L'humanité mise à mal: témoins de guerre

Dimanche 12 juillet 2009 7 12 /07 /Juil /2009 19:15



« Oui, j’ai passé des heures, hier encore, à fixer tel un paquet de nerfs pétrifiés la paroi de glaise en train de s’ébouler en face de moi. Je l’ai encore très précisément devant les yeux, cette paroi brune, parsemée de silex noirs et de blocs de craie, dont le bas tournait en bouillie d’où émergeaient des douilles et des têtes rouillées de grenades à manche. Il y avait aussi un mort dont on ne voyait qu’une jambe. Il devait être couché là depuis longtemps. Le pied n’avait pu soutenir la lourde botte et s’était détaché à hauteur de la cheville. On voyait distinctement l’os dégagé de sa gangue de chair brune et gangrenée. Puis venaient le caleçon de grossier tricot et le pantalon gris que la pluie avait lavé de sa glaise.

À vrai dire, il y a beau temps qu’on devrait être couché de la sorte. Avec un crâne de nègre tout noir, dont la pluie a arraché les cheveux par touffes, et de petits yeux de poisson, desséchés dans leurs orbites cireuses. Quelque part à se faire manger les chairs, par les corbeaux en terrain libre, par les rats puants d’un abri éboulé, par les essaims de balles qui ne cessent de fouailler le no man’s land. Ça n’est jamais tombé bien loin. Hier encore. Chaque jour où je respire encore est un don, un grand don, divin, immérité, dont il faut jouir à longs traits enivrés, comme d’un vin de prix. »

Ernst Jünger, La guerre comme expérience intérieure, Bourgois, 1997.

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Mardi 9 juin 2009 2 09 /06 /Juin /2009 20:23

I’m the livin’ proof of Churchill’s lies.

David Bowie, Quicksand.


J’avais piqué une citation à Winston Churchill. Lors d’un dîner mondain, une femme lui a dit : « Monsieur, vous êtes saoul. » Il lui a répondu : « Oui, madame. Et vous êtes moche, mais demain, moi je serai sobre. »

Lemmy Kilmister, Motörhead, la fièvre de la ligne blanche.




 

Voici un petit livre dont il faut célébrer l’existence, dernier né d’une collection déjà admirable (Texto, la pochothèque de Tallandier, consacrée à des textes et hommes forts de l’Histoire). L’éditeur a choisi de présenter dans leur version originale, et fort bien traduite en vis-à-vis, les discours prononcés par Churchill depuis la prise de ses fonctions en 1938 jusqu’à sa défaite électorale d’après-guerre, en 1945. Chacun est introduit rapidement par un état de la progression de la guerre, vue depuis la Grande-Bretagne, ce qui procure à l’opus un rythme haletant, un suspens renouvelé, ponctuant les interventions lyriques du Premier Ministre, humanisant de ses formules pour la plupart célèbres, de sinistres constats et de poignants appels au courage et à la lutte. « Je n’ai rien à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur » clame-t-il très rapidement, avant de préciser au nom de son peuple qu’aucune soumission à l’hydre nazie ne s’envisage.


« Nous faisons face à la plus terrible des épreuves. Nous avons devant nous maints longs mois de lutte et de souffrance. Vous demandez ce qu’est notre politique ? Je peux vous le dire : c’est faire la guerre, sur mer, sur terre et dans les airs, par tous les moyens, avec toute la puissance et avec toute la force qu’il plaira à Dieu de nous donner ; faire la guerre contre une tyrannie monstrueuse, sans égale dans le sinistre et lamentable catalogue du crime humain. Voilà notre politique. Vous me demandez quel est notre but ? Je vous réponds d’un mot : la victoire, la victoire à tout prix, la victoire en dépit de toute terreur, aussi longue et difficile que puisse être la route, la victoire ; car sans victoire, il n’est point de salut. »
   13 mai 1940.


S’engage alors les conflits que l’on connaît tous, mais peut-être moins par la lorgnette de nos insulaires voisins.


« Nous tiendrons jusqu’au bout, nous nous battrons en France, nous nous battrons sur les mers et les océans, nous nous battrons dans les airs avec une confiance et une force croissantes, nous défendrons notre Île quel qu’en soit le prix,  nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur nos terrains d’aviation, nous nous battrons dans les champs et dans les rues, nous nous battrons sur les collines. Nous ne nous rendrons jamais. »
4 juin 1940


À de nombreuses reprises, même lors de la capitulation et la collaboration pétainiste, des messages de soutien et de respect sont prononcés à la BBC à destination du peuple français. La nécessité de détruire la flotte française postée en Algérie, afin qu’elle ne vienne grossir les rangs de la flotte allemande, sonne de la part de Churchill comme une terrible décision pour le salut du reste du monde, et sa fermeté doublée de compassion pour les marins français donne un ton étrangement chaleureux à ses menaces bientôt exécutées de bombardement. Il conclue dans une emphase rhétorique caractéristique, en vertu de sa ligne de combat indéfectible contre l’Allemagne d’Hitler et tous ceux qui s’y rallieront.


« En pleine harmonie avec nos Dominions, nous traversons une période de péril extrême et de formidable espérance, où chaque vertu de notre race sera mise à l’épreuve, et où tout ce que nous possédons et tout ce que nous sommes sera mis en jeu sans retenue. Ce n’est pas le moment de douter ou d’être faible. Voici l’heure suprême qui nous appelle. »
4 juillet 1940.


Fin lettré et grand admirateur de la culture européenne, il cite en pleine tourmente la Bible, bien entendu, mais aussi Longfellow ou Kipling, les héros grecs du Péloponnèse ou ses ancêtres, toujours soucieux de raccrocher un sens universel et cosmique aux immenses pertes subies par les peuples pendant ce choc de titans.


« J’ai cherché parmi eux un homme qui relève la muraille, qui se tienne devant moi, sur la brèche, pour le bien du pays, afin que je ne le détruise pas : je ne l’ai pas trouvé. »
Ezéchiel 22 :30.


En octobre 1941, son cri est toujours intact :


« N’abandonnez jamais, jamais, jamais, jamais – n’abandonnez rien, ni de grand ni de petit, rien d’important ni rien d’insignifiant – n’abandonnez jamais rien sauf quand l’honneur et la raison l’exigent. Ne cédez jamais à la force, ne cédez jamais à la force apparemment irrésistible d’un ennemi. »


Et cette persévérance paye. En août 1942, l’Allemagne cède en Egypte contre les troupes britanniques. Cette victoire inspire cependant une prudence nécessaire à Churchill qui galvanise son peuple tout en lui rappelant ses objectifs.


«  Mais ce n’est pas la fin. Ce n’est pas même le commencement de la fin. En revanche, c’est peut-être la fin du commencement. Dorénavant les nazis d’Hitler vont rencontrer des troupes aussi bien armées que les leurs, peut-être même mieux armées. Ainsi, ils auront à faire face sur de nombreux théâtres d’opérations à cette supériorité aérienne qu’ils ont si souvent utilisée sans pitié contre les autres, dont ils se sont vantés dans le monde entier et qu’ils ont souvent employée pour persuader les autres peuples que toute résistance était vaine. »
10 novembre 1942.


Les conflits s’intensifient, puis arrive l’alliance américaine et son D-Day salvateur. Churchill en profite pour rappeler ce qu’il en a coûté, sans jamais le regretter, de libérer la France, dans la grandeur de laquelle il semble toujours avoir cru.


« Nous avons perdu – je regrette de devoir en faire la déclaration – plus de 90 000 hommes tués, blessés ou disparus, et les Etats-Unis, y compris l’armée du général Patch, plus de 145 000 hommes. Tel est le prix du sang versé par les démocraties anglophones pour la libération du sol de France. »
28 septembre 1944.


La fin de la guerre, marquée par les accords de Yalta, le suicide d’Hitler et la soumission de Berlin, voit la fin de la carrière politique de l’orateur va-t-en-guerre. Mal préparé à des joutes politiques électorales, car préoccupé par le problème japonais réglé de façon drastique par l’Enola Gay américain en août 1945, Churchill, favorable à la Bombe H bien qu’il n’en soit pas encore question publiquement, perd les élections et doit renoncer à Downing Street. Les derniers efforts demandés à un peuple exsangue et lassé de l’humeur belligérante de leur leader, furent probablement de trop.


« Je voudrais pouvoir vous dire, ce soir, que toutes nos sueurs et nos larmes sont derrière nous. Alors je pourrais mettre un terme heureux à mes cinq années de service, et si pensiez en avoir assez de moi et que je méritasse d’être mis sur la touche, sachez que je le prendrais de très bonne grâce. Mais au contraire il est de mon devoir de vous prévenir […] qu’il y a encore beaucoup à faire, et qu’il faut vous préparer à fournir, tant par le corps que par l’esprit, des efforts supplémentaires et à faire encore des sacrifices pour de grandes causes, si vous ne voulez pas retomber dans les ornières de l’inertie, la confusion des objectifs, et le lâche refus d’être grand
 ». 13 mai 1945.


Le vieux lion, cette fois-ci, ne fut pas entendu.


Winston Churchill, Discours de guerre (édition bilingue), Tallandier, collection Texto, 2009, 12 €.

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Jeudi 2 avril 2009 4 02 /04 /Avr /2009 17:49

 



L’homme décline. Son obsolescence* en de vastes domaines est la préoccupation centrale de Günther Anders et de son œuvre, ainsi que la destruction de l’homme par lui-même, cet effrayant « cannibalisme post-civilisationnel ». Premier mari d’Hannah Arendt, il réussit l’exploit de traverser un siècle en réfléchissant, en écrivant et en passant presque inaperçu du moyen et grand public français, à l’instar d’un Jünger. Timidement, par des initiatives éditoriales honorables (Allia, Rivages, l’Encyclopédie des Nuisances), Anders arrive à exister, morcelé, mais indispensable.

Pourtant l’homme, celui-ci en tout cas, frappe, et marque dès les premières lignes au loin derrière la forêt. Sa liberté de ton, désinvolte, celle d’une farce burlesque au dénouement inattendu, décontenance, accroche, amuse, sidère.

Si tout se perd, c’est aussi et surtout parce que l’homme manque cruellement de haine, à l’abri de la vraie confrontation brutale avec un ennemi de plus en plus insaisissable, de plus en plus virtuel, qu’on anéantit par devoir, comme métier, jamais plus par conviction.

Je hais, donc je me positionne contre, donc je commence à exister.


Tout se perd, ma bonne dame, même notre faculté à nous détester vraiment, et par là-même, d’arrêter de nous détester peut-être, de peut-être cesser pour un temps de combattre, de commencer à aimer, serait-ce par accident. Le champ de bataille a disparu, et avec lui nos cœurs, notre identité.

 

« Ce que je vais maintenant énoncer rendra un son terrible aux oreilles des amis de la paix (comme aux miennes) : impossible toutefois de le taire, c’est justement l’absence de haine du côté des instruments, leur incapacité à haïr, oui, c’est justement cette carence qui causera notre perte. Temps de bonté que ceux où les guerriers se menaçaient et s’abattaient encore les uns les autres, où les guerres étaient conduites encore par des gens capables de haine. A tout prendre, ces gens-là étaient encore des humains. »  p 96.

 

* Voir L’Obsolescence de l’homme, Encyclopédie des nuisances / Ivréa, 2002.


 

 

Günther Anders, La haine, Rivages (coll. Rivages poche, Petite Bibliothèque),  mars 2009, 6 €.

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