L'été volé - Journal d'Australie (1)
Look, lock, leave
Devant les bateaux, la nuit perce doucement la grande
toile de feu qui plonge dans les vagues, à perte de vue. Nous sommes accoudées à un grand bar de bois qui donne à voir autant qu'il reprend le souffle. Nous dînons à Fremantle, un port de pêche à
trente minutes de Perth par le train froid. La peau me tire un peu malgré le bouclier renouvelé plusieurs fois par jour contre l'indice UV 14. Plus
de couche d'ozone ici, le cancer menace les fragiles insolés. Un de mes pieds est transpercé d'une douleur lancinante à la limite du supportable, comme une crampe vrillée autour d'un nerf. Je
marche trop, et je m'aperçois que ce handicap grandissant va devenir pénible si je l'ignore un jour de plus, comme à mon habitude. Je décide de rester à l'appartement le lendemain, ce qui "tombe"
bien: une menace de cyclone martèle les rares ondes télévisuelles ou radiophoniques auxquelles nous daignons prêter attention.
Trois dauphins sautent devant la digue, je ne vois
toujours pas de requin, et j'en ressens une tristesse soudaine. Il n'existe peut-être pas. J'ai encore tout inventé. Ce doit être terrible d'avoir le cœur brisé ici. D'être malheureux. Cela
semble interdit, ingrat. Le plongeon du haut de ces divinités est probablement meurtrier. Est-ce que des gens se tuent, soudain, ici ? demandé-je à ma sœur. Non. Peu. Pour ainsi dire pas. Est-ce
que les gens se découpent en morceaux dans le bush, éparpillent des enfants dans les rochers ? Non. Pas besoin, tout le monde reste calme, ici. Est-ce que tous ces corps ainsi disposés, luisants,
cambrés, bronzés, incitent à plus de viols ? Non. Aucun. Il y a de l'amour pour tout le monde, partout. Est-ce que les gens sont malades, cruels, gratuitement ? Non. Enfin si, ils jouent au
football avec des quokkas et ils exterminent les aborigènes. Oui, cela détend. Vous ne vous battez jamais pour un homme ? Non. On en prend un autre, ça pousse partout. Les gens arrivent,
repartent. Oui, ils sont détendus parce que parfaitement seuls, finalement. Je crois qu'ils sont seuls, interchangeables, petits face à la nature, fragiles, conscients de cette faute originelle
d'avoir volé toutes ces pommes à l'homme sacré, et qu'ils disparaissent un par un sous leur insuffisance. Tout ce que tu déverses sur le sol est immédiatement enfoui. Nombre d'entre eux ne
doivent jamais revenir, et le mystère du mal reste intact, plus encore qu'une main souillée. Peut-être, me répondit-elle. Mais rien ne reste jamais sombre trop longtemps ici. L'ombre se déplace.
Elle finit par disparaître, il est souvent midi sur toi. Je me sentirais volée, pensé-je. Non, peut-être simplement réunie. Mais j'ai encore du temps pour cela. Ne brûlons pas les pistes.
[Je me lève soudain du canapé en daim d'où j'écris ces
lignes pour me chercher une Budweiser fraîche. Je termine la vaisselle dans l'espoir de faire une œuvre commune utile double, car elle me permettra peut-être de trouver le décapsuleur en plus de
faire plaisir à ma sœur. Dans les baffles tinte doucement un album de Yann Tiersen, que je n'avais pas écouté depuis de nombreuses années. Paris sous la neige doit commencer à s'éveiller
doucement. Je ne sais ni où est mon prince ni ce qu'il fait, je regarde sa photo qui me fait sourire, il y est si jeune. Et pourtant dans ses yeux, le même fond inaltérable et intense déjà. Je
n'éprouve aucun besoin d'imaginer son exacte position, il se manifestera quand il le désirera, et il le fait toujours, même si à chacune de ses "apparitions" sous la forme de quelques mots sur un
écran, ou d'une musique toujours bien choisie, je n'en sais pratiquement pas plus, voire moins que le jour d'avant. Je me demande si ce rebours serein n'est pas la preuve d'une disponibilité
totale que je lui offre de le reprendre à la mise à jour qu'il souhaitera de lui-même. Neuf, peut-être. Dépourvu, si j'y mets un peu du mien... Le fait, rare, est qu'il ne m'inquiète presque pas,
malgré les bêtes rampantes du doute et de la douleur d'appartenir à nouveau violemment à un autre, que je pensais encore bien présentes dans mes bas-fonds, ce qui est le plus beau présent que lui
pouvait me faire pour mon bien, général et à venir.]
Le cyclone s'abîme finalement dans l'océan, parant
uniquement la ville de sa queue, coiffe blanche, fraîche et humide crachotant ses larmes sur les façades surchauffées, libérant une brume irréelle.
Je sors pour me tremper d'une nouvelle eau. Je respire. Mes poumons sont solides, mon corps diffuse une chaleur permanente et douce, semble revivre, les douleurs sont éteintes. Demain, j'irai à
nouveau marcher.
La ballade sauvage de
l'impossible
Je ne sais pas si j'ai de la chance, si je suis protégée,
si j'ai mérité, s'il existe cette grande balance qui redistribue les bienfaits et les claques. Mais je marche sur la jetée, le long de la rivière, pour quatre ou cinq kilomètres le long des
méduses brunes et des cormorans vifs. J'avale les mètres, mouillée par de grosses gouttes éparses qui éclatent partout libérant les senteurs. Le ciel est encore blanc, et la température moyenne,
mes muscles chauffent, ma tête se vide, à nouveau. L'étendue rouge de la piste aménagée pour les piétons et les cyclistes est déserte, il est tôt, mais pas tôt pour cette ville qui suit le
soleil. Mes cheveux collent à mes épaules, qui collent à mes vêtements. Je serais indécente si j'étais à Paris, ici je suis vivante et trempée, souriante, inspirée. Rien ne détonne. Des cacatoès
d'un rose tendre qui s'assombrit soudain d'un violet irradiant lorsqu'ils déploient leurs ailes se disputent des graines sur la pelouse impeccablement tondue. Leurs pigeons, pensé-je, même leurs
pigeons sont colorés. Et ils te répondent et te menacent, ils jacassent et détruisent tout, ils sont peut-être leur malaise des cités. Je m'assois
sur un banc à mi-chemin avant d'atteindre l'île centrale de la ville, réserve de kangourous sauvage au milieu d'un grand pont au centre de la rivière. La pluie frappe l'eau, tout est relié. Je
regarde une mouette attentivement, absorbée par son jeu de jambe qui fait d'elle une danseuse improvisée pour un ballet privé, son œil bleu glacé ne bouge pas, je sais qu'elle ne pense pas, mais
gracile, elle danse sous la pluie. Et je suis massive, sur mon banc, les jambes en bois et le tee-shirt trempé. J'hésite à sortir mon livre, il ne survivra pas. Je décide qu'il vivra. Je reprends
la ligne, droite, belle. Je reviendrai.
Je me suis à présent enveloppée dans la mollesse tiède
d'une serviette de bain, afin de proposer une distance raisonnable à la pluie, pour un moment du moins, et si elle y consent. Elle faiblit un
instant, en gage de bonne volonté. L'île est déserte, bien que je n'éprouve plus du tout le besoin de le préciser. C'est à présent ancré, et c'est la présence qui devient remarquable. La simple
sienne propre, d'ailleurs. Je passe un portique rouillé qui délimite la réserve. Les pins immenses ploient doucement dans le vent chargé. Et je n'en reviens pas. Ma sœur m'avait prévenue que les
kangourous d'ici sont farouches, difficiles à apercevoir, impossible à approcher, qu'il faut s'armer de patience et ne pas trop en attendre. Je pense à cet été que je m'octroie, en ce tout début
février, à mes jambes nues et déjà brunies, à l'eau qui lave tout, aux toxines brisées contre l'immense. Je me demande vraiment qui dirige mon grand film, mais admets qu'il ne s'y prend pas trop
mal. J'y évolue avec surprise et reconnaissance, effroi et tumultes, passion et déception mais je suis toujours en devenir, même immobile chez moi, je deviens ce que je suis sous la tutelle d'un
omniscient Pindare. Je voudrais tellement recevoir la foi comme dernier couronnement, afin de savoir enfin qui remercier pour les claques et les baisers, pour le film, la séance, la séquence, la
seconde. Rien ne se perd, les rushes tombent à mes pieds et je les conserve tous, archivés loin de la grand boîte de ce qui restera ou sera brûlé dans le vieux cinéma oublié. Et j'aperçois,
encore vivante, une plaine d'herbe jaunie où se dressent six fiers animaux à poche, au pelage fauve sombre. Truth beauty - beauty truth, Keats
ressent mon émoi. Ils sont là. Sous la pluie. Indifférents, et ils mangent, alors que mon cœur sans cesse ressuscité éclate partout de nouveau. Je ramasse les morceaux, dans un grand jeu avec
moi-même que je connais trop bien, et lui somme de se recoller de suite, mais réticent, il attend de voir ce que je vais faire de cette folle opportunité, il m'intime d'avancer, de célébrer
l'offrande, de me mettre à genoux, affaiblie par son explosion spontanée, devant la possibilité d'entrer en contact, sans regard, sans confirmation, sans discours, d'entrer dans le grand cercle
formé par les bêtes douces immobiles et de les approcher. De savoir disparaître, et me taire, me fondre discrète et à l'écoute. Il me demande de ne pas oublier que derrière mes multiples façades
de protection bruyantes et volontaires savamment agencées pour que personne n'entre, je suis sage et capable, soumise aux lois plus grandes que moi.
Fragile devant l'évidence. Moins brutalement triste que par trop concernée.
Je m'accroupis doucement et tends mes mains. Le premier
prend peur et s'élance dans un bond à quelques mètres plus loin. Le second m'accueille sans crainte et je plonge mes mains et mes bras dans sa fourrure mouillée, émouvante comme son museau sur
lequel perlent des gouttes, je l'enserre doucement en riant comme une enfance malheureuse qui respire un moment, je m'émerveille de ses pattes sublimes, de ses oreilles touffues, de son œil
terrible, foudroyant comme la douceur d'une biche, limpide de bonté pure. J'en accoste un troisième, puis un quatrième et ainsi de suite dans une ronde folle et suspendue sur l'herbe, ils se
laissent tous toucher, je suis à genoux, sale et trempée, enroulée grotesquement dans une serviette rayée, et je m'enchante d'une heure, peut-être plus, loin de tout ce qui m'appartenait jadis,
j'ai tout offert de mes souvenirs à ces bêtes simples et bonnes, je ne crains plus de n'être plus rien ni personne, tout peut repousser sur une
friche nette. Illusion, je le sais bien, mais j'ai besoin d'espérance sans quoi je ne vaux plus rien, alors que je m'assois sur un banc constitué d'un tronc couché sur deux souches, sous un
sapin, face aux cailloux polis de la berge, deux punaises consentantes non loin de ma jambe, des moustiques curieux et frêles tentant leur chance. Je lis quelques chapitres de Murakami, où des
adolescents tristes marchent des heures en évitant un puits légendaire dans lequel trop tombent, promis à une mort affreuse. Je suis à présent totalement dépourvue de ce que je pensais être ma
nervure centrale sans laquelle tout s'effondrerait: mon ombre. Il pleut, il est midi sur moi. Je souris en ayant violemment envie de manger cet endroit, cet instant, de l'incorporer dans une
initiation secrète aux flambeaux, pour qu'il reste, pour que quelque chose reste. L'émotion s'atténue ici, je peux profiter sans déchirures trop profondes d'instants formidables. Mes pics
s'émoussent sous l'érosion des éléments. Mes nerfs sont couchés et dorment comme des bienheureux ravis de leur défaite. Je reviendrai.
Almost
Et le piano s'égraine dans mes oreilles alors que la
climatisation me glace les épaules et les cuisses. J'ai pris place dans un bus énorme, sur un siège en épaisse fourrure grise tassée sous les fesses, qui sent l'appartement d'une grand-mère. En
bouclant ma ceinture de sécurité, obligatoire, je la trouve imprégnée, elle, des senteurs d'huile de fleurs de tiaré. Dehors, à travers la vitre fumée, la banlieue sud: des travaux défigurent le
bitume, les pavillons épars semblent las, des concessionnaires de tracteurs et de piscines s'étalent. Le chauffeur nous parle vaguement d'une vallée du cygne noir, emblème élégant, inattendu et
ambigu d'une ville qui ne l'est pas moins. Son accent découragerait le plus extrême des backpackers, je décide de me contenter des notes qui
s'enchaînent dans mon shuffle hétéroclite, impulsives illustrations qui détournent mes sensations au petit bonheur la chance.
Je crois que je remarque un homme seul qui a dû marcher
des heures vu son emplacement. Je pense aux serpents qui sifflent autour. Un hôtel vide en réfection s'arrache brutalement du décor, délabré et sinistre, comme si soudain quelque chose pouvait
vieillir, et dépérir. Je nous croyais ici tous immortels. J'ai eu tort. L'ombre revient. Je change de piste.
À l'abord du Whiteman Park, objet de ma participation à
ce petit tour touristique rondement organisé pour quelques heures, le chauffeur nous prévient de nous en tenir au plan. Il ne faut pas s'éloigner des routes, c'est la saison des reptiles, ils
sont protégés, j'en conclue qu'en cas d'attaque, c'est nous qui serons achevés. Je trouve pratiquement cela normal. Nous ne sommes pas, nous, en voie d'extinction. Je décide toutefois que mon
sacrifice aux rampants peut attendre et longe consciencieusement la route. Je me demande si je n'ai pas même souhaité en voir apparaître un, pour affronter une bonne fois cette stupide phobie.
Mais déjà le portail s'ouvre sur un débonnaire ranger que je ne comprends pas mieux que le chauffeur dont la chemise saumon commence à montrer quelques signes de fatigue. Nous suivons Nate pour
deux heures d'introduction aux divers marsupiaux et leurs subtiles différences, aux oiseaux de proie, aux dingos, aux lamas, au formidable wombat, plus immobile qu'un moine bouddhiste sur les
genoux de sa blonde auprès de laquelle nous nous relayons pour des photos comiques, absurdement attendues. Enfin, le clou du spectacle: le toucher de koala. La pauvre bête doit subir les assauts
du dos de la main de quatre Japonais, deux Egyptiens, trois Anglais et mon auguste personne pour retourner à sa léthargie légendaire de laquelle nous ne l'avions pas réellement tiré, du reste. On
nous rappelle qu'il est l'heure d'aller boire du vin. Nous nous exécutons, dociles comme un troupeau de touristes charmés par la couleur locale, béats et au QI négatif répondant à nos sourires
plein de dents plus ou moins alignées.
Je reprends conscience attablée autour d'une table où
tout le monde babille gentiment en différentes langues. J'ai déjà vidé quatre fonds de verre, largement approvisionnés, pour des fonds. Le cinquième commence à faire effet, mais j'avoue n'avoir
pas trop écouté comment ni pourquoi ils sont arrivés dans mon sang, qui en avait comme perdu l'habitude. J'apprends que l'homme qui dirige la dégustation a fait ses études en France, à deux pas
de ma librairie, il s'enthousiasme de cette coïncidence et m'offre une confiture. Il me demande si je suis mariée, je réponds "presque", me surprenant moi-même et comme honteuse qu'on ait pu
m'entendre, il me dit que c'est un homme chanceux. Je décide de ne pas poursuivre cette conversation mais le remercie sincèrement pour les compliments. Le retour se passe sans encombre, et je
rejoins ma sœur à son appartement pour un barbecue au bord de sa piscine. Nous emportons un champagne rosé que ma mère avait placé dans ma valise pour nos retrouvailles, et alors que nous
trinquons dans le jacuzzi, je me dis que les mauvaises habitudes se prennent vite, me voici déjà jet-setteuse de l'extrême. Mais je pense surtout au chemin qu'on a tous suivis dans cette famille,
pour arriver à cette concorde dépouillée de faux-semblants, à la brutalité parfois frontale mais désormais un peu plus juste, et je me promets de perpétuer mes efforts, car ils payent, et les
années de souffrance et d'incompréhension veillent à distance, peu certaines de planer à nouveau sur nos plaines. Nous nous sommes donnés du mal pour qu'elle verdisse, il faut entretenir
maintenant. Je lui parle enfin de lui, un peu hésitante à trahir le procédé. Je deviens de plus en plus prolixe étonnée de moi-même, de tout ce que je sais déjà de lui et ose un nous, mon cœur
bat plus fort, je n'ai aucun droit peut-être de croire aussi facilement, fébrilement, à un avenir proche, ne serait-ce que de quelques heures. Elle me dit qu'à présent, elle a l'impression de
l'avoir rencontré, alors je lui dois une suite radieuse dont elle attend le récit de pied ferme.
Combustion spontanée
Bogon, c'est ainsi qu'on appelle le beauf australien. Le trapu bien rouge à l'élégance disparue avec les
dinosaures, qui jure et boit, astique son pick-up et fête l'anniversaire de son gamin à grand renfort de ballons accrochés dans le square du coin, pendant qu'une vague musique country recouvre
les pleurs de la progéniture affublée d'un chapeau en papier sans son consentement. Lorsque ma sœur me demande de charger la glacière dans le 4x4 flambant neuf qu'elle vient de louer afin que
nous partions sans tarder dans le Nord, je remercie le dieu Bogon d'avoir inventé des appareils si ingénieux bien que presque inconnus de moi à cet âge avancé. Je propose d'acheter des Budweiser
sur le chemin, pour délivrer l'offrande. Dans mon short en jean et mon débardeur NYC lacéré, sous ma casquette Australia, la carte routière à la main déjà périmée, à lutter pour comprendre dans
quel sens prendre des chemins ensuite interminables, je me dis qu'Eschyle est loin, grand bien lui fasse. Je pense vaguement à Charlize Theron dans Monster, en regrettant immédiatement ma prétention. Je suis plus probablement une grosse Belge inadmissible dans le paysage, sans même aucune velléité à
détruire présentement des vies, mais ma bonne volonté est réelle, je souhaite apprendre.
[Autour de moi, je ne sais pas, qui sont les anges,
sûrement pas moi. Je regarde le steward s'affairer en cabine, dans la torpeur des deux Singapore Sling, cocktails divins à base de Cointreau et de pamplemousse, que j'ai déjà absorbés alors
que nous survolons l'Océan indien. Il regarde mon poignet tatoué, et timidement, me demande si je suis surfeuse. Je lui réponds que non, c'est la vague d'un peintre japonais à la recherche de la
pureté du trait absolue, bien que je ne sois pas japonaise, ni peintre non plus. Je suis toujours étonnée qu'autant d'inconnus m'adressent régulièrement la parole avec aisance et respect,
comme liés depuis la nuit des Temps, je prends toujours ces échanges furtifs pour de réels rappels à l'esprit, à nos frères. Mais je suis
certainement saoule, avec l'altitude. Il sourit et s'éloigne. Il est beau, d'une perfection dont seuls les Asiatiques sont capables. Une beauté de musée, désincarnée mais à préserver des affronts
du dehors. Je l'imagine fissurer et se fracasser par terre en une poussière d'argile pure. Sa fragilité magique me fait sourire toute seule. Je suis définitivement saoule.]
Tu vois, me dit ma sœur en m'arrêtant devant une étendue
d'arbres aux troncs courts, presque burlesques, surmontés de grandes touffes de vertes élancées, mais étrangement sombres, ces grass trees, ils font des combustions spontanées pour
pouvoir répandre leurs graines et se reproduire. Ces cons sont responsables de la moitié des bushfires ici, et leur cœur, lorsque tu grattes
l'écorce, est rouge sang. - Cela me parle, tu sais, ce que tu racontes, lui réponds-je pensive. Elle fait mine de n'avoir pas relevé, comme à chaque fois qu'elle me sent proche du gouffre de la
réflexion mélancolique ou intense. Je me pare d'un sourire lui indiquant que la voie est libre et mon esprit léger. Après tout, je n'ai pas à lui demander de prendre mes errances internes à
charge. Nous n'avons rien croisé depuis des kilomètres et le vent violent, insurmontable, nous giffle sans relâche dès que nous sortons du véhicule. Il fait alors presque froid, sensation étrange
sous le soleil brillant. Nous reprenons la route vers la Grey Beach.
Keep your distance
Grey Beach sur laquelle nous brûlons. Arrêtées au hasard
en suivant l'appel des dunes d'un blanc éblouissant, nous traversons un village autonome accroché contre les flancs de sable. Des cabanes en tôle rouillées, des planches peintes d'effigies plus
ou moins réussies, des systèmes de pompes à eau et le vent qui balaye l'absence d'âme qui vive me mettent pour la première fois mal à l'aise. Nous longeons un sentier sans croiser personne puis
Elvis, comme nous le surnommons immédiatement, endormi sur son rocking chair devant la seule boutique en bois proposant quelques vivres, carbonisé de soleil dans ses santiags, nous remarque
soudain et nous emboîte le pas pour nous aider à trouver le sentier qui descend à la mer. La plage est vide, effectivement jonchée de grandes plantes grises et de rochers déchiquetés pâles, eux
aussi. La couleur a déserté ici, l'eau est menthe glaciale, tout semble délavé. Le vent est tellement puissant que nous nous entendons à peine et peinons à trouver un abri minime pour manger une
salade que la glacière a maintenue tiède. Nous ne sentons pas les rayons, erreur fatale, et souffrant presque du froid, nous cherchons un soleil trop heureux de ces victimes consentantes. En
rentrant dans la voiture, je découvre l'étendue du désastre, mon cou et mon buste sont incandescents, et la peau autour translucide comme pour accentuer le dérangement. Nous venons de nous faire
mal, ce qui est stupide et donc toujours possible même après plusieurs jours d'exposition au préalable. Mais la confrontation n'est pas terminée: le désert des Pinnacles nous attend, et ses
centaines d'aiguilles de calcaire mystérieusement sorties du sol, et pour la plupart plus grandes que moi. Le sable jaune vif colore mes genoux alors que m'accroupis pour toucher les pierres, il
n'y a pas de paysage comparable dans ma base de donnée intime, je reste un moment médusée.
L'enthousiasme est une possession du divin, pensent les
Anciens. Je ne sais à combien ils se bousculent en moi à cet instant précis, mais j'ôte mes chaussures, oubliant les serpents et les scorpions et me couche sur le sol pour sentir sa chaleur. Nous
touchons les pierres, nous nous amusons entre, nous asseyons contre, prenant conscience de la pureté simple de cette étendue de couleur écrasée, comme vierge, aride sans inquiéter, comme depuis
toujours prête à recevoir les hommes.
Vivante à n'en plus
finir.
Le retour nous conforte, alors que nous longeons des
arbres trop grands, aux troncs d'argent, dans cette idée précise que nous avons une place parmi cette offre gratuite et souriante, pour peu que l'on en apprenne un minimum les codes. Nous ne
sommes, en ce pays, jamais rejetés par la faune ni la flore. Au pire, nous y disparaîtrons.
Il y aura les pingouins et les pélicans des sanctuaires
majestueux de Rockingham, l'émotion du dernier bain sous la lumière parfaite, le retour à Heirisson Island, toujours abasourdie par le vide des pelouses rases, inutiles espaces entre les arbres,
profondeur de champ permettant d'y exister. L'attente cruelle à Singapour, après une fuite dans un réacteur, dévorant heure après heure l'espoir de le revoir vite. Puis enfin le sol parisien
gelé, son sourire et ses mains, le taxi ronronnant, la piqûre répétée du sale petit froid vicieux et indigène, et sa peau, enfin.
Je m'isole encore régulièrement pour me cacher de tous les yeux, envahie des bouffées de cette émotion impossible à transmettre, faite de cette inaltérable
sensation d'avoir connu la paix sur Terre, d'en être pleine pour contempler la souillure qui ne tarde jamais, de l'écrasement sous les évidences à accepter modestement, et de la certitude sereine
que mon pays se trouve effectivement dans cette impossible circonférence dont le centre se déplace, que j'y pose parfois exactement le pied, là ou je comprends qu'il n'y a plus rien à demander.
Qu'il ne reste qu'à remercier, et à s'en montrer digne.