Une excellente manière de te défendre d’eux, c’est d’éviter de leur ressembler.
Marc Aurèle, Pensées, VI, 6.
En décembre 1943, Raymond Guérin, intellectuel bordelais, sort du stalag où il vient de passer trois
ans et demi. Il arrive à Paris et découvre la France de l’Occupation, bien différente de celle qu’il avait laissée en 1940. Il constate qu’ici aussi « la sottise bat son plein ». (4e de couverture)
Accueilli par Marcel Arland, Jean Paulhan ou Gaston Gallimard, il tente de retrouver ses marques dans le microcosme littéraire parisien, se sentant toujours plus décalé, toujours plus différent, mort de froid dans son costume mal adapté, mort de honte aux dîners mondains à l’occasion desquels il s’aperçoit à quel point il n’est plus civilisé, mais bien plus vivant, finalement, dans sa perception de l’essentiel, crible acerbe et désespéré qui ne lui laisse plus que le repli salvateur de sa femme et de l’écriture.
Grâce à ce journal, concis, oscillant entre révolte, incompréhension et dérision cynique, il peut consigner une tranche de mœurs fascinante, et mal connue, étayée d’états d’âmes justes et poignants. Homme de lettres confronté à une réalité sans compromis, il pourra enfin, avant de refermer ce chapitre amer, prendre en main sa convalescence d’homme libre, isolé parmi les siens.
« J’avoue que j’éprouvais un certain contentement à sentir que mon intuition d’amateur de films se trouvait d’accord avec le jugement d’un garçon du métier comme Cartier. Celui-ci n’avait pas été en vain l’assistant de Renoir avant la guerre. Il lui en restait quelque chose. Bref, nous fûmes du même avis : le film était mauvais.[…] Tous les acteurs y étaient exécrables, y compris Yvonne de Bray mais surtout Jean Marais. Quand donc se déciderait-on à confier des rôles d’hommes à des hommes et non à des pédérastes ? Au moins, en Amérique, les jeunes premiers pédérastes ont-ils l’air de vrais mâles. Mais en France, la jeunesse virile n’est jamais représentée que par des chiffes à voix de châtrés, beaux sans doute, mais qui restent de bois, ne sentent rien – et pour cause – et jouent faux. A croire vraiment que ces Antinoüs n’ont pas de couilles. Du film lui-même que dire ? […] Du trompe l’œil.
Etait-ce donc là le chef-d’œuvre que le Temps de la Sottise voulait imposer aux foules ? Ah ! je commençais à comprendre qu’il y avait une corrélation étroite entre le sort des peuples et leurs Arts. En même temps qu’avaient été abolies la Liberté et la Civilisation, la grande flamme de l’Art s’était éteinte. Chez nous aussi, comme chez les Barbares, un à un, tous les Arts sombraient dans la convention et la vulgarité, dans la platitude et l’artifice. Allons, tout était en ordre. L’avilissement était général. Et je me demandais quel grand souffle viendrait un jour dissiper ces brouillards livides… »
Raymond Guérin, Retour de barbarie, Finitude, 2005.