Melancholia: de la bile noire sur la page

Dimanche 13 septembre 2009 7 13 /09 /Sep /2009 20:59

 



Soit dit en passant :


« À une époque qui a autant besoin de la peur que la nôtre, il peut naturellement venir à l’idée de certains d’y avoir recours en tant que moyen de jouissance, de voir dans le cours effrayant des événements mondiaux un roman d’épouvante parcouru après minuit et de ressentir, avec une joie secrète, la présence d’un petit tigre bien domestiqué dans leur poitrine. »
L’ange de la paix réduit au silence, p61.

Le tigre, Stig Dagerman (1923-1954) l’a bien connu. Prophète des glaciers, il se fait ici pourfendeur triste des idées toutes faites d’une Suède dont il scrute les mécanismes, et à travers elle le monde d’après-guerre, dans ces articles rassemblés en cet opus paru ce mois d’août dans une nouvelle édition. Nouvelle édition qui indique, et c’est vraiment pénible,  1913 comme date de naissance de l’auteur en quatrième de couverture. Pourtant non, Messieurs, c’est bien à 31 ans qu’il a allumé les gaz dans sa nouvelle automobile, vous devriez retenir, pour le moins, que les écrivains de la détresse ou de l’angoisse pures font rarement long feu. De la détresse, Messieurs, et non du désespoir, qui conserve bien vivant son porteur jusqu’à putréfaction sur pied.

« Parler de l’humanité, c’est parler de soi-même. Dans le procès que l’individu intente perpétuellement à l’humanité, il est lui-même incriminé et la seule chose qui puisse le mettre hors de cause est la mort. Il est significatif qu’il se trouve constamment sur le banc des accusés, même quand il est juge. Personne ne peut prétendre que l’humanité est en train de pourrir sans avoir tout d’abord constaté les symptômes de la putréfaction sur lui-même. Personne ne peut dire que l’être humain est mauvais sans avoir lui-même commis de mauvaises actions. En ce domaine, toute observation doit être faite in vivo. Tout être vivant est prisonnier à perpétuité de l’humanité et contribue par sa vie, qu’il le veuille ou non, à accroître ou à amoindrir la part de bonheur et de malheur, de grandeur et d’infamie, d’espoir et de désolation, de l’humanité. »
Le destin de l’homme se joue partout et tout le temps, p 37.

Ici point d’aigreur. Point de personnages ou de plumes privées de leur grandeur, injustement méconnue d’un peuple stupide. Le peuple d’après-guerre, probablement fantasmé comme mêlé sans plus de frontières en une aiguë connaissance de l’enfer, aura vite oublié les décombres, certes, mais saura aussi reconnaître l’amertume comme une nécessaire sincérité. Le succès, Dagerman l’a immédiatement rencontré. Je ne peux savoir ce qu’il en coûte de prendre la parole après la pluie de cendres, un mince 11 septembre n’ayant pas réussi à percer la carapace blindée des chars aux feux médiocres, et vite éteints, que sont les cerveaux des preneurs de parole. Je ne peux que rester humble et refuser l’analyse qui s’éloigne, chaque minute, un peu plus de moi, prise d’assaut par la nécessité urgente de sortir les corps encore chauds des gravats. L’autopsie viendra plus tard, en arrière-chambre, pratiquée par les plus sages que moi. Je ne peux pas comprendre, dans cette perpétuelle lutte pour sauver tous ces livres, s’il fallait de l’inconscience, de l’oisiveté, du génie ou une incroyable propension à se retirer derrière des lignes plus importantes que soi, pour écrire, à peine tiré du désastre. Ce qui est sûr, c’est que ces écrits amers font entrevoir un esprit libre mais déjà résigné. Le succès ne suffit pas, l’amour ne suffit pas, la liberté, absolue, comme recherchée par l’auteur, en tout cas, ne souffre plus aucune de ces actions répugnantes que la vie voudrait nous voir endosser sans broncher. Mais la sagesse d’un trentenaire qui n’a jamais joui d’une jeunesse lumineuse, cette sagesse se refuse à aller trop vite en besogne. Aucune formule péremptoire ne vient sanctionner une pensée évolutive, bien que toujours vissée au fond, au point que l’on soupçonnerait parfois Dagerman de forcer une légèreté à laquelle il a renoncé pour toujours. Toujours, pour l’auteur, s’arrête demain. Il est d’autant plus facile d’être décontracté.

« Ce que je veux dire, c’est ceci : voyagez, étudiez ou prenez un emploi. C’est vous qui savez le mieux ce qui vous convient. Mais, quoi que vous fassiez, n’oubliez jamais de vous dire que vous n’êtes pas  prisonnière de la voie que vous avez choisie. Vous êtes pleinement en droit de changer d’itinéraire si vous estimez que vous êtes en train de vous égarer. La vie exigera de vous des prestations qui vous paraîtront  répugnantes. Il faut donc que vous sachiez que le plus important n’est pas la prestation mais ce qui vous permettra de devenir quelqu’un de bien et de droit. Ils seront nombreux à vous dire que c’est là un conseil asocial, mais vous n’aurez qu’à leur répondre : quand les formes de la société se font par trop dures et hostiles à la vie, il est plus important d’être asocial qu’inhumain. » L’avenir radieux…, p 93.

Ce dernier extrait est assez troublant. Il est tiré d’une lettre écrite en réponse à une lycéenne lui demandant comment envisager l’avenir, le tout étant un exercice littéraire publié dans une gazette dont le nom importe peu. Dagerman lui demande de ne pas oublier la liberté et l’amour. Il lui souhaite sincèrement bonne chance et lui demande de lui écrire dans 10 ans pour lui parler de son chemin. Nous sommes alors en 1952, l’auteur se suicidera deux ans plus tard. Il ne le sait certainement pas encore, ni personne alors, mais nous, lecteurs, le savons. Et nous prenons un pluriel au passage, alors même que l’individuel sied pourtant mieux aux textes acides qui dessoudent nos carcasses de celles des comparses.

 « Il faut que le poète meure, pour que les autres puissent vivre » nous murmure, en écho et au loin, Virginia Woolf.

Mais encore une fois, aucune preuve, scientifiquement approuvée par la communauté pensante de nos légistes des textes, pour appuyer ma frêle intuition.  Devrai-je, alors, me taire ou chercher un label justifiant mes béances ? Michel Berger voulait chanter pour ceux qui sont loin de chez eux et qui ont dans leurs yeux quelque chose qui fait mal, phrase que l’on aime singer pour en extraire un ridicule qui tarde pourtant à sortir, et comment : cette phrase n’a rien de moins ridicule que de dire « je veux écrire sur ceux qui sont morts, et rentrés chez eux, qui avaient dans leurs lignes quelque chose qui fait mal ». Je les embrasse, je les honore, abusive et possessive, mais ne les dissèquerai pas.

Stig Dagerman, La Dictature du chagrin et autres écrits amers, Agone, 2009 (nouvelle édition).

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Mardi 4 août 2009 2 04 /08 /Août /2009 21:50



I'm aware what the rules are / But you know that I will run.
Tori Amos, 1000 Oceans.


Mais revenons aux bisons.

Le postulat de Dan O’Brien est simple, au départ de ce roman : raconter son désir déraisonnable de rendre à une parcelle de terre du Dakota son aspect ancestral, loin de toute manipulation chimique et technologique de l’homme. Revenir à une terre saine.
En 1997, échaudé par sa chute du royaume conjugal, abandonnant l’idée de se reproduire pour laisser le loisir à d’autres espèces de se développer, il rachète le ranch du Broken-Heart, au milieu des Grandes Plaines, et assouvit ainsi son besoin de solitude et d’espace. Il est fauconnier, connaît donc bien la faune, et auteur de déjà quelques romans (majoritairement écrits autour des Indiens Lakota), il connaît donc la plume. Entre les péripéties grotesques d’un matériel défaillant, et les bourrus avinés de son coin, il cite Catlin ou Tchékov, puis retourne fumer sa clope sous le porche.


Mais les terres, revêches, s’avèrent bientôt plus dures que prévu à manier, et l’homme déprime dans sa pampa, effrayé des dettes qui s’annoncent.


Le récit, alors, véritablement, commence.


Un soir, arpentant son domaine il manque de renverser un bison. Il s’émerveille et s’étonne de la placide majesté de la bête, parfaitement intégrée au paysage.


Un bref historique de l’histoire des bisons des Grands Plaines, depuis le massacre de Buffalo Bill, jusqu’aux tentatives infructueuses d’implantation de vaches espagnoles nous donne un aperçu du malaise pressenti par l’auteur devant ces étendues désolées : l’agriculteur actuel laboure un vaste cimetière, une scène de crime parfaitement nettoyée de ses animaux sacrés, exterminés jusqu’au dernier pour nourrir les travailleurs du chemin de fer, les carcasses profanées, au profit de raffineries de la côte Est. Et le bison, depuis cent ans, rayé tout simplement d’une carte trop grande et dépeuplée.


Par un concours de circonstances, admirablement dépeint en une scène épique à l’air pur et piquant, un ami éleveur lui demande de l’aide pour conduire ses bisons d’un pâturage à l’autre, puis en désigne 13, trop petits, trop faibles, qu’il va falloir tuer. C’est une révélation. Sur un coup de tête, mal préparé à la série d’embûches qu’il va rencontrer dans sa démarche démesurée, O’Brien fonce tête baissée dans l’aventure : si les petits bisons passent l’hiver, il développera son troupeau.


« J’avais soif de renseignements et ingurgitais tous ces documents. Jusqu’à ce que, persuadé que les bisons étaient le doux remède qui redonnerait santé au Grandes Plaines, je contracte le syndrome du spleen du bison. »


Et les petits passent l’hiver. Sauf un. Mille vaches seraient mortes, soumises à une telle rudesse de climat, imprévisible et menaçant. Mais douze bisonneaux, sous les flocons, marchant contre le vent, creusant pour trouver et garder l’eau et broutant sous la glace, survivent sous le regard de leur protecteur angoissé au possible, et scellent le destin d’un homme d’ores et déjà conquis.


« J’étais inquiet mais une statistique est venue m’encourager. Au cours de l’hiver 1997-1998, soixante mille vaches et moutons ont péri dans les Grandes Plaines, morts de faim, de froid, tombés à travers la glace et noyés, trébuchant des falaises lors des voiles blancs. Bien sûr, il y a moins de bisons sur les plaines ; cependant, on n’a répertorié qu’une seule mort de bison. Il a été poussé d’un pont gelé par un trente-cinq tonnes. »


Lorsque que le petit dernier de ses treize bisons meurt, il abandonne le cadavre aux coyotes, et contemple alors un spectacle inconnu sur ces terres depuis un siècle. Le sentiment d’un retour total à une nature reconnaissante.


L’histoire et sa narration sont assez banales, finalement.
Mais sur une trame simpliste, l’homme tisse des portraits d’hommes tourmentés entre une nature idéalisée et des conditions de vie brutales. L’alcool, le suicide bien sûr, la solidarité, la primitivité, auraient pu s’incarner en de féroces clichés, mais toujours l’espace vide et hostile fait force, confronte ses misérables habitants, et le lecteur avec, à des limites patiemment repoussées, à une vaillance et une détermination désespérées, et inattendues.


« La personnalité mythique américaine est un mélange d’équité, d’autonomie, d’endurance et d’honnêteté. Ces vertus se logent généralement au sein d’un grand homme brun et dégourdi, à la fois attaché à sa famille et séduisant aux yeux des inconnues, insouciant et stable, réaliste et fantasque. Dans la tradition américaine, cet homme vit dans les Grandes Plaines. Il est originaire du Texas, de Dodge City, de Cheyenne, du Dakota, ou d’un quelconque coin du Montana. En fait, les racines de cet Américain s’enfoncent dans le mythe de la Frontière, et ce depuis Tocqueville, en passant par Andrew Jackson, Wyatt Earp, les cavaliers du Pony Express, les pionniers, les cow-boys, et jusqu’aux caricatures contemporaines incarnées par des acteurs comme Tom Mix, Gary Cooper et John Wayne. La Frontière, peuplée de chevaux, est un lieu de grands espaces propices à l’errance, aux énormes couchers de soleil, aux délimitations précises entre le Bien et le Mal. C’est aussi un endroit qui n’existe pas et n’a jamais existé. La vérité, c’est qu’il n’y a jamais vraiment eu d’équité dans ce coin. »


Et les bisons s’épanouissent, élevés dans la tradition ancestrale, c’est-à-dire laissés libres et sans intervenir, c'est-à-dire presque pas élevés, au final, et le pronostic, fragilement et péniblement, s’avère vital. On décèle chez l’auteur une confiance retrouvée, une dimension de gagnée. Son écriture prend de l’ampleur, l’émotion et la quiétude sont diffusées dans des descriptions et analyses fines et pertinentes.


Lorsque le premier bison est tué, débité, et savouré au coin du feu, loin de s’horrifier stupidement d’un meurtre sanglant, on goûte avec l’auteur à un mets de respect et de liberté. Le Broken Heart s’est apaisé, et la région, ayant retrouvé ses racines, recommence à peine à prospérer. Dan O’Brien, lui, a réussi un témoignage contagieux, un appel simple et sincère, et tout en douceur. Une fois n’est pas coutume, j’y ai vite succombé.


« On s’est séparés tout sourire et les mots de Stan ne m’ont pas quitté. Il avait dit : “ C’est bon de les avoir avec nous. “ Comme s’il avait vu les empreintes sur sa propre peau. »


Dan O’Brien – Les bisons de Broken Heart, Editions Au Diable Vauvert, 2007, Folio 2009.

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Dimanche 24 mai 2009 7 24 /05 /Mai /2009 17:50

The more we fly, the more we climb

The more we know that heaven is a lie.

Ghinzu, Jet sex.



 

L’Âme connaît des moments sous Bandeau –

Où par l’effroi figée –

Elle sent qu’une Horreur sans nom approche

Et s’arrête pour la fixer 

 

L’Âme connaît des moments d’Évasion –

Où enfonçant toutes les portes –

Elle danse, au loin, comme une Bombe

Et se balance sur les Heures,

 

Mais ses moments de recapture –

Où, criminelle en menottes,

Des fers à ses pieds emplumés,

Des rivets dans son Chant,

 

L’Horreur l’étreint à nouveau, ces moments-là,

Quelle langue peut les hurler –

 

Emily Dickinson, Une âme en incandescence, José Corti, 1998, cahier 17.

 


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Vendredi 1 mai 2009 5 01 /05 /Mai /2009 19:26

«  À l’époque où je dirigeais un service pour enfants arriérés profonds – « le rebut de l’humanité », comme disaient encore certains –, un étudiant en médecine est venu me trouver pour me demander une place d’interne. […] Il a vu tous ces enfants cassés, et, sur le chemin du retour, il m’a dit : « Tu sais, Tom, franchement, pas une seconde je n’imagine être psychiatre dans un endroit pareil. Pourquoi un homme comme toi travaille-t-il avec ces enfants-là ? » Je l’ai envoyé promener très méchamment. […] J’aurais pu répondre de meilleur cœur et plus simplement : « C’est parce que je les aime. » Mais il n’était pas question de dire aux autres, ni à moi-même une vérité que j’ai mis des années à oser regarder en face : je travaille avec les adolescents parce qu’on m’a volé ma propre adolescence. » Incipit.

L’homme, juif polonais, révolté du ghetto de Varsovie, prisonnier « privilégié » de Bergen-Belsen (comprendre : il n’est descendu que jusqu’à 37 kg), n’a effectivement pas bénéficié d’une adolescence rêvée. Peu téméraire, dépressif chronique, il tente par deux fois de se suicider dans son ghetto polonais, avant d’être déporté vers les camps, où sera exécutée sa famille. À peine jouit-il d’une liberté toute nouvelle à la libération de son camp, qu’il tombe gravement malade. Tuberculeux, il est envoyé en France où il côtoie une première fois la violence des institutions sanitaires, qu’il rapproche sans mal de sa réclusion allemande, et contre laquelle il mènera un combat acharné toute sa vie. Tenace, décidé, il arrache ses études de médecine et son poste à la Salpêtrière, choisissant alors son domaine : la psychiatrie.

Dans l’archaïsme des soins d’après-guerre, il assiste aux fameuses luxations d’hystériques, perplexe devant les techniques employées, honteux d’y être affilié. Il se prend alors d’une pitié sincère et communicative pour ces internés, son empathie allant d’abord aux enfants et aux adolescents jugés perdus.

Dans les invraisemblables pouponnières, où chaque nourrisson n’a que deux minutes de contact humain et peu chaleureux par biberon, touché par l’absurdité de ce gavage en chaîne, il passe de bébé en bébé en miaulant. Cette « miaouthérapie » arrache rires et sourires aux petits, effet escompté. Et une grande perplexité de la part de ses pairs. « Nul n’est prophète en son pays », ajoute-t-il, de son humour judéo-pollack, comme il aime à le définir.

Ses patrons humanistes « à la française », c’est-à-dire aimant tout le monde sauf les allemands, les juifs, les arabes, les anglais… ne tardent pas à le confronter au malaise profond de « collaborer » à un système punitif plutôt que curatif, et il décide, dans les années 1980, de rejoindre un centre créé à Vitry pour adolescents délinquants, dirigé par le grand Joe Finder. Les maîtres-mots deviennent un label internationalement réputé : le AAA (Attitude authentiquement affective). Il n’est plus désormais tabou de s’attacher aux patients, cela devient même très fortement conseillé. Et ça marche. En appliquant systématiquement l’inverse de l’enseignement qu’il a reçu, il parvient à devenir un excellent psychothérapeute infantile.

La clé de ce livre réside dans cette tonalité assumée comme décalée du principal intéressé. Drôle, anti-misérabiliste, farouchement engagé, d’une force de vie au moins aussi délirante que l’accumulation des situations paroxystiques, l’auteur nous promène de la Shoa à Shock Corridor, de la souffrance collective aux névroses intimes, d’une humanité perdue à un individu qui émerge, retrouve son souffle, combat l’oppression sous toutes ses formes.

Humble, étrangement sain, gai et altruiste, Tomkiewicz nous embarque dans une histoire de la psychiatrie fascinante, et expose calmement, sans révolte ni culpabilisation, son destin d’adolescent perdu vengé, relevé par les mains tendues et reconnaissantes de ces abandonnés.

« Je méprisais tous ceux qui avaient des familles,  des groupuscules constipés autour de leur lit. Je méprisais tous ceux qui « n’en étaient pas », qui n’avaient pas eu l’honneur et la joie de connaître les ghettos, les camps, les charniers, les morts, les wagons, les coups de fusils dans les rues vidées par terreur, ou les coups de feu du haut des miradors saillant des barbelés : c’étaient des sous-hommes, des incomplets. Je méprisais, j’enviais, je ne comprenais pas, j’admirais tous ceux qui n’avaient pas eu de famille massacrée, tous ceux qui vivaient parmi les vivants, qui n’avaient aucun mort à qui penser. […] Je ne comprenais pas qu’on puisse être « normal ». Je ne voulais pas parler aux malades qui recevaient des visites de leur famille. C’étaient pas des vrais, c’étaient des planqués. Moi, j’étais sans attaches, j’étais à la Salpêtrière et je me promenais d’une salle à l’autre, gonflé d’orgueil, rempli de crainte, me répétant : « Je n’ai besoin de personne, personne n’a besoin de moi, je ne dois rien, je n’ai pas de dettes, je n’ai pas peur. Sous mes paupières, il y a tant de morts que les trois, quatre morts par jour d’ici me laissent froid, insensible, indifférent. Un de plus, un de moins, cinquante de plus, cinquante de moins… » »  p64.



Stanislas Tomkiewicz, L’adolescence volée, Calmann-Lévy, 1999 (Hachette Pluriel, 2002 pour la présente édition).

Consulter également le site des amis de Tom, quelques vidéos valent leur pesant de Ko.


 

 

 

 

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Mardi 21 avril 2009 2 21 /04 /Avr /2009 22:17

Tout m’avale. Quand j’ai les yeux fermés, c’est par mon ventre que je suis avalée, c’est dans mon ventre que j’étouffe. Quand j’ai les yeux ouverts, c’est par ce que je vois que je suis avalée, c’est dans le ventre de ce que je vois que je suffoque. Je suis avalée par le fleuve trop grand, par le ciel trop haut, par les fleurs trop fragiles, par les papillons trop craintifs, par le visage trop beau de ma mère. Le visage de ma mère est beau pour rien. S’il était laid, il serait laid pour rien. Les visages, beaux ou laids, ne servent à rien. On regarde un visage, un papillon, une fleur, et ça nous travaille, puis ça nous irrite. Si on se laisse faire, ça nous désespère. Il ne devrait pas y avoir de visages, de papillons, de fleurs. Que j’aie les yeux ouverts ou fermés, je suis englobée : il n’y a plus assez d’air tout à coup, mon cœur se serre, la peur me saisit.

Réjean Ducharme, L’avalée des avalés, Éditions Gallimard, 1966, p 1. (Québec)


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