Back to basics : les fondations

Dimanche 11 janvier 2009 7 11 /01 /Jan /2009 13:28

Une excellente manière de te défendre d’eux, c’est d’éviter de leur ressembler.  

Marc Aurèle, Pensées, VI, 6.

 

En décembre 1943, Raymond Guérin, intellectuel bordelais, sort du stalag où il vient de passer trois ans et demi. Il arrive à Paris et découvre la France de l’Occupation, bien différente de celle qu’il avait laissée en 1940. Il constate qu’ici aussi « la sottise bat son plein ». (4e de couverture)

Accueilli par Marcel Arland, Jean Paulhan ou Gaston Gallimard, il tente de retrouver ses marques dans le microcosme littéraire parisien, se sentant toujours plus décalé, toujours plus différent, mort de froid dans son costume mal adapté, mort de honte aux dîners mondains à l’occasion desquels il s’aperçoit à quel point il n’est plus civilisé, mais bien plus vivant, finalement, dans sa perception de l’essentiel, crible acerbe et désespéré qui ne lui laisse plus que le repli salvateur de sa femme et de l’écriture.

Grâce à ce journal, concis, oscillant entre révolte, incompréhension et dérision cynique, il peut consigner une tranche de mœurs fascinante, et mal connue, étayée d’états d’âmes justes et poignants. Homme de lettres confronté à une réalité sans compromis, il pourra enfin, avant de refermer ce chapitre amer, prendre en main sa convalescence d’homme libre, isolé parmi les siens. 



« J’avoue que j’éprouvais un certain contentement à sentir que mon intuition d’amateur de films se trouvait d’accord avec le jugement d’un garçon du métier comme Cartier. Celui-ci n’avait pas été en vain l’assistant  de Renoir avant la guerre. Il lui en restait quelque chose. Bref, nous fûmes du même avis : le film était mauvais.[…] Tous les acteurs y étaient exécrables, y compris Yvonne de Bray mais surtout Jean Marais. Quand donc se déciderait-on à confier des rôles d’hommes à des hommes et non à des pédérastes ? Au moins, en Amérique, les jeunes premiers pédérastes ont-ils l’air de vrais mâles. Mais en France, la jeunesse virile n’est jamais représentée que par des chiffes à voix de châtrés, beaux sans doute, mais qui restent de bois, ne sentent rien – et pour cause – et jouent faux. A croire vraiment que ces Antinoüs n’ont pas de couilles. Du film lui-même que dire ? […] Du trompe l’œil.

Etait-ce donc là le chef-d’œuvre que le Temps de la Sottise voulait imposer aux foules ? Ah ! je commençais à comprendre qu’il y avait une corrélation étroite entre le sort des peuples et leurs Arts. En même temps qu’avaient été abolies la Liberté et la Civilisation, la grande flamme de l’Art s’était éteinte. Chez nous aussi, comme chez les Barbares, un à un, tous les Arts sombraient dans la convention et la vulgarité, dans la platitude et l’artifice. Allons, tout était en ordre. L’avilissement était général. Et je me demandais quel grand souffle viendrait un jour dissiper ces brouillards livides… »

 

Raymond Guérin, Retour de barbarie, Finitude, 2005.

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Lundi 1 décembre 2008 1 01 /12 /Déc /2008 22:47

« La plupart des hommes ne supportent ni l’immobilité ni l’attente. Ils ne savent point s’arrêter. Ils vivent mobilisés : mobilisés pour l’action, pour le remuement, pour le plaisir, pour l’honneur. Et pourtant c’est seulement dans ces instants où il suspend son geste ou sa parole, ou sa marche en avant, que l’homme se sent porté à prendre conscience de soi. […]

Prenons garde, en effet, que le geste n’est pas tout chez l’homme et que la meilleure façon de connaître  n’est peut-être pas de saisir : il y a dans l’homme qui pense une vérité plus subtile que dans ses muscles. Mais qui s’aviserait d’y songer ? Entraîné dans un tourbillon d’une vie qui trop souvent nous happe comme un engrenage, et où certains arrivent à ne plus savoir s’ils dirigent vraiment leur activité ou si c’est leur activité qui les dirige, qui songerait à prendre du recul sur le monde pour l’envisager dans cette vérité plus subtile, dans ce domaine où il n’est que pour lui-même, non plus selon nos gestes, nos besoins, nos désirs, mais selon son existence à lui, loin de nous, dans cette clairière paisible et lumineuse où les bras des hommes cessent d’être tendus et simplement reposent le long de leurs corps ? Mais nous ne savons plus arrêter nos gestes ; nous voulons être sûrs que notre cœur bat ses soixante-dix coups par minute, que nous ne perdons rien de ce qu’il faut faire ni de ce qu’il faut voir ; nous n’osons plus  pénétrer nulle part les mains dans les poches, de peur d’être pris pour des oisifs. Et nous ne voyons pas qu’en nous hâtant de toucher aux choses et de les prendre, nous risquons de ne plus les comprendre et même de les perdre à jamais…[…]

Cette vie intérieure que nous méprisons, c’est pourtant par elle, c’est en sauvegardant au fond de soi un refuge, si humble soit-il, que l’homme peut arriver à se superposer à sa tâche, à son activité sociale, à lui-même. C’est en se distinguant qu’il se pose, et qu’il acquiert le droit de compter. Ce qu’il donne, il faut d’abord qu’il le fasse, qu’il le crée de sa substance, pour qu’il ne risque pas de donner ce qu’il s’est contenté de prendre ailleurs. C’est à cette condition qu’il sera réellement agissant et vivant. Car la vie, mes amis, cela ne se ramasse pas sur le pavé. »

 

 

 

Paul Gadenne, Une grandeur impossible (Discours de Gap, 1936).

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Lundi 4 août 2008 1 04 /08 /Août /2008 22:59
... non pas qu'il demeurent béants si longtemps, mais ils se referment si vite ! (Gombrowicz)

« Quel sorte d’homme était Wakefield ? […] De tous les maris, il avait des chances d’être le plus constant, à cause de certaine léthargie qui conservait toujours et partout son cœur au calme. Il aimait à penser, mais sans beaucoup d’énergie active ; son esprit s’absorbait dans de longues rêveries paresseuses qui ne tendaient vers aucun but, ou n’avaient la force d’en atteindre aucun ; ses pensées n’avaient que rarement la force de s’emparer de mots. Avec son cœur froid, ni dépravé ni volage cependant, et son esprit que nulle idée originale jamais ne déroutait, qui aurait pu se douter que notre ami tiendrait le premier rang parmi les excentriques ? […] Sans jamais avoir analysé son caractère, son épouse pressentait qu’un égoïsme silencieux avait laissé sa trace de rouille sur cet esprit oisif, une singulière vanité qui était son attribut le plus fâcheux, un penchant pour la ruse, qui n’avait guère eu d’effet plus prononcé que la dissimulation de secrets sans importance et qui ne valaient guère d’être révélés, et enfin, de temps à autre, ce qu’elle appelait un soupçon d’étrangeté chez son brave homme de mari. […] Il nous a laissé matière pour une réflexion, qui saura couler un peu de sa sagesse en une morale à forme humaine. Sous l’apparence de confusion de notre monde mystérieux, les individus sont si bien ajustés à un système, les systèmes les uns aux autres, et le tout ensemble, qu’à s’écarter un seul instant du chemin qui lui est tracé, un homme court le risque terrible de perdre sa place à jamais. Il se pourrait bien qu’il devienne, pareil à Wakefield, le Banni de l’Univers. »


Nathaniel Hawthorne, Wakefield,  dans Contes et récits, Actes Sud Babel.

 

 

 

 

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Mercredi 14 mai 2008 3 14 /05 /Mai /2008 12:56

« Eh bien ! Je suis ce phénomène inconcevable. Je crois que jamais un homme ne se rencontra aussi chétif, aussi effacé, aussi tremblant, aussi silencieux que moi …Il n’y a pas, j’en suis sûr, d’exemple d’un homme plus dénué que je le suis de moyens physiques capables de donner l’essor à tout ce qui se crée et fermente en lui, de donner une forme extérieure à ses exaltations ! J’ai été l’éternel prisonnier de moi-même, malgré moi-même, et pas une minute je n’ai pu me libérer de moi-même, me libérer de ma bouche, de mes yeux, de mes doigts, de mon or et de mon corps caissier !…

Alors que je bouleverse l’univers, que je fais passer à la refonte toutes les questions sociales, que je crée d’immenses poèmes, d’immenses philosophies, et des arts redoutables… un fauteuil recouvert de moleskine, une table de chêne, des livres, des registres, une clef, des titres et de l’or et de grands coffres, et un petit rouleau de papier buvard… voilà donc ce que je suis, et dans quel milieu, et parmi quels objets, je me meus !…

Je suis semblable à ce bout de terre ingrate et stérile, où pas un brin d’herbe, pas une fleur ne poussent, où il n’y a que des cailloux et des écorchures lépreuses, et dans les profondeurs de laquelle bouillonnent des laves terribles, et couvent des feux formidables qui ne s’éteindront jamais, et dont, jamais, personne ne soupçonnera l’effrayante beauté !… Quand je rentre de mon bureau, le soir, marchant à pas menus, les épaules effacées, un peu courbé, un peu cagneux, et de visage si impersonnel que j’en deviens invisible, c’est pour moi une chose douloureuse, inexprimablement douloureuse de voir qu’aucun être humain ne me regarde et ne se doute que je porte en moi toutes les forces cosmiques de la nature et toutes les flammes de l’humanité !…

Et quand je rentre à la maison, dans mon appartement si pauvre, si froid, si anonyme lui aussi, c’est pour entendre ma femme glapir, d’une vois pareille au bruit que fait, dans les fentes d’une porte, l’aigre-vent de Nord-Ouest. » 


Les mémoires de mon ami
, Octave Mirbeau, éditions de l’Arbre vengeur.
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Jeudi 7 février 2008 4 07 /02 /Fév /2008 19:06

«  Je regardais alentour, et, je ne sais pas pourquoi, je vous assure que jamais, jamais auparavant cette terre, ce fleuve, cette jungle, l’arche même de ce ciel enflammé, ne m’avaient paru si privés d’espoir, si sombres, si impénétrables à la pensée humaine, si impitoyables à la faiblesse humaine. » 

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« Nous avons mouillé à d’autres endroits aux noms burlesques où la joyeuse danse de la mort et du trafic se poursuit dans un air torpide et terreux comme celui d’une catacombe surchauffée ; tout le long d’une côte informe bordée de flots dangereux , comme si la nature elle-même avait voulu écarter les intrus. Nous avons pénétré dans des rivières, d’où nous sommes ressortis : des courants de mort vivante, dont les rives se faisaient pourriture boueuse, dont l’eau épaissie en vase s’infiltrait parmi les palétuviers tourmentés qui semblaient se tordre vers nous dans l’extrémité d’un désespoir impuissant. Nulle part nous ne nous sommes arrêtés assez longtemps pour avoir une impression plus particulière, mais un sentiment diffus de stupeur oppressive et vague grandissait en moi. C’était comme un pèlerinage lassant parmi des débuts de cauchemar. » 

Joseph Conrad, Au coeur des ténèbres, trad. J.J. Mayoux 
(plus d'extraits ci-contre, sur la page "Conrad")

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