envoyé promener très méchamment. […] J’aurais pu répondre de meilleur cœur et plus simplement : « C’est parce que je les aime. » Mais il n’était pas question de dire aux autres, ni à moi-même une vérité que j’ai mis des années à oser regarder en face : je travaille avec les adolescents parce qu’on m’a volé ma propre adolescence. » Incipit.

L’homme, juif polonais, révolté du ghetto de Varsovie, prisonnier « privilégié » de Bergen-Belsen (comprendre : il n’est descendu que jusqu’à 37 kg), n’a effectivement pas bénéficié d’une adolescence rêvée. Peu téméraire, dépressif chronique, il tente par deux fois de se suicider dans son ghetto polonais, avant d’être déporté vers les camps, où sera exécutée sa famille. À peine jouit-il d’une liberté toute nouvelle à la libération de son camp, qu’il tombe gravement malade. Tuberculeux, il est envoyé en France où il côtoie une première fois la violence des institutions sanitaires, qu’il rapproche sans mal de sa réclusion allemande, et contre laquelle il mènera un combat acharné toute sa vie. Tenace, décidé, il arrache ses études de médecine et son poste à la Salpêtrière, choisissant alors son domaine : la psychiatrie.

Dans l’archaïsme des soins d’après-guerre, il assiste aux fameuses luxations d’hystériques, perplexe devant les techniques employées, honteux d’y être affilié. Il se prend alors d’une pitié sincère et communicative pour ces internés, son empathie allant d’abord aux enfants et aux adolescents jugés perdus.

Dans les invraisemblables pouponnières, où chaque nourrisson n’a que deux minutes de contact humain et peu chaleureux par biberon, touché par l’absurdité de ce gavage en chaîne, il passe de bébé en bébé en miaulant. Cette « miaouthérapie » arrache rires et sourires aux petits, effet escompté. Et une grande perplexité de la part de ses pairs. « Nul n’est prophète en son pays », ajoute-t-il, de son humour judéo-pollack, comme il aime à le définir.

Ses patrons humanistes « à la française », c’est-à-dire aimant tout le monde sauf les allemands, les juifs, les arabes, les anglais… ne tardent pas à le confronter au malaise profond de « collaborer » à un système punitif plutôt que curatif, et il décide, dans les années 1980, de rejoindre un centre créé à Vitry pour adolescents délinquants, dirigé par le grand Joe Finder. Les maîtres-mots deviennent un label internationalement réputé : le AAA (Attitude authentiquement affective). Il n’est plus désormais tabou de s’attacher aux patients, cela devient même très fortement conseillé. Et ça marche. En appliquant systématiquement l’inverse de l’enseignement qu’il a reçu, il parvient à devenir un excellent psychothérapeute infantile.

La clé de ce livre réside dans cette tonalité assumée comme décalée du principal intéressé. Drôle, anti-misérabiliste, farouchement engagé, d’une force de vie au moins aussi délirante que l’accumulation des situations paroxystiques, l’auteur nous promène de la Shoa à Shock Corridor, de la souffrance collective aux névroses intimes, d’une humanité perdue à un individu qui émerge, retrouve son souffle, combat l’oppression sous toutes ses formes.

Humble, étrangement sain, gai et altruiste, Tomkiewicz nous embarque dans une histoire de la psychiatrie fascinante, et expose calmement, sans révolte ni culpabilisation, son destin d’adolescent perdu vengé, relevé par les mains tendues et reconnaissantes de ces abandonnés.

« Je méprisais tous ceux qui avaient des familles,  des groupuscules constipés autour de leur lit. Je méprisais tous ceux qui « n’en étaient pas », qui n’avaient pas eu l’honneur et la joie de connaître les ghettos, les camps, les charniers, les morts, les wagons, les coups de fusils dans les rues vidées par terreur, ou les coups de feu du haut des miradors saillant des barbelés : c’étaient des sous-hommes, des incomplets. Je méprisais, j’enviais, je ne comprenais pas, j’admirais tous ceux qui n’avaient pas eu de famille massacrée, tous ceux qui vivaient parmi les vivants, qui n’avaient aucun mort à qui penser. […] Je ne comprenais pas qu’on puisse être « normal ». Je ne voulais pas parler aux malades qui recevaient des visites de leur famille. C’étaient pas des vrais, c’étaient des planqués. Moi, j’étais sans attaches, j’étais à la Salpêtrière et je me promenais d’une salle à l’autre, gonflé d’orgueil, rempli de crainte, me répétant : « Je n’ai besoin de personne, personne n’a besoin de moi, je ne dois rien, je n’ai pas de dettes, je n’ai pas peur. Sous mes paupières, il y a tant de morts que les trois, quatre morts par jour d’ici me laissent froid, insensible, indifférent. Un de plus, un de moins, cinquante de plus, cinquante de moins… » »  p64.



Stanislas Tomkiewicz, L’adolescence volée, Calmann-Lévy, 1999 (Hachette Pluriel, 2002 pour la présente édition).

Consulter également le site des amis de Tom, quelques vidéos valent leur pesant de Ko.


 

 

 

 

Publié dans : Les angoissés: de la bile noire sur la page
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 28 avril 2009

 



Il réside, dans chaque ouvrage qui me retient, un envol. Une poigne ferme et douce qui m’agrippe au collet, me défie, m’amadoue. Et puis le fameux contact se fait.

Je me souviens d’une classe réduite et potache, spirituelle, agaçante et essentielle. Les groupes étaient formés, et bien entendu, les exclus parfaitement identifiés. Parmi eux se trouvait une fille ingrate, dont nous n’arrivions pas à déterminer la forme de la bouche. Finalement, un U renversé nous avait tous mis d’accord. Lorsque qu’elle s’essayait à sourire, un rictus blafard la balayait, et redoublait notre écœurement. Je n’éprouve toujours pas de honte aujourd’hui à assumer parfaitement qu’elle me révulsait, physiquement et mentalement, car elle était de plus dotée d’une susceptibilité à toute épreuve, et d’un contact désagréable et peu naturel. Alors au faîte de mon asociabilité paranoïaque, je n’avais pas choisi, pourtant, de la persécuter, préférant l’indifférence et la fuite à une grossière hostilité.

Il nous fallait tous présenter un livre, se livrer à l’exercice de le vendre, le défendre, se l’approprier devant un parterre digérant son mauvais restaurant universitaire, pressé de rejoindre la bière de fin d’après-midi. Préférant cabotiner, j’avais comme à mon habitude choisi de briller sans effort, à force de convulsions spontanées et grimaces expressives autour d’un ouvrage qui me laisse à présent froide comme une épouse usée.

Et puis la fille désagréable est arrivée, tortillant ses mains baveuses sur une couverture pastel, et chevrotant son titre sans conviction : La physique des catastrophes, de Marisha Pessl.

Je tournais déjà les yeux vers le parc en listant silencieusement les courses du soir.

Quelques extraits lus retinrent faiblement mon attention, toutefois bien plus que je le l’aurais alors imaginé. Mais forte de ma supériorité de fille populaire – du moins je l’imaginais – je décidais crânement que cette fille-là n’avait rien à m’apprendre, encore moins à me prescrire.

Erreur fatale.

Dans la torpeur de ce cours soporifique, elle s’envola. Elle, aux mollets lourds et aux chemises compactes, le cheveu mou et l’accent tomate de Marmande, elle s’est brusquement éclairée, sous le projecteur d’une fièvre contagieuse.

La vérité brute, c’est que je lui dois une des lectures les plus réjouissantes et les plus addictives de cette année, et qu’elle n’en saura probablement jamais rien, confinée dans une estime d’elle-même que nous avons largement contribué sinon à saper, du moins à ne pas encourager.

Je n’ai ouvert son livre qu’un an après, me souvenant brutalement de l’effet qu’il avait produit sur une fille terne et esseulée, ce que je commençais, ma foi, à devenir.

Bleue Van Meer et son érudition contagieuse s’est alors empressée de me sauter au visage. Cette adolescente surdouée, citant Virgile ou James Joyce, la loi de Murphy ou Marlon Brando le long de 800 pages fluides et élégantes, existait fortement, devenait immédiatement notre copine moche qui sert à nous mettre en valeur pour finalement se révéler indispensable et bien plus vivante que nous.

Trimballée à travers les Etats-Unis par un père universitaire génial, dissertant en route du monde hellénistique ou des conflits politiques en Uruguay, la jeune abreuvée pose ses bagages pour un an à Stockton, petite ville charmante, afin d’y passer sa dernière année scolaire avant une université qu’on imagine brillante. Elle y rencontre une adulte étrange et envoûtante, Hanna Schneider, en charge des cours de cinéma en option. Par son biais, elle intègre un groupe de lycéens bourgeois décadents, alternant entre fascination et répulsion pour ses nouveaux « amis ».

Progressivement, la vie dans toute sa splendeur sordide va se charger de faire raccrocher les wagons de l’intello lunaire à une réalité acide et perturbante.

Alors initiatique, policière, déballez-moi-votre-science, burlesque, oh-mais-quelle-conteuse-hors-pair, sont, soit, des raccourcis faciles pour qualifier ce pavé frais labellisé US.

Mais croyez-moi , et j’ai bien cherché, quelques indices devraient justifier l’œil attentif à concéder à l’opus :

D’abord, on ne cite pas Marisha Pessl, ça ne marche pas, ça ne donne rien, autant isoler une vertèbre d’un édifice non identifié. On la boit, on s’en repait, on s’en enduit.

Si c’est drôle, et ça l’est souvent, ça ressemble à un accident. Aucun cabotinage de la part d’une jeune auteur de 26 ans extra-lucide et encyclopédique, cela force le respect.

Cela ne se termine pas bien. Et le malaise croît, pour ne jamais trouver de réponse, ne nous faire grâce d’aucune cabriole spectaculaire. Rideau, fin, démerdez-vous. On en profite alors pour détester l’auteur, et se réjouir de son insolence fine.

On se demande encore longtemps après, des centaines de livres lus au compteur pourtant, comment elle a fait. Mais elle l’a fait. She did IT. On aurait presque envie d’appeler Mulder et Scully.




Marisha Pessl, La physique des catastrophes, Gallimard (coll. Folio), 2007, 2008 pour la présente édition poche.

Publié dans : A la sortie des presses : Nouveautés, ou presque
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Mardi 21 avril 2009

Tout m’avale. Quand j’ai les yeux fermés, c’est par mon ventre que je suis avalée, c’est dans mon ventre que j’étouffe. Quand j’ai les yeux ouverts, c’est par ce que je vois que je suis avalée, c’est dans le ventre de ce que je vois que je suffoque. Je suis avalée par le fleuve trop grand, par le ciel trop haut, par les fleurs trop fragiles, par les papillons trop craintifs, par le visage trop beau de ma mère. Le visage de ma mère est beau pour rien. S’il était laid, il serait laid pour rien. Les visages, beaux ou laids, ne servent à rien. On regarde un visage, un papillon, une fleur, et ça nous travaille, puis ça nous irrite. Si on se laisse faire, ça nous désespère. Il ne devrait pas y avoir de visages, de papillons, de fleurs. Que j’aie les yeux ouverts ou fermés, je suis englobée : il n’y a plus assez d’air tout à coup, mon cœur se serre, la peur me saisit.

Réjean Ducharme, L’avalée des avalés, Éditions Gallimard, 1966, p 1. (Québec)


Publié dans : Les angoissés: de la bile noire sur la page
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires

Quo vadis ?

Pense bête

Fils d'hommes, jusques à quand aurez-vous le cœur lourd, aimerez-vous des riens, rechercherez-vous le mensonge ? » (Psaumes 4,3)

C'est vous qui le dites...

Images Aléatoires

Syndication

  • Flux RSS des articles
 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus