Soit dit en passant :
« À une époque qui a autant besoin de la peur que la nôtre, il peut naturellement venir à l’idée de certains d’y avoir recours en tant que moyen de
jouissance, de voir dans le cours effrayant des événements mondiaux un roman d’épouvante parcouru après minuit et de ressentir, avec une joie secrète, la présence d’un petit tigre bien domestiqué
dans leur poitrine. »
L’ange de la paix réduit au silence, p61.
Le tigre, Stig Dagerman (1923-1954) l’a bien connu. Prophète des glaciers, il se fait ici pourfendeur triste des idées toutes faites d’une Suède dont il scrute les mécanismes, et à travers elle le monde d’après-guerre, dans ces articles rassemblés en cet opus paru ce mois d’août dans une nouvelle édition. Nouvelle édition qui indique, et c’est vraiment pénible, 1913 comme date de naissance de l’auteur en quatrième de couverture. Pourtant non, Messieurs, c’est bien à 31 ans qu’il a allumé les gaz dans sa nouvelle automobile, vous devriez retenir, pour le moins, que les écrivains de la détresse ou de l’angoisse pures font rarement long feu. De la détresse, Messieurs, et non du désespoir, qui conserve bien vivant son porteur jusqu’à putréfaction sur pied.
« Parler de l’humanité, c’est parler
de soi-même. Dans le procès que l’individu intente perpétuellement à l’humanité, il est lui-même incriminé et la seule chose qui puisse le mettre hors de cause est la mort. Il est significatif
qu’il se trouve constamment sur le banc des accusés, même quand il est juge. Personne ne peut prétendre que l’humanité est en train de pourrir sans avoir tout d’abord constaté les symptômes de la
putréfaction sur lui-même. Personne ne peut dire que l’être humain est mauvais sans avoir lui-même commis de mauvaises actions. En ce domaine, toute observation doit être faite in vivo. Tout être
vivant est prisonnier à perpétuité de l’humanité et contribue par sa vie, qu’il le veuille ou non, à accroître ou à amoindrir la part de bonheur et de malheur, de grandeur et d’infamie, d’espoir
et de désolation, de l’humanité. »
Le destin de l’homme se joue partout et tout le temps, p 37.
Ici point d’aigreur. Point de personnages ou de plumes privées de leur grandeur, injustement méconnue d’un peuple stupide. Le peuple d’après-guerre, probablement fantasmé comme mêlé sans plus de frontières en une aiguë connaissance de l’enfer, aura vite oublié les décombres, certes, mais saura aussi reconnaître l’amertume comme une nécessaire sincérité. Le succès, Dagerman l’a immédiatement rencontré. Je ne peux savoir ce qu’il en coûte de prendre la parole après la pluie de cendres, un mince 11 septembre n’ayant pas réussi à percer la carapace blindée des chars aux feux médiocres, et vite éteints, que sont les cerveaux des preneurs de parole. Je ne peux que rester humble et refuser l’analyse qui s’éloigne, chaque minute, un peu plus de moi, prise d’assaut par la nécessité urgente de sortir les corps encore chauds des gravats. L’autopsie viendra plus tard, en arrière-chambre, pratiquée par les plus sages que moi. Je ne peux pas comprendre, dans cette perpétuelle lutte pour sauver tous ces livres, s’il fallait de l’inconscience, de l’oisiveté, du génie ou une incroyable propension à se retirer derrière des lignes plus importantes que soi, pour écrire, à peine tiré du désastre. Ce qui est sûr, c’est que ces écrits amers font entrevoir un esprit libre mais déjà résigné. Le succès ne suffit pas, l’amour ne suffit pas, la liberté, absolue, comme recherchée par l’auteur, en tout cas, ne souffre plus aucune de ces actions répugnantes que la vie voudrait nous voir endosser sans broncher. Mais la sagesse d’un trentenaire qui n’a jamais joui d’une jeunesse lumineuse, cette sagesse se refuse à aller trop vite en besogne. Aucune formule péremptoire ne vient sanctionner une pensée évolutive, bien que toujours vissée au fond, au point que l’on soupçonnerait parfois Dagerman de forcer une légèreté à laquelle il a renoncé pour toujours. Toujours, pour l’auteur, s’arrête demain. Il est d’autant plus facile d’être décontracté.
« Ce que je veux dire, c’est ceci : voyagez, étudiez ou prenez un emploi. C’est vous qui savez le mieux ce qui vous convient. Mais, quoi que vous fassiez, n’oubliez jamais de vous dire que vous n’êtes pas prisonnière de la voie que vous avez choisie. Vous êtes pleinement en droit de changer d’itinéraire si vous estimez que vous êtes en train de vous égarer. La vie exigera de vous des prestations qui vous paraîtront répugnantes. Il faut donc que vous sachiez que le plus important n’est pas la prestation mais ce qui vous permettra de devenir quelqu’un de bien et de droit. Ils seront nombreux à vous dire que c’est là un conseil asocial, mais vous n’aurez qu’à leur répondre : quand les formes de la société se font par trop dures et hostiles à la vie, il est plus important d’être asocial qu’inhumain. » L’avenir radieux…, p 93.
Ce dernier extrait est assez troublant. Il est tiré d’une lettre écrite en réponse à une lycéenne lui demandant comment envisager l’avenir, le tout étant un exercice littéraire publié dans une gazette dont le nom importe peu. Dagerman lui demande de ne pas oublier la liberté et l’amour. Il lui souhaite sincèrement bonne chance et lui demande de lui écrire dans 10 ans pour lui parler de son chemin. Nous sommes alors en 1952, l’auteur se suicidera deux ans plus tard. Il ne le sait certainement pas encore, ni personne alors, mais nous, lecteurs, le savons. Et nous prenons un pluriel au passage, alors même que l’individuel sied pourtant mieux aux textes acides qui dessoudent nos carcasses de celles des comparses.
« Il faut que le poète meure, pour que les autres puissent vivre » nous murmure, en écho et au loin, Virginia Woolf.
Mais encore une fois, aucune preuve, scientifiquement approuvée par la communauté pensante de nos légistes des textes, pour appuyer ma frêle intuition. Devrai-je, alors, me taire ou chercher un label justifiant mes béances ? Michel Berger voulait chanter pour ceux qui sont loin de chez eux et qui ont dans leurs yeux quelque chose qui fait mal, phrase que l’on aime singer pour en extraire un ridicule qui tarde pourtant à sortir, et comment : cette phrase n’a rien de moins ridicule que de dire « je veux écrire sur ceux qui sont morts, et rentrés chez eux, qui avaient dans leurs lignes quelque chose qui fait mal ». Je les embrasse, je les honore, abusive et possessive, mais ne les dissèquerai pas.
Stig
Dagerman, La Dictature du chagrin et autres écrits amers, Agone, 2009 (nouvelle édition).