
Remise en une de cette préface composée en mars 2010, à l'occasion d'un vaste entretien mené sur la littérature et la critique par
Juan Asensio, Eric Bonnargent et François Monti.
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Sommes-nous donc alors devenus aussi sourds, aussi ignorants ou hypocrites que trois
de nos veilleurs de nuit en viennent à sortir de leurs bois pourtant bien éloignés pour s’entretenir longuement sur ce qu’il conviendrait de nous rappeler en urgence ?
À en juger par les preuves incessantes de célébrations du vide et de l’ennui
précipitamment façonnées par de cyniques individus qui n’ont d’auteur ou de critique que le contrat, il semblerait que oui.
Le secret, ne vous en déplaise, est très vite éventé dans les pages qui vont
suivre : figurez-vous que oui, il existe de grands et de bien mauvais livres.
De grands et de bien mauvais auteurs. Lecteurs. Critiques.
Puisque notre instinct malmené par l’affluence et l’agressivité médiatiques ne peut
plus être simplement convoqué afin de convenir de qui dans nos piles bancales méritera la poubelle ou le panthéon, trois voix tentent de s’élever sous la lumière violente des inspecteurs de
conscience. C’est sur un mode plus proche de l’interrogatoire que de la conférence qu’il convient de s’entretenir à propos de ce sujet dangereux qu’est la littérature, nos trois hommes n’y
échappent pas.
Sur la défensive, parfois agressifs, excédés ou discordants, ils se répondent dans
cet exercice difficile et ainsi s’offrent au paradoxe d’une pensée vive, proche de la ferveur d’une conversation spontanée bien qu’écrite, avec ses redites et ses digressions. Mais ils ne cèdent
rien à la confortable posture actuelle qui ne critique plus mais promeut, organise la réclame, tait ce qui fâche. Tout est bien, regardez-donc : tout est bien. Puisqu’on vous le dit… Mais
pour ceux qui veulent en savoir un peu plus, maigres alternatives.
Juan Asensio alias Stalker, Éric Bonnargent alias Bartleby les yeux
ouverts et François Monti alias… François Monti ex-Tabula Rasa, clé de voûte du Fric-Frac Club, en sont, de ces maigres mais vitales et dynamiques alternatives. Ils sont
reconnaissables en cela qu’ils sont rarement aimables, jamais convenus, diablement renseignés et bien peu corruptibles.
Ils sont critiques, en somme, fonction qui exercée avec le zèle d’un huissier
consciencieux en revêt la même popularité. Mais qu’importe les pertes ou les dommages collatéraux, rien ne peut arrêter leur quête, fût-elle chimérique, du livre parfait, ce liber mundi
appelé des voraces vœux de chaque lecteur compulsif.
Ici s’arrête pourtant la comparaison, car c’est bien là tout l’intérêt de la
chose : nos trois critiques, s’ils sont convaincus, ne sont jamais d’accord. Leurs filtres anti-calvaire nous font pourtant gagner un temps fou.
Un critique est un homme qui fait entendre par sa voix sa personnalité propre, tout
comme l’auteur que l’on ne saurait pas détacher d’une œuvre que le critique tisse à la sienne. Le critique qui combat un livre le combat au corps à corps ainsi que son auteur, mû par cette
conviction somme toute surnaturelle de détenir sinon La vérité sur son texte, du moins celle qu’il aura cru trouver.
L’entrée en littérature, par quelque porte que ce soit, est une entrée en religion
telle que Salomon Reinach la définissait, c’est-à-dire comme tentative de percer le faisceau de mystères engendrant nos scrupules, ceux-là définissant nos tabous qui brisés ne rencontrent pas une
justice humaine mais une calamité dont l’origine peine à être déterminée, souvent intérieure à soi-propre. Simplifions grossièrement : le lecteur scrupuleux ressent l’impression de se trahir
profondément en lisant un mauvais livre car celui-ci vient à l’encontre de ses idées premières sur la littérature, et pour se réconcilier il traque l’erreur, tente de ne pas la reproduire et de
savoir, à l’avenir, l’éviter.
Pour le critique il faut aller plus loin : dénoncer cette erreur, mettre les
autres en garde, réparer les dégâts.
La tâche est donc impossible, il y faut du courage et du discernement, de l’aplomb
et l’humilité première de renoncer à cette fausse idole : l’objectivité. Bien au contraire.
Il nous faut trouver nos semblables, ceux qui par leur vision singulière, parfois
injuste mais toujours étayée nous mettront en confiance, ébranlés que nous sommes par la déferlante de publications souvent ratées ne serait-ce que par leur banalité, leur mollesse, leur absence
totale de prise de risques.
Comme l’affirme François Monti, « il s’agit pour l’écrivain de rendre de la
complexité au monde » et cela ne peut se faire dans un souci de consensus caressant et démagogique.
La démagogie, nous mettait déjà en garde Sábato, masque la dictature. La littérature
en tentant d’envelopper et de régurgiter le monde dans ses acceptations les plus formidables, grandit le lecteur si elle tente de lui restituer cette complexité, en écho à la sienne. Elle
l’exclut de la foule, lui confirme sa singularité. La connivence profonde, valorisante, ne peut se faire que par le prisme commun d’un constat d’impuissance volontaire mais dépassé : au même
titre que le sens de la vie peut-être simplement de ne cesser de le rechercher, la vérité d’un bon livre réside dans sa quête. Cette quête risquée, si elle rate probablement à coup sûr, constitue
un des points sur lesquels Asensio, Bartleby et Monti se retrouvent pour définir un grand livre.
Et si les secrets du monde ne sauraient être percés, précise Bartleby, il s’agit
alors au moins pour tout grand auteur d’en « rendre compte ».
Individuel bien sûr, seul face à l’étendue de ces encombrants mystères, l’auteur,
unique, doit accomplir un ouvrage au moins aussi singulier que cette vision qui s’impose à lui avec la nécessité brûlante de se donner comme parole digne d’être entendue par les autres.
Douloureuse intuition, doutes permanents et rapport mystique à sa propre condition, voilà l’apanage de l’auteur sur le point de livrer une bataille de plus. Voilà l’apanage du critique, qui dans
le sillon de l’auteur fait germer une œuvre de l’abîme ainsi mise, qu’il tente de déjouer pour supporter sa parole ou au contraire l’incriminer.
Toute grande œuvre a son « cratère », ses « champs de force »,
un gouffre noir dans lequel tout semble s’effondrer sous la volonté extraordinaire d’un auteur qui cherche à « franchir les portes de la perception », celles d’un William Blake, précise
Juan Asensio, peu versé dans l’ésotérisme de supermarché.
On conçoit aisément à la lumière de ces ébauches de définitions, dont je laisserai
la plupart à votre découverte au fil de cet entretien tumultueux, qu’une jolie bluette sympathique et cocasse, sur fond de critique sociale pour les 12-25 ans aura peu de chance de se hisser au
sommet. Elle s’effondrera certes, mais plutôt sur son vide gonflé d’insupportables aspirations démocratiques à nous conforter dans notre médiocre condition soi-disant indépassable que sous le
coup d’une énergie de création non maîtrisable.
Oui, il existe bel et bien une hiérarchie de roman, de critique, de lecteurs, au
même titre qu’une hiérarchie de préoccupations et de buts fixés, mais en cette société où l’autorité pourtant férocement affirmée par les décisionnaires fait mine de reculer dans les cercles
artistiques, sociaux ou familiaux, il devient indécent de prôner sa nécessité, et ses bénéfices. Kate Moss – et je ne prends pas cet exemple au hasard mais me réfère comme récemment Christian
Salmon l'a fait dans son essai éponyme à la figure tutélaire de plusieurs générations qui doivent bien, par accident du moins, lire – Kate Moss fait donc autorité au royaume des
maigres comme Barak Obama au royaume de l’espoir mais il serait indécent d’en dire autant d’un écrivain (fût-il maigre et porteur d’espoir). « Si tu n’aimes pas n’en dégoûte pas les
autres » et autres « Ne dis pas que ce n’est pas bien, dis que tu n’aimes pas » fusent donc au royaume universel de la mauvaise foi à la tolérance forcée, qui refuse de choisir son
camp – et par-là ses devoirs, mais attend de chacun l’aumône comme un dû, comme, plus grave, un droit.
Comment s’y prendre donc pour réveiller les consciences abruties par le
2.0, qui nous donne en mirage plus que l’adorable possibilité de « donner un avis » sur tout, l’impression pernicieuse d’en avoir un, là où ne se tient faiblement que
réaction ?
« Frapper les esprits, les ravir (au sens sabinien), les convaincre »
brode Asensio sur les armoiries de sa maison.
En dehors de la menace du glissement du support qui formellement la pousse dans des
retranchements parfois peu dignes, en dehors de la recherche d’un nouveau langage plus à même de donner à voir, de représenter les glissements de ce monde vers un scientisme exagéré tel que nous
le rappelle Monti, la littérature s’attache, comme le mélancolique, à la recherche des « points fixes ». Ces constantes unissent le monde dans ses différentes dimensions, humaines,
métaphysiques et spatiotemporelles, toujours dans cette quête qu’entreprend l’auteur d’en extraire sinon un sens commun indéniable, du moins un pressentiment dru pour le lecteur d’appartenir dans
toute sa singularité à ce monde, brodé comme il se voit au grand motif du tapis.
Tout est probablement en littérature affaire de dogme et de métaphysique. L’un est
sérieux et intolérant, l’autre perturbante et inconfortable. La grande littérature ne se passe pas sans mal.
L’effort à lui consentir forge chez celui qui le fournit comme l’auront fait ou non
auparavant ses maîtres, plus que des soutiens, de véritables fondations. Il aura alors l’occasion de les confronter, les interroger, les soumettre. En se positionnant, il constatera sa
place.
Ici encore je doute que les piques insolentes vaguement éditées d’un philosophe
autoproclamé fréquentant la jet-set proposent une telle confrontation.
Ce qui ne peut pas se dire, cette nostalgie d’une impossible formulation à la
recherche de la langue d’avant Babel, l’écrivain s’en empare et s’y casse les dents à son tour après l’échec déjà consommé de ses aînés. « Les mots d’un grand livre explorent cette
fracture », explique poétiquement Bartleby, le souci de leur choix, de leur agencement est un cauchemar dont nous ne devons pas nous réveiller avant que l’écrivain lui-même y consente.
Parfois n’y consent-il jamais. L’essai, l’absolue plongée en apnée sans aucune compromission fait de cet homme un digne à suivre, un pair de toutes nos désespérances, mais aussi de nos
acharnements salutaires. Un vivant, en somme.
Et face à lui, déclare Asensio « tout critique sérieux doit ou devrait aborder
un livre comme s’il voulait en ravir le secret », ce livre qui par sa grandeur « est épuisant parce qu’on ne peut en épuiser le sens » rajoute Bartleby, le sens, mais surtout les
questions qu’il nous pose.
Pourquoi ne pouvons-nous voir simplement, et universellement cette grandeur, cette
beauté cette force, qu’il faille des critiques pour nous prendre la main ? Nous ne le savons pas. Asensio, dans une magnifique formule, assume cette ignorance et se contente « d’amasser
des parcelles de vérité, quêter les signes que Dieu s’amuse à tracer sur la robe des tigres ». Monti se concentre sur le langage et la justesse des métaphores internes d’un grand roman,
Bartleby affronte plusieurs vérités tentant par défaut d’en évincer les lectures fausses. « Le sens déborde des grands livres », il tente de le canaliser.
Les mots sont changeants suivant les postulats de chacun, religieux ou non, moderne
ou ancien mais la grandeur de l’art s’impose, elle fait sens, on peut en appréhender sa « réelle présence », elle ne laisse ni intact ni indemne. Le mauvais critique nie cette beauté,
crache sur cette présence, moque l’existence d’une vérité plutôt que d’assumer son impuissance à l’atteindre.
Personnelle, politique, singulière, la posture de celui qui écrit fait entendre sa
voix, demande qu’on la suive, qu’on s’y attache, qu’on s’y perde peut-être, mais qu’on l’écoute, car l’homme qui la possède a consacré sa vie à mettre devant nous l’univers éternel et
recommençant, en poussant la lourde porte des secrets, en déterrant l’immortel.
Asensio, Bartleby et Monti, avertis et sincères, font entendre la leur. Il faut les
écouter.
Paméla Ramos,
Paris, mars 2010.
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