I’m
the livin’ proof of Churchill’s lies.
David Bowie, Quicksand.
J’avais piqué une citation à Winston Churchill. Lors d’un dîner mondain, une femme lui a dit : « Monsieur, vous êtes saoul. » Il lui a répondu : « Oui, madame. Et
vous êtes moche, mais demain, moi je serai sobre. »
Lemmy Kilmister, Motörhead, la fièvre de la ligne blanche.
Voici un petit livre dont il faut célébrer
l’existence, dernier né d’une collection déjà admirable (Texto, la pochothèque de Tallandier, consacrée à des textes et hommes forts de l’Histoire). L’éditeur a choisi de présenter dans leur
version originale, et fort bien traduite en vis-à-vis, les discours prononcés par Churchill depuis la prise de ses fonctions en 1938 jusqu’à sa défaite électorale d’après-guerre, en 1945. Chacun
est introduit rapidement par un état de la progression de la guerre, vue depuis la Grande-Bretagne, ce qui procure à l’opus un rythme haletant, un suspens renouvelé, ponctuant les interventions
lyriques du Premier Ministre, humanisant de ses formules pour la plupart célèbres, de sinistres constats et de poignants appels au courage et à la lutte. « Je n’ai rien à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur » clame-t-il très rapidement, avant de préciser au nom de son peuple
qu’aucune soumission à l’hydre nazie ne s’envisage.
« Nous faisons face à la plus terrible des épreuves. Nous avons devant nous maints longs mois de lutte et de souffrance. Vous demandez ce qu’est notre politique ? Je peux vous le
dire : c’est faire la guerre, sur mer, sur terre et dans les airs, par tous les moyens, avec toute la puissance et avec toute la force qu’il plaira à Dieu de nous donner ; faire la
guerre contre une tyrannie monstrueuse, sans égale dans le sinistre et lamentable catalogue du crime humain. Voilà notre politique. Vous me demandez quel est notre but ? Je vous réponds d’un
mot : la victoire, la victoire à tout prix, la victoire en dépit de toute terreur, aussi longue et difficile que puisse être la route, la victoire ; car sans victoire, il n’est point de
salut. »
13 mai 1940.
S’engage alors les conflits que l’on connaît tous, mais peut-être moins par la lorgnette de nos insulaires voisins.
« Nous tiendrons jusqu’au bout, nous nous battrons en France, nous nous battrons sur les mers et les océans, nous nous battrons dans les airs avec une confiance et une force croissantes,
nous défendrons notre Île quel qu’en soit le prix, nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur nos terrains d’aviation, nous nous
battrons dans les champs et dans les rues, nous nous battrons sur les collines. Nous ne nous rendrons jamais. » 4 juin 1940
À de nombreuses reprises, même lors de la capitulation et la collaboration pétainiste, des messages de soutien et de respect sont prononcés à la BBC à destination du peuple français. La nécessité
de détruire la flotte française postée en Algérie, afin qu’elle ne vienne grossir les rangs de la flotte allemande, sonne de la part de Churchill comme une terrible décision pour le salut du
reste du monde, et sa fermeté doublée de compassion pour les marins français donne un ton étrangement chaleureux à ses menaces bientôt exécutées de bombardement. Il conclue dans une emphase
rhétorique caractéristique, en vertu de sa ligne de combat indéfectible contre l’Allemagne d’Hitler et tous ceux qui s’y rallieront.
« En pleine harmonie avec nos Dominions, nous traversons une période de péril extrême et de formidable espérance, où chaque vertu de notre race sera mise à l’épreuve, et où tout ce que nous
possédons et tout ce que nous sommes sera mis en jeu sans retenue. Ce n’est pas le moment de douter ou d’être faible. Voici l’heure suprême qui nous appelle. » 4 juillet 1940.
Fin lettré et grand admirateur de la culture européenne, il cite en pleine tourmente la Bible, bien entendu, mais aussi Longfellow ou Kipling, les héros grecs du Péloponnèse ou ses ancêtres,
toujours soucieux de raccrocher un sens universel et cosmique aux immenses pertes subies par les peuples pendant ce choc de titans.
« J’ai cherché parmi eux un homme qui relève la muraille, qui se tienne devant moi, sur la brèche, pour le bien du pays, afin que je ne le détruise pas : je ne l’ai pas
trouvé. » Ezéchiel 22 :30.
En octobre 1941, son cri est toujours intact :
« N’abandonnez jamais, jamais, jamais, jamais – n’abandonnez rien, ni de grand ni de petit, rien d’important ni rien d’insignifiant – n’abandonnez jamais rien sauf quand l’honneur et la
raison l’exigent. Ne cédez jamais à la force, ne cédez jamais à la force apparemment irrésistible d’un ennemi. »
Et cette persévérance paye. En août 1942, l’Allemagne cède en Egypte contre les troupes britanniques. Cette victoire inspire cependant une prudence nécessaire à Churchill qui galvanise son peuple
tout en lui rappelant ses objectifs.
« Mais ce n’est pas la fin. Ce n’est pas même le commencement de la fin. En revanche, c’est peut-être la fin du commencement. Dorénavant les nazis d’Hitler vont rencontrer des troupes aussi
bien armées que les leurs, peut-être même mieux armées. Ainsi, ils auront à faire face sur de nombreux théâtres d’opérations à cette supériorité aérienne qu’ils ont si souvent utilisée sans pitié
contre les autres, dont ils se sont vantés dans le monde entier et qu’ils ont souvent employée pour persuader les autres peuples que toute résistance était vaine. » 10 novembre 1942.
Les conflits s’intensifient, puis arrive l’alliance américaine et son D-Day salvateur. Churchill en profite pour rappeler ce qu’il en a coûté, sans jamais le regretter, de libérer la France, dans
la grandeur de laquelle il semble toujours avoir cru.
« Nous avons perdu – je regrette de devoir en faire la déclaration – plus de 90 000 hommes tués, blessés ou disparus, et les Etats-Unis, y compris l’armée du général Patch, plus de
145 000 hommes. Tel est le prix du sang versé par les démocraties anglophones pour la libération du sol de France. » 28 septembre 1944.
La fin de la guerre, marquée par les accords de Yalta, le suicide d’Hitler et la soumission de Berlin, voit la fin de la carrière politique de l’orateur va-t-en-guerre. Mal préparé à des joutes
politiques électorales, car préoccupé par le problème japonais réglé de façon drastique par l’Enola Gay américain en août 1945, Churchill, favorable
à la Bombe H bien qu’il n’en soit pas encore question publiquement, perd les élections et doit renoncer à Downing Street. Les derniers efforts demandés à un peuple exsangue et lassé de l’humeur
belligérante de leur leader, furent probablement de trop.
« Je voudrais pouvoir vous dire, ce soir, que toutes nos sueurs et nos larmes sont derrière nous. Alors je pourrais mettre un terme heureux à mes cinq années de service, et si pensiez en
avoir assez de moi et que je méritasse d’être mis sur la touche, sachez que je le prendrais de très bonne grâce. Mais au contraire il est de mon devoir de vous prévenir […] qu’il y a encore
beaucoup à faire, et qu’il faut vous préparer à fournir, tant par le corps que par l’esprit, des efforts supplémentaires et à faire encore des sacrifices pour de grandes causes, si vous ne voulez
pas retomber dans les ornières de l’inertie, la confusion des objectifs, et le lâche refus d’être grand ». 13 mai 1945.
Le vieux lion, cette fois-ci, ne fut pas entendu.
Winston Churchill, Discours de guerre (édition bilingue), Tallandier, collection Texto, 2009, 12 €.
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