Dimanche 8 novembre 2009

 

 

 


Tiens, il traîne encore un livre au fond de la caisse des oubliés des nouvelles parutions.

Petit traité du bonheur & de la résistance fiscale.

Pardon ?

Karl Hess.

Oui, encore un nazi. Ou un nazi pour faire semblant. Ou un nazi qui serait terriblement désolé de l’avoir été. Ou un nazi anarchiste (je commence à me rapprocher). Un Allemand quoi. J’en ai déjà tellement sur les étagères, cela va finir par se voir… Ah tiens, non. Un Américain. Anar. Mort. Bon.

 

Mais vraiment, quel titre épouvantable. Rétrospectivement, il prend même une tournure franchement ridicule. Un vrai titre d’éditeur de gauche : branché (voyez la grâce insolente de l’esperluette), arrogant, culpabilisateur. Oui, toi là, tu n’es pas encore heureux salopard ? C’est parce que tu payes tes impôts, chien d’infidèle ! Maudit !

Et puis qui est Karl Hess ? Et c’est quoi cette couverture molle, beige et rouge ? On se croirait dans une boucherie bio. Et Xénia, quoi, Xénia ? « Osez lire ce que nous osons publier » pour tout slogan. Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu…tu les as tous abandonnés.

Je repose l’opus.

Tout de même, j’y jette un dernier œil, la culpabilisation ayant fait son œuvre me voilà attirée sordidement par cette promesse de bonheur oubliant déjà la belle gueule de bois que me valut celle du père Delerm, une impatience indocile devant ces immondes petits riens dont on veut nous faire croire qu’ils sont nos seuls touts. J’ose soulever le rabat premier, et y trouve une première citation :

« Je ne dis pas que les dirigeants ne font rien. Je dis seulement qu’ils ne font rien qu’un chimpanzé puisse faire tout aussi bien. Ou un pigeon. »

Bon. Dernier rabat :

« Je crois que j’ai été normal pendant une brève période, vers le milieu des années 50. Ce fut une expérience douloureuse. »

(Rires fournis)

Ah ! Et bien voilà !

Allez, vous savez comment sont les femmes, une douce parole, un éclat de rire et elles vous suivent au bout du monde. J’embarque donc la pièce de viande bio caustique, anar-nazie et ridicule pour essayer de voir quel ragoût je vais bien pouvoir en tirer. Après tout, je ne suis ni pour ni contre, bien au contraire, alors pourquoi pas ?

Bien m’en a pris.

Je suis ravie, effectivement heureuse, et peut rajouter à ma courte liste de héros d’un jour ce dément magnifique et inqualifiable qu’est Karl Hess, du moins en 1976, lorsqu’il répond à cet entretien mandé par un anonyme, nous dit l’éditeur.

Je voudrais juste, avant de venir à cet entretien réjouissant, et modestement car je n’édite pas, exposer les objections que m’inspirent cet objet livre, et en profiter pour constater qu’un éditeur peut en une mauvaise présentation perdre les trois quarts d’un lectorat déjà fragile. Je le dis, consciente que c’est un exercice difficile d’obtenir une majorité de favorables lorsque ce n’est pas tout à fait notre préoccupation principale (et je salue au passage le fidèle lecteur qui m’indique gentiment que ma page invite autant à la lecture que le cul de sa mère, la malheureuse ayant probablement la peste si son séant s’affuble de toutes ces violacées sombres – allitération, et pourtant sans diplôme !).

Mais tout de même, non, je ne crois pas donc, qu’il faille sous-titrer «  résistance fiscale » : tout le monde, en retournant le livre, aura compris. Et « Traité du bonheur », mais pourquoi ? Une formule, de Hess lui-même aurait parfaitement convenu, et s’il vous fallait un traité, alors pourquoi pas « Traité de la démence bénie » ? Voyons, de plus, le résumé bien trempé qui nous défie, nous les Nuls :

« Une conversation sans gêne avec l’ancien conseiller de Barry Goldwater, devenu gauchiste, qui ne paye plus d’impôts, qui vit de troc et prône l’anarchie. » Waouh, quel homme !

Note de bas de page sur Goldwater, le méchant de l’histoire. Merci, quel souci didactique !

S’ensuit une préface du traducteur, David Laufer. Pour être exacte, la préface précède, mais passons. Préface jolie qui contient de jolis passages mais le joli n’est pas encore le beau : « Karl Hess ne me disait rien encore. Un nom germanique, comme un coup de fusil suivi d’un retour de flamme. »

Mais préface encore trop encombrante, et desservant par endroit le refus pourtant bien farouche de ce Hess à s’ériger en leader. « Un leader anarchiste est une contradiction dans les termes » rappelle l’intéressé en fin d’entretien. Mais surtout, précaution à mourir de rire, comble du courage intellectuel de publier un peu fréquentable (car au final c’est ce que ce bon Karl, comme tout Karl qui se respecte, s’avère être), Laufer nous met en garde :

« Le danger serait de considérer que, comme Hess est un visionnaire sur ce point [l’écologie], il l’est sur ses autres propositions. Après tout, Hitler a aussi développé les autoroutes. » !

Nous sommes pourtant tenus de trouver ce qui suit hilarant et universel, et ce pour les cancres du fond qui n’écoutent pas le maître. Parce que si c’est toujours énervant cette façon qu’ont les films de nous dire où il faut rire ou pleurer, ici c’en devient insultant. Laissez-nous juges, Monsieur, même si vous avez raison : j’ai beaucoup ri, et cosmiquement réintégré le royaume de certains de mes semblables.

Karl Hess est donc un Républicain devenu après maintes circonvolutions anarchiste, Dieu merci, le parcours inverse n’aurait jamais été publié. L’introduction de ce fameux X, qui mena donc certainement l’entretien, suffisait amplement. Laissons là cette déception première, et réconcilions-nous, à présent. Oublions une traduction parfois comique (« Clair comme cristal pur »). Ne parlons plus de ces fâcheuses notes de bas de page pour ignare patenté, nous expliquant en deux lignes de Wikipédia ce que furent le Watergate ou les Black Panthers. S’il est dommage que ce Karl Hess soit régulièrement interrompu dans ses admirables diatribes, tiré par la veste par de zélés et fatigants étudiants en sciences politique ou sociologie, désireux de placer leur fraîche science pour briller sous l’œil attendri du maître, il ne faut rien exagérer : le texte y survit, c’est tout ce qui importe, l’intention de le faire survivre est appréciable, et l’impression générale subsistant très bonne.

C’est que cela balance pas mal au palais écolo de la ferme de Virginie-Occidentale où le bonhomme troque, fume, baise et pense. Ce qui d’ailleurs le qualifie probablement le mieux, paradoxalement puisque l’homme au moment des faits a rejoint de longue date la New Left, c’est la sentence que son ami Goldwater a prononcé à son encontre, lorsqu’il rédigeait ses discours de campagne à la présidentielle américaine de 1964 : Shakespeare de droite. Et tel un auteur dramatique lyrique et anglophone, il excelle en dites sentences et aphorismes désarmants.

« La première chose qui frappe un visiteur au Capitole, c’est la beauté systématique des femmes ».

« Roosevelt était merveilleux – si vous aimez les fascistes. »

« Je pense sérieusement que Nixon n’existe pas lorsqu’on ne le regarde plus. »

Et nous voici embarqués dans le turbulent parcours d’un rédacteur de journal banlieusard marié à 23 ans, dont la magnifique femme met les voiles, embauché comme rédacteur de campagne, républicain après avoir été refusé chez les communistes et s’être ennuyé mortellement chez les socialistes, devenu fanatique de moto et de soudure, virant soudain à la New Left, résistant fiscal, anarchiste par constat.

Les diagnostiques qu’il dresse de chaque caste, pour les avoir toutes assidument fréquentées, sont sans appel, et son entrain irrésistible à dévoiler sans complexe le ridicule de chaque théorie sans sombrer dans le néant ou la dépression crasse est un appel plus fort que la Nature et la solitude d’un London ou d’un Krakauer. Ses thérapies sont rafraîchissantes, deux exemples :

Le port d’arme : « Le meurtre est la forme la plus aboutie du vol, et je crois qu’il est parfaitement responsable de dire « Non, vous n’aurez pas ma vie. » »

La désertion de l’école et le travail des enfants, et là je cite plus longuement :

« J’aime les écoles médiévales.

- Qu’y avait-il de si bien dans les écoles médiévales ?

- Les écoles médiévales enseignaient la logique, la dialectique, la rhétorique et la grammaire. Leur hypothèse était que, une fois qu’on avait appris à lire et à penser, on pouvait tout faire. A l’époque, il n’était pas inhabituel pour un homme d’être un grand auteur, un astronome, un théologien, un soldat, un fermier, un artisan, un grand baiseur, tout.

- Donc vous pensez que l’éducation devrait consister à apprendre à lire et à penser.

- Exact. Huit ou neuf ans devraient suffire. Et puis larguez les amarres. Révoquez-moi ces maudites lois contre le travail des enfants et faites en sorte que les gens se lancent dans des séries d’apprentissage dès l’âge de 13 ans.

- Vous ne voulez sérieusement pas dire que vous êtes contre les lois qui s’opposent au travail des enfants ?

- Et comment que je suis sérieux. Elles ne sont qu’un exemple parmi d’autres de l’élitisme snob libéral – penser que tout le monde veut devenir professeur de littérature chaucérienne. La plupart des professeurs de littérature chaucérienne préfèreraient bien être pompier.

- Comment savez-vous ce que les gens veulent faire ?

- Vous pouvez savoir ce que les gens voudraient vraiment faire en vous intéressant à leurs hobbies. La plupart veulent être jardiniers ou musiciens. Personne ne choisit les assurances comme hobby. »

Enfin, il démontre l’inutilité de la Présidence. Que demander de vital à un Président ? Tout peut-être apporté par le simple voisinage, et l’anarchiste parle, et conclue par la nécessité de revenir à des communautés réduites, à taille humaine.

« Mais le Président des USA fait plus que d’accomplir des tâches simples et répétitives.

- Ah, vraiment ? Que fait-il donc ? Ou, plutôt, que fait le Président pour vous ? Est-ce que le Président peut vous dire avec qui ou quoi coucher ? Non, il n’a rien à dire sur votre vie sexuelle. Est-ce que le Président  peut vous dire si vous êtes amoureux ou pas ? Non, pas non plus. Il ne connait rien à votre vie émotionnelle. Est-ce que le Président sait si votre mur du fond va s’effondrer ? Non, vous devez en discuter avec un ingénieur. Etc, etc, toute la journée. Vous voulez appeler le Président si vous êtes malade ? Non, il ne connaît rien à la médecine. Est-ce qu’il peut choisir vos vêtements pour vous ? Est-ce qu’il peut les tisser ? Est-ce que vous iriez voir le Président si vous aviez une poussière dans l’œil ? Pourquoi iriez-vous voir le Président exactement ? Je ne peux voir qu’une seule raison : si vous êtes en train de vous balader sur Pennsylvania Avenue [note de bas de page pour nous dire que c’est l’adresse de la Maison Blanche] et que soudain vous pensez « Nom de dieu, est-ce qu’on devrait pas faire la guerre au Danemark ? » Peut-être qu’alors vous passeriez à la Maison Blanche [par contre pas de note ici pour nous dire que c’est sur Pennsylvania Avenue, étrange] pour discuter le coup. Mais pour n’importe quelle entreprise humaine raisonnable, vous n’allez pas voir le Président. Vous allez voir vos voisins. »

Son ambition : « Etre le parfait anarchiste. » Sa réalisation : « Être un bon ami, un bon amant, un bon voisin. » Un résumé de cette existence ? « Une démence bénie. »

 

Karl Hess réussit au moins cela, en plus de nous faire rire : il répond. Sans éluder. Il essaye. Il résiste. Son attitude est effectivement bénie et respectable pour les amateurs de franchise, quant à savoir s’il fut si libre… il aima du moins le penser. Il semble que cela puisse parfois suffire.

Karl Hess, Petit traité du bonheur et de la résistance fiscale, Xénia, 2009.

 

Publié dans : A la sortie des presses : Nouveautés, ou presque
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Jeudi 5 novembre 2009



Et alors, Thomas, cher Thomas, je serai victorieuse.

J’aurai ouvert le livre, celui que j’attendais. J’aurais bondi hors de moi-même jusqu’à la fenêtre, enfin désaisie de l’incroyable déception de vouloir vivre.

Ils ont tous l’air de vous dire que vous êtes perdue, oui , toi, perdue !, pleureuse, indigne. Ils vous le disent, écoutez : « Moi, je ne me pose pas ces questions. » « Moi, j’agis, je ne me plains pas. » « Moi, j’ai la vie trop dure tous les jours pour penser à sauver les livres. » « Moi, Mademoiselle (Madame), j’ai des gosses à éduquer, je ne peux pas être si désespéré et leur dire que tout est noir, si? » « Moi, je me fous de savoir pourquoi, je veux savoir comment. »

Et tous, violemment, sans même le savoir, me nient. Entièrement. Ils me nient et nient toutes les craintes qui les assaillent la nuit, toutes les insomnies et les sciatiques chroniques, ils me nient, m’enterrent, me conspuent, parce que moi, Madame, Monsieur, je vous vois, je vous le dis, je vous le remarque en passant, mais je ne fais que passer, et vous voilà bien encombrés de ces trouvailles que je vous donne pourtant sans vous les reprocher. J’ai trouvé un peu de votre âme par terre, un peu de vos intestins, excusez-moi, j’ai failli glisser dessus. Je les ai ramassés sans savoir que vous les y aviez laissé sciemment, mais enfin, comment aurais-je pu savoir que vous n’en vouliez plus, il ne faut pas gâcher, il y a en a tellement qui en manque… Et alors oui, je les ai ramassés et me voilà devant vous, à vous les tendre en m’excusant de le faire. Prenez vos tripes, bon sang, elles coulent entre mes mains et vont tâcher mes vêtements. Prenez-les, quitte à me les renvoyer au visage. Je nous préfère souillés.

Lorsque j’étais petite, je me souviens d’un trajet dans une voiture de location. Je n’avais retenu qu’une chose : ne pas la salir. Ma sœur, plus jeune, amorça un renvoi, et saisie de panique, imprégnée de la consigne, j’ai tendu mes deux mains pour qu’elle vomisse dedans. Tout, tout, mais ne pas salir la voiture. Je voulais que tout aille bien. Je voulais que ma sœur n’ait jamais vomi. Si j’avais pu, j’aurai tout avalé pour que rien n’y paraisse. Et tout le monde aurait su ce qu’il en coûte de garder une voiture propre, et je suis bien d’accord : c’est mieux, c’est moins d’ennui, de ne pas salir la voiture. Quitte à ingérer du vomi. Mais tout le monde l’aurait su. On aurait rendu la voiture neuve, en se félicitant d’avoir ravalé son vomi. J’insiste, c’est sûr, mais comprenez-moi bien. Ces gens-là, dans la voiture, n’auraient pas nié avoir vomi. Ils auraient été fiers de l’avoir consommé pour tenir la voiture propre, et le concessionnaire les aurait félicités. Mais ne je l’ai pas lapé, ce vomi, non. La voiture a fait une embardée, et je ne me souviens même plus si ma sœur a vomi dans mes mains. Je n’ai presque plus de souvenirs. Uniquement des flashs sans début ni fin, sans date. Je m’y vois toujours la même. La même que maintenant. En triste. En peureuse. Mais surtout en bien plus petite, et sans aucun des mots qui m’aident à y voir clair. Quelle belle fable moderne, non ?

J’avais autre chose à dire. Je n’étais pas venue parler de vomi. Mais de Thomas Bernhard.

Je me demandais si j’avais le droit d’écrire autour d’un simple pressentiment. Je ne sais rien, ou peu de cet auteur. Deux personnes me guident vers lui, mais sans s’attarder. Je remarque seulement que depuis quatre mois, un livre sur lui trône derrière mon dos, commande que personne n’est venu réclamer.

Ce matin, alors, j’ouvre. Et voilà.

Je sais que je vais rencontrer, encore, l’impossible. Mais j’ai vite refermé. Et si je n’avais pas assez de temps à lui consacrer ? Et si j’ouvrais enfin ce livre qui me libèrera de la peur sociale de mal paraître ?

Moi je voulais vous dire, encore, mais vous n’écoutez pas car ma parole ne vaut rien : je sens bien qu’il va falloir le lire. J’ai arrêté le théâtre, et il a écrit pour. Mais moi j’ai arrêté. 12 ans d’art de la scène. Savez-vous ce qu’il en coûte de se construire sur scène ? À 8 ans, je suis une sorcière. À 12, un rameur pour Ulysse.  Une nonne pour d’Artagnan. À 14, 15 ans je suis une bohémienne qui assiège La Rochelle, je suis écrasée sous la suspicion d’Othello, et Desdémone j’implore « Bannissez-moi mon seigneur, mais ne me tuez pas ! », mais il me tue le bougre ! J’annone mon Ophélie, qui égraine ses fleurs, je chante sous la pluie, dans un corsage serré, Boris Vian sous les talons, ces talons sur lesquels je cours tout le temps qu’il faudra pour réciter le Cid « Nous partîmes 500 ! » et je cours sur mes talons, haletante, je trébuche, je reprends « Nous partîmes 500 ! mais nous  nous vîmes 5000  en arrivant au port» et ils rient tellement fort dans la salle bondée. J’ai toujours tellement fait rire.

Et puis la grande Bathory. 15 mètres de tissu ! Ma robe faisait 15 mètres de velours rouge. Une splendeur, entourée de volutes de sang doux, ondulant sur mes hanches fières, car j’étais la grâce mais je ne le savais pas, tambourinant contre moi-même pour sortir. Je sais maintenant l’allure, le décliné, la souplesse de mon corps sous ces étoffes lourdes. Mais c’est trop tard, toute grâce m’a quittée. Je rentrais sur scène en hurlant d’un long sifflement de poitrine, me recroquevillant, et appelant les forces de la nuit. Je n’avais pas 17 ans. J’implorais les forces de la nuit de me trouver du sang de vierge pour que jamais ne fane ma jeunesse éternelle. 15 mètres de velours rouge sur mes seins commençants, sur mes jambes qui peinaient à finir.

Bientôt j’ai 17 ans, une fraise minerve, un corsage vert sombre et Jeanne d’Albret en perspective, mon partenaire embrasse mes avant-bras, je m’empourpre et. /

C’est déjà l’heure de se suicider. Le temps passe vite, mon cœur saigne du grand écart entre les beautés fracassantes de la scène et la médiocrité des cours du lycée. Leurs jérémiades indignes, leurs ongles cassés. Leur immorale perversité. Leur inoubliable cruauté. Mon cœur brisé. Brisé. Ravagé. Inconsolable. Alors il faut se tuer, comme Ophélie, comme Didon, comme toutes les belles saccagées dont les hommes se sont amusés.

Mais vous savez ce que c’est : on est jeune, on se rate. On ne voulait qu’exister encore. La vie reprend, la scène aussi. Un peu plus terne, légèrement. Un peu moins exaltée. Si peu. Plus surveillée.

Et ce sont les mauvais sketchs de la fac de théâtre. Mauvais mais encore, je les fais hurler de rire, c’en est galvanisant. « Les clés qui étaient là, et qui sont toujours là d’ailleurs ». Je me souviens vaguement de mon rat Léonard, qui s’était bâti une cité en une semaine de vacances où je lui avais laissé quartier libre dans mes appartements. C’est fou un rat, ce que c’est astucieux. Il avait empilé des livres (mais comment ? je ne l’ai jamais su) pour atteindre les placards et avait festoyé de pâtes et de sachets de soupe en poudre, circulant dans les galeries de mes sous-vêtements. Un miracle. La cité Rat sous mes yeux ébahis. J’avais tout rangé rapidement, en riant. J’avais spectacle le lendemain. Palmade / Laroque, mais en Anonyme/ Anonyme et qu’importe, nous étions populaires. Et puis ce fut. Ce fut bientôt la fin.

Avec mon amie Anne, la seule, l’unique qui soit dans un même temps et superbe et silence, j’écrivais mes premiers textes, ce Confidence, qui fit rougir mon professeur d’écriture théâtrale, encourageant, rassurant pour l’écorchée mal habituée que j’étais des protocoles. J’avais envie de parler de ce cul que je prêtais aux jeunes hommes empressés d’y jouir sans jamais en comprendre la réelle profondeur, et de ces croûtes accumulées toutes les années où je ne me sentis pas belle.

J’avais 19 ans. Et juré de ne jamais m’éloigner des planches. On m’avait dit que j’étais bonne. Stanislavski coulait dans mes veines.  Ma parole, usurpée et superbe, ils l’entendaient. Je ne ressortais qu’épuisée. Asthmatique, j’avais ouvert mon coffre. Voix de poitrine, colonne d’air. Plus tard, en plus, j’ai chanté et dansé. Trop tard. Le ciment avait pris. J’avais 23 ans, je n’étais plus une jeune fille. Non, Monsieur, et vous pouvez rire. Je n’étais plus une jeune fille. Mille ans de théâtre dans mes tempes, cent ans de cinéma, je les connaissais toutes par cœur, les héroïnes qu’il avait fallu être. Je n’avais pas 23 ans, Monsieur. J’étais allé bien plus loin que mon âge, et ce dès  17 ans. Dans des couloirs sinistres d’hôpitaux pour adolescents. Et il fallait les voir s’affairer à mon bonheur. Mais c’est une autre histoire. Reprenons la nôtre.

J’avais 19 ans. Un homme à qui il faut que je rende un hommage certain, un jour : Benoît,  qui j’espère me pardonnera cette impudeur, m’avait sauvé la vie. Il m’avait recueillie, consacrée, protégée, aimée du feu de Dieu contre tous mes beaux diables. Mais surtout, surtout, incroyable musicien maniant tous les instruments de cette terre, il m’a fait chanter. Alors je l’ai fait jouer. Et nous avons répété ensemble, avec tous les autres, un ultime Richard III.

Je n’aurais après toi, Benoît, aucun amour si bon. Si généreux. Si constructif, si mémorable. Mais je ne te regrette pas. Nous aurions pu rester 10 000 ans ensemble tellement c’était beau et facile. À 20 ans, j’ai voulu respirer, tu as toi-même retrouvé ton air, tout en apnée que tu étais à attendre que j’aille bien et oui, tu sais, je vais bien. Je vais bien, toujours, rien qu’en pensant à toi. Nous ne sommes plus amants, et c’est mieux. Mais nous sommes des amis insolents à la face du monde. Nous serons toujours amis, Benoît, car tu m’as fait chanter. Tu as donné de l’envol à mes fureurs. Tu m’as dit « Cocteau Twins » et j’ai chanté. « Portishead », « Radiohead », je t’ai suivi. C’était tout évident. Nous avons ouvert le cœur de plusieurs. Et maintenant je ne chante plus depuis longtemps. Mais j’écoute sans cesse ce que tu as fait de moi : une survivante, une rescapée. Une turbulente amoureuse, indépendante et forcenée. C’est à toi, et à toi seul que je le dois.

Seulement, pour le théâtre, cela devenait une autre histoire. Richard III, enveloppé de ses vapeurs de Vieux Pape, incantatoire prophète qui nous lisait Artaud et Bataille au coin du feu de la dépendance du château dans laquelle nous répétions, à Roquetaillade, Richard III, non, Jean-Christian (et je vous jure qu’il s’appelait comme cela), Jean-Christian a clôturé ma saison sur scène, de presque 13 ans, de la façon la plus insolite qui soit : il est mort.

L’aventure Richard III. « Désespère, et meurs ! » Tu l’as dit. Un an de joyeuse troupe. J’étais le cousin ambigu Buckingham. Le fourbe, aux envolées immenses. Quel bonheur de s’époumoner en lieux réels, car nous faisions alors la tournée des châteaux de Gironde. J’aimais tous les autres, et surtout Georges, poète érudit compositeur de musique expérimentale, fin et racé, avec la classe aristocratique de parler de ses couilles moites sans jamais perdre de sa superbe. Disparu, disparu Georges, sans jamais aucune chance de te retrouver. Que deviens-tu, camarade, es-tu toi aussi sous les tombes ?

Un serpent. Il y avait un serpent aux anneaux rouges et noirs, lové sur le sentier. J’ai fait un détour insensé. Une peur panique, paralysante. Je ne voulais pas le croiser. Pauvre bête, ces cons l’ont caillassé. Je n’en demandais pas tant. Je ne voulais pas croiser sa préhistorique existence. Ils l’ont tué, et j’en suis désolée. J’ai fait un détour incroyable. Je suis arrivée épuisée dans les salles du château pensées par Violet le Duc. J’ai fait mes scènes. Je suis sortie. Romantisme du vent dans les douves. D’être actrice, même amateur. D’être palpitante et belle. Brune. Revêche. Grande. Fine. Elancée. Aimée.

Les lendemains déchantent toujours, même lorsque l’on a déjà vaincu les sphères infernales. La tournée a amorcé son déclin en Avignon.

Deux mois plus tard un appel. Richard III s’est fait renverser. Jean-Christian, qui hurlait à gorge déployé dans nos soirées d’été « Dieu, c’est Beethoven !!! » avant de se précipiter du balcon, est mort. Et je fais ce pacte secret, à jamais respecté : plus de scène, indécente, jamais.

Mais je voulais lire Bernhard. Et vous parler de lui. Prétexte ? Mais oui, et comment, regardez-bien le mot : pré-texte.

Demain, un autre jour, je le lirai et vous en parlerai mieux. Je ne peux plus que cela. Essayer de vous parler de mes mains affolées sur le clavier. Je n’ai plus osé, jamais, élever ma voix, gonfler ma poitrine et lancer, désespérée, mon regard dans la foule du dimanche, qu’elle entende ces bribes.

Lancer ma voix. Et vous toucher, parce que je pleure sur scène, et que je veux vous toucher. Je ne pleure plus sur mon écran tardif. Ne sais même plus s’il vaut la peine de vous toucher. Et chante pour personne, doucement, pour vous bercer. Mais vous, absorbés par les plis de vos costumes, grands, grandis, mûris, vieux, expérimentés, vous ne voulez déjà plus entendre mes mots faiblement prononcés. C’est sûr, ce ne sont plus ceux des maîtres, que ma jeunesse irradiante pouvait transcender et réveiller. Ce ne sont plus que les miens, alors que retirée, loin des planches, loin des yeux, toujours belle mais avec moins d’entrain, je ne veux que vous donner ces tripes que vous oubliez trop, juste sous mes pieds.

Et alors, je serai victorieuse.

Publié dans : Ecrits vains : à moi
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Dimanche 1 novembre 2009








« De quoi s’agit-il ? Quelle est cette chose ?

  Elle a tué ces hommes.

 – A-t-elle un nom ? Y a-t-il un nom qui va avec ce visage ?

 Ils connaissent tous son nom.

 – Et vous comment l’appelez-vous ? Satan ? […]

 Cette chose les a tués, combien de fois devrai-je vous le dire ?

 Mais ce sont vos empreintes qui sont sur l’arme. Vous risquez la peine capitale.

 C’est pour cela qu’il se moque bien des imbéciles comme vous. Ces imbéciles qui prétendent faire obéir le démon comme un vulgaire cabot. Ou l’enfermer dans vos pitoyables goulags. Alors que lui, d’un claquement de doigts, fait lécher aux hommes le sol poisseux de l’enfer pour y contempler son reflet. »

X-FILES, saison 3, épisode 14 : Le visage de l’horreur.

 

Les marches de bois gémissent comme un vaisseau fatigué sous mes pas décidés. L’escalier raide conduit à la réserve que je connais bien, et ses centaines de livres entassés, dormant d’un sommeil léger, tous prêts à se redresser et me défier de leurs couvertures sales. Il y a dans cette caverne où nous sommes si peu à pénétrer, des décennies d’entassement laborieux, de classement aléatoire, et jamais je ne suis sûre ni de trouver ce que je cherche, ni de ce que je vais découvrir, encore, parfaitement par hasard. Entre un colloque sur l’alimentation carnée en Gaule romaine, et une étude sur le chamanisme, un petit poche jauni, au coin verdâtre coincé entre deux grands pavés prétentieux, peine à se débattre. Je l’aide à se relever, et découvre, fascinée, son titre dont je tombe instantanément amoureuse, et sa touchante couverture lugubre. La cité de l’indicible peur, de Jean Ray, vient de s’inviter dans mes mains, je ne le relâcherai pas. Je profite alors d’une veille de jour des morts, et de l’avant-veille de la remise du Prix Goncourt, jours glorieux qui n’en finiront donc jamais de nous faire rigoler, pour me l’accaparer. Avec extase et effroi. Il faut dire que je suis peu lectrice de fantastique, par ailleurs, préférant pour ce genre l’écrin de l’écran, et l’effet qu’il produisit sur moi tient de beaucoup à cela.

« Qui sont-ILS ? On ne le saura jamais mais les estafettes de la Grande Peur meurent sans dévoiler leur effroyable secret. »  

« L’Epouvante, citoyenne de droit des villes et bourgs d’Angleterre, a-t-elle pris corps à Ingersham, pour y tirer, de ses affreuses mains de brume, les ficelles des pantins humains ? La logique dit non mais, devant la Grande Peur, elle n’est qu’un oiseau affolé qui fuit à larges coups d’ailes vers l’horizon, laissant les hommes qui espèrent encore en elle sans protection ni défense. »

« Et ce fut au soir de cette affreuse journée qu’il se trouva face à cette peur remontant en surface des abysses des âges. La pluie s’était faite moins dure ; elle avait adopté un mode de chute monotone, sans grand bruit, mais néanmoins de débit considérable ; au ciel, les nuages chassaient lourdement. Les immeubles d’en face se fondaient en une muraille de ténèbres ; seules, à l’étage de la maison du maire, quelques fenêtres prirent une réconfortante teinte rose. »

Que se passe-t-il à Ingersham ? Des hommes et femmes y meurent de peur, se suicident, deviennent fous ou disparaissent, s’entretuent ou se terrent, des Minotaures parcourent la lande brumeuse, des mannequins de bois prennent vie, des ombres scandent les battements de cœur de leur maillet sourd et si la claire journée offre le répit nécessaire à ses habitants pour étouffer leurs cris, la nuit, toujours, revient les affoler. Sydney Terence Triggs, surnommé Sigma Tau Triggs, détective en retraite tout imprégné des Grecs et de leur mythologie superstitieuse, enquête.

Le Belge Jean Ray est actuellement inconnu, disons-le clairement. Il a disparu dans les limbes de ses contrées hantées, en 1964, après une existence bien singulière. Consacré peu de temps avant sa mort par un milieu littéraire qui ne l’intéressait guère, occupé qu’il était à sillonner les mers en écrivant ses noires histoires, il fut un temps cité aux ombrageux côtés de Poe et Lovecraft par ses contemporains qui savaient encore lire. Son style désuet mais impeccable confère à ses fantômes l’étrange respectabilité d’une aristocratie finissante mais digne, et dans ses pages jaunies d’ouvrage abimé, flotte le malaise indicible de la Peur ancestrale et du masque qu’elle fige sur des hommes atterrés, ainsi que la persistance des dieux, deux thématiques constamment explorées dans ses nombreux écrits (Malpertuis, Harry Dickson). La légende veut qu’il ait activement participé à la contrebande pendant la Prohibition. Emprisonné deux ans pour « abus de confiance » en 1927, il se retrouve parfaitement isolé, abandonné par ses proches, et se met à écrire sans cesser, et ce jusqu’à sa mort.

Actuellement peu réédité (Le Cri, feu Néo), et mal distribué, Jean Ray méritait à mon sens ce maigre hommage, lui dont la survivance reste à prouver, et dont ce livre étonnant mais bien meilleur encore que la plupart des actuels prétendants à la postérité, reste introuvable, si l'on n’a pas de caves remplies des trouvailles jalousement empilées par de sérieux mais taquins ancêtres.

« La science einsteinienne rongea comme un acide pervers l’airain d’Euclide ; la polarisation choque le code radieux de l’optique, l’intransigeance de l’équilibre des liquides est battue en brèche par la capillarité, et les hommes savants ont forgé de toute pièce la catalyse, pour se sauver de l’ignorance. De la législation divine, les Eglises ont arrondi bien des angles ; aux axiomes de Dieu naquirent, comme bourgeons, des corollaires humains.

Lors, dans la loi de la nuit, des crevasses ont pu naître par où se glissèrent des fantômes. Nous avons fait de la Nature une vérité comme Dieu, en fait elle fourmille de mirages et de mensonges.

Bah !... des mots, rien que des mots !... Ah ! Shakespeare !

Formes ou forces, quelque chose prend la place des morts, mais ces formes ne s’asservissent à aucun tracé et l’on se voit mal calculer en poncelets la puissance des forces de la nuit. »



Jean Ray, La cité de l’indicible peur, Marabout, 1965.

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Vendredi 30 octobre 2009

 



Mais bon sang regarde-moi ! Je ne vais rien te faire. Je suis là, toujours, comme toujours, rien n’a changé. Je fais des mouvements brusques, j’ai les reins infirmes de contractions pénibles, mais je tiens bon sous tes assauts. Je suis toujours là, mais tu ne vois rien. Je vomis l’éphémère, et tu devrais le savoir, je suis exaspérée de remuer cet air de ma fausse majesté pour que tu daignes considérer que non, malgré les dires, malgré les flux, malgré les autres, je ne suis pas partie dans les premiers convois.

Les nappes de cordes s’élèvent. Elles emplissent mes recoins, elles tapissent mes parois. Tu ne peux plus rien me faire, rien ne peut plus empêcher qu’enfin, à nouveau, je vole à des mille au-dessus de tous. Enivrée, fiévreuse de souffler mon haleine lourde des vapeurs distillées. Tu comprends enfin, oui, que j’étais là, que je le suis toujours, que je n’ai pas de mots, stupide entêté, pour te dire que tu ne disparaîtras jamais depuis que j’ai caressé tes contours.

Approche, je vais te murmurer la vérité. Je ne veux pas que la foule s’en empare. Je veux que tout ceci reste entre nous :

Seuls ceux qui connaissent le bruit sourd de l’impact de la pierre contre le lac de sang me comprennent. Ceux qui subissent le calvaire de ne jamais couler à pic comme dans de l’eau, mais dont la chute est empêchée, ralentie, engluée et qui étouffent avant même de s’écraser. Ceux qui tardent à toucher le fond, mais une fois arrivés s’y installent vraiment, encore entiers, jamais démantelés, tout accompagnés et protégés qu’ils ont été par l’immense étendue de sang dans laquelle ils ont plongé.

Ceux-là, allongés au fond, plaqués par le poids opaque et tiède qui s’écoule des veines tranchées du monde, oui, eux, aveugles et sourds dans ce placenta vespéral, épuisés par la descente, effarés de cette chute molle et jamais encore morts, ni même brisés, ceux-là oui, mes semblables, sont juste à côté, allongés sous le sang. Ils n’entendent pas mes mots, je ne peux pas, engloutie tout entière par la poisseuse substance, les prononcer.

Mais si je tends la main, et les cherche, dans cette obscurité pourpre et pesante, je les touche soudain et les sens, sous ma paume, respirer, dissimulés, recouverts, mais vivants.

Voici ma vérité toute simple, compagnon. Il y a ceux qui plongent, ceux qui ont glissé, ceux qui ont sombré. Nous nous retrouvons tous, sous le sang, main dans la main, ligués dans le liment contre les prudents vissés sur les rives.

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Lundi 26 octobre 2009




There is no coming to the One with one jump, and none without going about.

 D.A. Freher, Paradoxa Emblemata.

« Je t’ai vu dans l’erreur mon cher fils, et je n’ai pas voulu attendre plus longtemps, c’est pourquoi je t’ai conduit à toi-même et mené au fond de ton cœur. »

Comenius, Le labyrinthe du monde et le paradis du cœur.




Rêverie libre autour du ravissant ouvrage, simple et savant, d’Édith de la Héronnière : Le labyrinthe de jardin, ou l’art de l’égarement, étudiant cette étonnante manie topiaire de chercher à nous désorienter. Un livre d’art ? Oui mais jamais seulement, et sans autres images que celles, mentales, qu’il fait naître dans ce surprenant périple au cœur du malaise.

Pourquoi tourmenter son jardin en l’affublant d’un inquiétant massif savamment taillé afin de perdre l’homme qui s’y aventure ? Pourquoi cette volonté, toujours, de salir la quiétude ? Parce que le labyrinthe recèle pour toujours la quête de cette rencontre inconnue vers laquelle nos parois, en se resserrant, nous conduisent, pressantes. Cette quête entêtante et vitale, qui porte son ombre pour rafraîchir les longues dunes d’un désert qu’il devient trop lassant d’arpenter, s’ouvrira peut-être enfin  ou sur le gouffre ou sur la clairière. Sera-ce la barbarie la plus sinistre, la plus primitive des violences déchaînée par l’homme-taureau ? Sera-ce la pureté libératrice du cœur de lumière, triomphant à tout jamais par ses radiations magiques de la peur, la douleur et l’ignorance ?

Le soir tombe. Alors que la fraîcheur s’installe dans la douce lumière corail, et que les invités, épars, contemplent à moitié ivres les rosiers sages, rouges et embaumants, la jeune fille vide sa coupe et se redresse péniblement de sa couche d’herbes. Il lui semble soudain que sous son corsage, sa poitrine meurtrie commence à palpiter, impatiente. Son regard flotte sur une assemblée assoupie, avachie, indolente, et le plaisir insolent qui se lit sur les expressions fardées lui foudroie les entrailles, elle voudrait se lever. À vrai dire elle n’entend plus très bien les rires déversés en longues cascades étouffées dans la mousse des roches. Un vrombissement léger lui brouille les signaux de la liesse molle. Les ifs balancent, frémissent. La grille du jardin du palais grince doucement, ses feuilles d’or projetant des rais de lumière qui viennent frapper l’eau de la fontaine. Tout est superbe, et si plaisant. Mais à nouveau, malgré ce répit éminemment agréable, l’urgence réclame son dû. Le sang tambourine dans ses poignets, le rouge lui monte au front, elle doit marcher. Ses yeux se couvrent, et plissent pour scruter pour loin. Elle remonte sur ses bottes fines les lourdes étoffes colorées de son jupon. Alors, après ces trois jours de fête ininterrompue, elle s’avance à l’entrée du grand labyrinthe, respire, et envisage enfin d’y pénétrer. Pourtant la perspective l’inquiète. Aucune autre issue, bientôt, que le ciel. Mais elle voudrait savoir.

Les pas qu’elle avance, assurés, la dressent avec aplomb en réponse immédiate à ces imposantes barrières végétales. Elle défie, fière bien qu’un peu éméchée, les œillères topiaires qu’elle daigne se laisser poser. Pour tous ceux qui ne sont jamais partis, se dit-elle. Pour tous ceux qui raillent les risques, incapables d’accepter de perdre. Elle croise la Bouche de la Vérité qui profère dans son marbre « Ogni pensier vola ». Toute pensée s’envole. Toi qui entres ici, dans le but de comprendre, dis-moi si tout ceci ne fut bâti que pour nous tromper ou bien pour l’amour de l’art… Festina, festina lentegiardino pensile, giardino pensoso… contemple et interroge les merveilles.

Il serait plaisant de faire une rencontre. On se sent si seul entre ces deux murailles de buis et de laurier entremêlés comme en une tapisserie de haute lisse. La galerie, le goulet devrai-je dire,  s’incurve encore. Je lève les yeux et vois le ciel d’un bleu intense. J’entends aussi les cigales. Une échappée serait possible, par le haut. Oui, si j’avais des ailes. [...] L’agacement survient. Privée de but. Livrée à l’aléatoire. Obligée d’avancer par le simple espoir de sortir et par une nécessité interne, mystérieuse, je me livre à un étrange pèlerinage : un de ces parcours inutiles, tout à fait gratuits et pourtant libérateurs, dont le sens n’existe que dans et par sa réalisation physique.[…] Un parcours éprouvant, certes, en ce qu’il nous boute hors de nos habitudes, en ce qu’il nous livre à l’inconnu sans réconfort ni perspective et met en question notre courage, donc nos peurs intimes, viscérales, nos paniques. Ainsi en est-il de cette belle et mystérieuse fantaisie architecturale qu’est le labyrinthe de jardin. (p 19)

Au troisième tournant, elle ne sait plus exactement dans quel sens souffle le vent. Une statue la contemple. Le silence s’est très vite installé. Elle pense aux pèlerins sacrifiés par milliers alors qu’ils cherchaient la grande Jérusalem. Que leur mort certaine semblait risible aux prudents, alors qu’ils se contentaient, eux, de réciter leurs psaumes désincarnés en effleurant de leur index le tracé sinueux inscrit sur une pierre, au centre de la cathédrale : comme tous ces labyrinthes réduits devaient leur sembler un jeu d’enfant, de toute leur hauteur de créateurs d’un jour,  trouvant la rédemption de la pulpe du doigt, échappant au périple vers la ville sainte et ses chemins impraticables.

Un jeu d’enfants ? Pourtant longtemps l’entrée des lieux leur fut interdite, les secrets adultes ne résistant pas aux cornées implacables de la vérité infantile. Allait-elle découvrir, comme Rétif de la Bretonne en son temps dans les anfractuosités parisiennes  du buis du Jardin des Plantes, l’hideux commerce de couples masqués et insatiables ? Les yeux écarquillés, les sens en alerte, elle se contente pour l’heure de suivre sans aucune anticipation les longues formations de feuillage inextricables qui lui empêchent la progression rapide et facile vers l’issue. Elle ralentit son pas. Cette perte nécessaire de repères, qu’elle espère provisoire, lui rappelle la gravité soudaine qu’appelle en elle l’onde profonde lorsque son étendue se présente devant elle. Je peux comprendre, pense-t-elle, la mélancolie qui s’empare de chaque marin. La terreur mêlée à ce grand miroir ondulant où tout se reflète, ciel et embarcation dérisoire ne nous protégeant de rien. Les branchages chlorophylles assènent leur verdict maudit, je suis entourée de ce vert banni de la scène, portant malheur à l’artiste, et je suis plus petite que ces ronces qui pourraient recouvrir si vite ma sépulture. Il n’y a plus personne ici pour moi. Déjà la rumeur  des délices onctueux qui s’étalaient sur l’herbe s’évanouit dans cette éternité confortée par la distance immense que je parcours en revenant sans cesse sur mes pas. Elle se sent danseuse dans les ancestraux rites votifs, soudain. Le feu surgit derrière ses yeux, le sang suinte sur les parois, et la procession des hommes transis, circonvolution serpentant en grandes boucles l’entoure et l’emporte. Elle, virevoltant telle une toupie aléatoire, trouve cet équilibre parfait dans la force centrifuge, et sur elle-même parcourt les mille lieues du pèlerinage. Elle se dénoue, implore le centre, voudrait qu’il soit intact et originel, fulgurant et inouï. Son pas de danse souple l’a conduite à l’égarement le plus parfait. Par hasard, elle ressent les violentes secousses d’un état de l’enfance, apeuré et curieux, au rire épileptique et à l’imagination palpitante. Et toujours, autour, jusqu’à la nausée, rien qui ne permette à l’œil de fuir. Saisie, brutalement paniquée elle se met à courir. Le cauchemar végétal jonché d’avertissements ne l’amuse plus du tout. Il est temps de sortir, gare à l’épuisement. Au sublime romantique de l’affrontement doit succéder le triomphe puis la convalescence. L’errance sans fin est la malédiction de celui qui aura échoué. Le mirage doit disparaître. La jeune fille palpe avec effroi la densité des feuilles. Elle doit  pérégriner jusqu’au centre, jusqu’au reste. Elle ne ressortira probablement plus. Revenir, se dit-elle, il faut revenir. Je peux retrouver cette exquise confiance en mes propriétés fondamentales. Ne plus être un ennemi pour moi-même. Poliphile chercha non sans difficulté sa bien-aimée Polia au milieu des ruines d’un monde antique qui toujours, lui indiquaient le chemin.

Un autre motif de terreur pour le pèlerin du Songe est le bruit que font les arbres en s’entrechoquant : « un bruit étonnant et horrible » qui s’apparente à celui de l’enfer où l’on imagine grincements de dents et craquements d’os. Mais qui se promène seul dans la forêt connait bien ce bruit des arbres qui devisent entre eux sous l’effet du vent, ces frottements sinistres en lesquels se devinent parfois des gémissements de bêtes blessées, ou des ricanements diaboliques, présences autres qu’humaines dont les forêts sont le refuge. Nous ne sommes jamais seuls dans la forêt, une infinie diversité d’êtres y mène une existence obscure et difficile. (p 72)

Il faut que je puise dans mes veines le feu d’Annunzio, ma propre antiquité, cette préhistoire qui entérine mon instinct, me préserve, me reconduit. Je fus imprudente, consent-elle. Je me suis éloignée, en entrant, de la nécessité quotidienne désarmante pour ouvrir cette sphère poétique. Cette imagination fébrile, cette certitude perdue, cette inquiète progression nous laisse jusqu’au dernier virage incapable de voir scellé notre sort. Car tout peut se produire devant nous : la bête sanguinaire réclamant son lot de chair vierge, la statue séculaire prodiguant sa sagesse. Ou le miroir végétal d’un simple rien, dans lequel il faudra alors se percevoir pour ce que nous seuls savons de nous-mêmes. Essoufflée, lasse et grave, elle se remémore les multiples coups de reins qu’elle ne cessait de donner, là-bas, pour se délivrer des emprises. Tout ce temps, elle aspirait à errer sur ces terres nouvelles, à la recherche d’une bête à combattre. Et sa quête stérile la ramenait à la sortie, enfin, et déjà elle apercevait comme après trente longues années loin de sa patrie, les visages des semblables restés sur l’autre rive. Elle va sortir, ça y est, c’est certain, elle le sait, s’en amuse et pourtant. Derrière elle, les parois se referment, protégeant son secret. Elle n’ira plus, solaire, irradier les soirées de stupre sans élan. Elle caressera ce soir les corps de ses comparses, froids et mornes, mais elle saura ce qu’il en coûte de s’éloigner des méandres, de briser les cercles vicieux. Ils ne la reconnaîtront pas lorsqu’elle surgira des tentures, nue et transfigurée par son expérience.

Il y a toujours ceux qui ricanent, vains, sans savoir, et ceux qui sourient, forts d’une initiation rare.

Épouvanté par le bonheur édénique, immobile et trop simple, l’homme introduit des constructions gênantes dans les apesanteurs d’un paradis à la clarté insolente. Il aspire de toutes ses forces à endurer, combattre l’ombre qui dissimule ses forfaits, inquiet mais soulagé dans un même temps de ne jamais totalement parvenir à retrouver le Nord ni la trace de ses pas alors que sur lui, la nuit, à nouveau tombe.

Édith de la Héronnière, Le labyrinthe de jardin ou l’art de l’égarement, Klincksieck, 2009.




Compléments alimentaires, tirés de l’alléchante bibliographie de l’ouvrage :

Gabriele D’Annunzio, Le feu, Ed. des Syrtes, 2000.
Francesco Colonna, Le songe de Poliphile, Imprimerie nationale, 2004.
Marcel Brion, Les labyrinthes du temps, José Corti, 1994.
Georges Bataille, La part maudite, Minuit, 1967.

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