Quand on n’est pas foutu d’être clair, autant fermer sa gueule.
Wittgenstein sur le plateau de Germany Got Talent !
I bet you remember.
Michaël Jackson, Remember the time.
Le temps m’inquiète, et je ne parle pas des nuées. Alors que la transmission me fascine, alors que je me rêve vecteur turgescent et magnifique (1), les nœuds gordiens se resserrent, que je
tranche en me taisant. Jamais assez de ce temps pour la prophylaxie, et l’indigestion guette. Je me sens œnologue, qui ne recrache jamais. Je me sens fouler des terres vides, et ne rien
relater.
Pourtant, c’est la bousculade, et je voudrais que dans l’instant où je sais, tout le monde sache.
Je veux que dans l’échange frénétique des boulimies de sensations, de lectures, d’explosions, mes tensions éclaboussent et rejoignent vos écumes. C’est un tel renouvellement de splendeurs, de sombres arnaques, d’écœurement rageur ou d’insolente plénitude, qu’il faut ériger des barrières pour contenir l’élan et éviter le piétinement. Enfin, une par une, laisser passer les meilleures têtes.
Oui mais. Et les chiens errants ? Les moins beaux des superbes ?
Et puis comment leur dire ? Comprendront-ils seulement ?
Naïve, et affligée, tourmentant les préceptes, perçant la langue et la laissant gonflée, emphatique et précieuse, outrancière et brutale, je ne sais rien leur dire des plages des débarqués, je voudrais prendre un temps dont je suis le pantin, le gifler, qu’il s’arrête, sonné, et que je trouve enfin les mots qui ne me déborderont pas, contourne et cerne l’ineffable des soldats tombés, il y a trop longtemps, juste sous mes pieds.
Je n’ai rien dit du plaisir indigne (2) ressenti sous les pages rugueuses de Dexter in the Dark, sa noirceur à peine grise au cynisme facile (3), inutile marchandise qui gâtera mes yeux, mais toujours en extase lorsqu’arrive à nouveau le « Godamn it, Dex, what have you done ? ».
Je n’ai pas vu filer loin de moi les Hommes ordinaires (4) de Christopher Browning, et autres Exécuteurs, rampants dans l’humide honni du Degrelle de Littell, ces essais essentiels qui asphyxient nos bien-pensants, en leur rappelant leurs effluves d’hommes bons jusqu’à preuve du contraire. Il fallait pourtant le leur dire, qu’ils n’étaient que des fascistes en sommeil, qu’ils sont les prochains fascistes d’une guerre sans sueur, sang, larmes ni labeur.
Je n’ai pas pu parler de Southern Comfort, de Walter Hill (5) ce survival magistral, perdu entre Terence Mallick et Michaël Cimino. Une poignée de soldats non préparés, traqués jusqu’au dernier dans le bayou d’une Louisiane menaçante, et cette opposition permanente de la nature en plan fixe, diaporama frontal qui ne se laisse jamais embrasser dans un panoramique rassurant. Sans parler de ces salauds de Cajuns, à la langue animale, qui déciment quiconque les défie sur leur territoire. La guerre du Vietnam et ses embuscades dans la jungle n’est jamais loin, évidemment, mais la préparation des hommes qui y sont parachutés, l’est, elle, indéniablement.
L’absurdité de ces hommes armés mais inutiles, se faisant tirer comme des lapins par le local primitif, vrille au ventre une peur innommable.
Il y aura toujours, en dessous de ces heures creuses de repli et d’observation, la perception plus ou moins claire d’une décadence finissante, et définitive. Nous sommes dans les heures molles de la fin qui s’éternise. Que dire, à nouveau, de cette mort spontanée, de cette absence sidérante de sursaut, après avoir touché le fond ? C’est voir l’agonisant perdre son air et ne jamais plus le reprendre, sauter un battement de cœur et se satisfaire de ne plus irriguer.
Se satisfaire, et s’en féliciter. Les strates de notre civilisation pourrissante n’en seront que plus étourdissantes (6), dans leur absence de densité, pour le futur déterreur de cadavre. Une momie vide, ayant perdu deux tailles (7), et toute possibilité même de récupération de données, vouées à la grande virtuelle, éteinte et perdue à jamais dans un malheureux clic.
Ne pas vouloir, dans une candeur néo-révolutionnaire d’occidentale parfumée, ne pas vouloir, vous dis-je, applaudir ces zombies, mais se sentir atteinte assez profondément par la fin d’un Michaël Jackson − comme on voit s’éteindre une des dernières étincelles d’art sacrificiel, christique (8), laborieux, messianique (9), ne se passe pas sans une bonne dose de silence et quelques poignées de minutes bien senties pour espérer saisir la cohérence du tout. Se retrouver prise en liesse, contrainte et forcée de vibrer avec eux, rugir « We are the World » comme d’autres hurlent « Yes we can » en silence, s’incliner devant le symbole, faire partie du Tout, ce Tout de mous trébuchants dans une planète sale, ne se fait pas sans une grande sidération face aux forces inconnues qui dorment encore en nous.
S’extraire de cette course au Rien tout en s’immisçant parfaitement dans ses rouages, jusqu’à n’être plus décalée, dangereuse, n’être plus visible du tout et penser que c’est de là, précisément, qu’on fera sauter l’édifice, mais le trouver trop fort, l’avoir sous-estimé et se sentir plier, parfois jusqu’à rupture, se voir pliée, rangée et tamponnée, et ne plus protester, comment leur dire ?
Et que dire enfin des inaltérables espoirs de trouver des alliés, s’émouvoir sous leur peau, partager leurs méandres, mais de toujours les rendre à la foule dévorante ?
Comment transmettre quand on ne conçoit la transmission suprême que comme offrande à l’être aimé ? À qui transmettre quand on aime plus ?
Est-ce que j’ai pu seulement transmettre cette impression de connivence qui rendait toute séparation insupportable ? L’ai-je transmise, à temps ? Ou bien l’autre était-il déjà trop loin, n’avait-il jamais été assez près pour entendre ?
Il ne faut peut être tout simplement plus jamais parler d’amour. D’émois, tout au plus. De cum patio.
J’avais voulu enfin, en libérant cette bafouille, rendre un hommage aux non-lus, qui m’attendent, et qu’anxieusement je remets à un « plus tard » pléonasme, de peur d’une déception dont je peine toujours à me remettre. J’attends les lumières de la contre-nuit du Rôdeur (dont la dernière note est un supplice – comprendre, le supplice de lire une succession parfaite de mots qui prennent le temps qu’il leur faut pour énoncer une pensée ciselée mais sauvage (10) – Cher Stalker, par pitié, faites un tube qu’on pourra chanter si vous mourrez), les saisons entravées dans l’entonnoir du poète (le chant du S.S.), j’attends toujours de l’intranquillité du livre portugais une sérénité parfaite, je me garde une virginité pour l’amour platonique de certains Anciens dont la manne des sources se tarit trop vite.
Je vous sais vraiment proches, je vous sens sous ma main,
je pourrais vous toucher mais je garde pour la Nuit quelques instants encore d’une sombre espérance.
(1) Compensant probablement une absence d’appendice à comparer dans les vestiaires.
(2) Figure rhétorique bien connue en politique ou entre copines hystériques : « je ne te dis pas que tu es conne, parce que je suis plus intelligente que cela. – Ben si, donc te voilà conne à ton tour. » Mais je m’égare.
(3) Dexter torture et tue, soit, mais uniquement les méchants, et très proprement. Son code d’honneur en fait un serial killer avec discernement, et utile à la société. « Elle agit avec moi comme un flic ayant confondu un criminel et le laissant seul avec son flingue et, fermant la porte, se félicitant d’éviter à l’Etat un procès couteux. Mais cela n’a aucune chance de marcher avec moi : je n’ai aucune conscience » (mal traduit par mes soins de la version originale).
(4) Les hommes ordinaires torturent et tuent, soit, mais bons ou méchants indifféremment, et sans cette morale criminelle superbe que Dostoïevski connaissait bien. Si tuer peut être un art chez les âmes élevées, il n’en est rien chez les hommes ordinaires. Dans ce cas c’est uniquement, et très justement, sordide.
(5) Le saint homme a réalisé en 1979 Les Guerriers de la nuit, un film de gangs entièrement calqué sur l’intrigue de l’Anabase de Xénophon. Note to self : féliciter ce type.
(6) L’écho du vide retentira longtemps après nous, rassurons-nous, tout le monde saura que nous n’avons rien été.
(7) Même les corps se décharnent, dans cette apologie de la légèreté. Des cadavres maquillés, heureux de ne plus tenir sous le vent et de voler à tout-va ; contents de ne plus se prendre la tête autrement que dans les branchages d’une Nature tellement sacrée, tellement idéalisée, qu’on lui cherche des excuses à chaque tsunami.
(8) Merci à Ariel et Vincent de m’avoir mâché le travail en proposant ces fameux adjectifs.
(9)What else ?Il ne faut pas sous-estimer l’inconsciente blessure collective
d’avoir perdu l’homme le plus « célèbre » du monde, probablement. Tuer Michaël Jackson, c’est prouver, aux âmes incrédules, son existence. Formellement, j’entends.
(10) Une phrase, seulement, si vous me permettez cet emprunt, que je peine à isoler mais qui résonne encore: " Qui ne comprend encore, à présent que
nous sommes plus que jamais devenus les hommes creux aux voix asséchées ("dried voices") dépeints par T.S. Eliot, que c'est le langage lui-même qui est triste, inconsolable d'avoir été
déformé et, dès lors, de n'être plus capable de remplir sa mission insigne, celle de nommer ?"