Jeudi 29 juillet 2010 4 29 /07 /2010 23:12

 

 

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J’interromps les publications sur ce blog pour quelques temps, afin de recharger les batteries. Ne croyez donc pas que je pars en « vacance », j’évite de m’insulter en pensant que je ne vais rien faire de cette torpeur auguste pénible. Au contraire.

 

De retour fin août ou en septembre, après quelques temps d’un repli stratégique qui me donnera enfin le temps d’accoucher en cachette.

 

Vous trouverez donc peut-être ici, si je brûle ardemment de revenir en ces lieux désertiques et bien sombres, des notes sur Wyndham Lewis et ses mémoires, Philippe Muray l’intégrale, E.R. Dodds et l’âge d’angoisse, Pétrarque traduit par Denis Montebello, Arthur Cravan précipité par Lacarelle,  Léon Bloy et sa sueur de sang, le pamphlet selon Frédéric Saenen, le catalogue de l’exposition Crime et Châtiment sous la direction de Jean Clair, deux histoires  de l’Islam sous les plumes de Sabrina Mervin et Claude Cahen, Ralph Keysers et son intoxication nazie de la jeunesse allemande, Métacortex de Dantec, Las Casas et sa destruction des Indes, Adalbert Stifter le faux calme, [Plotin et son regard simple, l’imposture de Bernanos, Dagerman et ses condamnés sous réserve que, comment dire… j’évolue assez vite pour effleurer l’idée folle d’avoir quelque chose de propre à en dire], le dernier Bret Easton Ellis, quelques hérétiques… de ma composition ou de celle de plumes amies. Inutile de vous rappeler que ce sera toujours autant le bordel par ici. Sans aucune fantaisie. Et en serrant plus que jamais de près les valeurs sûres. Comme je suis incapable de me forcer, nous en reparlerons, de ce gentil programme.

 

En attendant, voici un modeste index des auteurs /ouvrages que j’ai le plus aimé évoquer ces temps-ci, fût-ce n’importe comment, pour faire figure de best of et de tendre au-revoir:

 

Artaud Antonin, Histoire vécue d’Artaud-Mômo

Asensio Juan , La littérature à contre-nuit, La Chanson d’amour de Judas Iscariote

Chessex Jacques, Le vampire de Ropraz

Churchill Winston, Discours de guerre

Dagerman Stig, La dictature du chagrin

Dantec Maurice G., American Black Box

Farid Ud-din’ Attar, La conférence des oiseaux

Gomez Davila Nicolas, Le réactionnaire authentique

Héronnière Edith de la, Le labyrinthe de jardin

Herr Michaël, Putain de mort

Hess Karl, Petit traité du bonheur et de la résistance fiscale

Hofmannsthal Hugo von, Lettre à Lord Chandos

Huxley Aldous, Jaune de crome

Labriolle Pierre de, La Réaction païenne

Martinet  Jean-Pierre, La Grande Vie

O’Brien Dan, Les bisons de Broken-Heart

Pessl Marisha, La physique des catastrophes

Picard Georges, De la connerie

Quignard Pascal, La barque silencieuse

Ray Jean, La cité de l’indicible peur

Remarque Erich Maria, À l’Ouest rien de nouveau

Rule Ann, Un tueur si proche

Tomkiewicz Stanislas, L’Adolescence volée

Velut Stéphane, Cadence

 

Mhh, c’est mince.

Que pourrais-je donc rajouter pour étoffer ces jambes cacochymes? Ah, oui, regardez  ces soutanes tissées pour tout couvrir, il se pourrait un jour que toutes je les retire :

 

La Réaction

Triomphe.

Fausse route

Prometteuse

Sur scène, Thomas, je serais victorieuse !

Soyez patients, il y a des victimes

Les frayantes

Because the night belongs to… nightmares

Nous sommes les morts

Nathanaël, descends de moi mais n’oublie jamais de remonter

Suspension

 

 

De l’image ? Mais qui tache, alors:

 

La Vida Loca ou comment mourir pour rien ni personne

Infectés

Salo, ou comment j’ai perdu ma virginité

 

Enfin, selon mes statistiques, LA note superstar, allez savoir pourquoi:

 

Ma condition féminine, ou femme qui lit à moitié hors de ton lit

 

Sinon, j’ai aussi un travail :

 

Brasillach en janvier

 

 

 

À bientôt peut-être, ne pleurez pas je suis juste à côté, je laisse la lumière allumée dans le couloir.


Publié dans : Back to basics : les fondations
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Mercredi 28 juillet 2010 3 28 /07 /2010 01:26

bad-lieutenant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Oui, mais il faut qu’il y ait eyecontact.

-  Ah oui. Si tu savais ce que je suis fatiguée. Eyecontact, maintenant…

- Oui. Tu auras des numéros.

- Oui. Eyecontact et puis des numéros. »

Je vide mon verre. Pas la peine de ressentir quoi que ce soit, je me préviens. Ceci tombe plutôt bien. À peine la morsure du vin, et puis ce grand rien immédiatement consécutif à la consigne : « eyecontact = numéros ». 

« J’ai perdu 7 kg. Et c’est stupide, me vider de la sorte ne sert à rien.

- 7 kg, mais c’est super ! »

- Ah, et pourquoi donc ? Je suis fatiguée, je tiens tout à bout de bras, je m’efforce et j’endure et voilà, ya trois connards, les indéfectibles du premier rang qui applaudissent ? « Ouais, youhou, t’es la meilleure, go on Bridget », je les crois pas, je suis unique comme toutes les autres à qui ils le disent et puis merde, tu vois, merde. Juste, merde. Plus envie. Feu sacré au vert, tout le monde me passe dessus, tout est gâché, un cul de princesse tu dis ?, et pas de roi pourtant hein faudrait que je la ferme mais voilà, pas envie, déjà mortifiée tu vois devant les protocoles à la con « Et salut, mais oui tu es formidable » mais non, connard, non, pas formidable, pas impressionnante, pas même une lueur de cette intelligence que tu crois voir, tout falsifié et c’est facile, j’ai appris à tout simuler. Mais non c’est pas ce que je voulais dire. Je sais des trucs mais ça n’a aucune importance. Je simule pas ce que je sais, c’est juste que… je sens que je pourrais tout aussi bien savoir autre chose, je me remplis sans cesse, j’ai l’impression que rien ne reste, et tes yeux tu sais, tes yeux qui réduisent la focale je vois bien, tes prunelles qui reculent, je sais que tu viens de m’exclure de ton monde pour une malheureuse phrase qui est déjà de trop pour toi qui n’est qu’un simple commencement pour moi. Je ne sais plus ce que je cherche. Qui , pour qui est-ce que je m’emmerde à lire Cyrille d’Alexandrie ? Yaurait bien quelqu’un mais il s’en rend même pas compte, le bellâtre et il s’en fout, il est loin il reviendra plus y’en a pas pour tout le monde, là. Faut être conne quand même. Pour y croire. Qu’il va être un jour pour toi.

« Je sais pas, je me rends pas compte.

- C’est pas la fête aujourd’hui dis-moi.

- Non, ça va, je suis juste un peu fatiguée, j’ai passé la journée dans les archives et les photocopies… »

J’emmerde ta fête. Je ne suis jamais à la fête,  j’essaye et parfois, tu sais, je danse, ouais. J’aime ça, ça vibre et tout. Je chante, voilà, oui, moi aussi, tu vois je chante toutes ces conneries exceptionnelles… ouais, ça traverse. Je ris, faut voir, j’ai toujours toutes ces dents immaculées pour rire, ça brille, c’est haut au-dessus du menton et ça fait sa fière. Je résonne, j’entends mes pas et je tombe dans mon grand trou, là, juste là dans la poitrine, je m’absorbe, et puis plus personne, va savoir où je suis encore barrée. Tu traverses, tu te manges la bagnole, personne ne le sait. Point.

Une porte en verre, fermée entre moi et le salon et quoi ? Toi, tu passes, tu penses rien devant une porte en verre. Ou tu te dis tiens elle est fermée bizarre on pourrait l’ouvrir ça casse un peu l’espace, ou alors, ouais elle est pas super cette porte tiens. Ou rien, le mieux c’est que t’as pas que ça à foutre de penser devant une porte en verre fermée. Ben moi, je passe jme dis tiens je vais exploser cette foutue porte en verre, je vais même en manger des morceaux pour leur montrer à tous ce dont je suis capable, je vais littéralement éclater tout ce foutu verre partout avec ces traces de doigts dessus qui cassent un peu l’espace ouais et ça m’étouffe, et en un quart de seconde je me dis ça. Et puis je passe en souriant et je fais rien, évidemment, oh, je tiens pas plus que ça à me faire enfermer, je sais comment ça se finit tout ce merdier. Donc je passe.

Réunion Weight Watchers, attends, laisse-moi finir, il faut bien faire partie de ce monde, ok ? Réunion Weight Watchers, et là c’est la grande débandade, et il faut pas craquer, et puis quoi, on nous force pas hein. Et moi je me lève, détruite, le short hagard, flottant dans mes fringues d’ex-grosse et la mèche molle de junkie rédimée, et j’lui dis que j’ai bouffé tous mes points, ouais, jusqu’au dernier et encore, j’ai pas compté le sperme, parce que parlons-en, ça fait combien de propoints de merde une bonne giclée de sperme ? – et puis Rhhhoooo, ouhh la la, moi j’me marre bien en attendant, ouais. Faut réfléchir à tout oui ou non ? Et ça compte sur la réserve ou on peut les prendre sur les points journaliers, ces bonnes éjaculations faciales vraiment rassasiantes ? « Les éjaculations faciales, c’est une preuve d’amour », à dire avec l’accent Lot-et-Garonne, oh ça va, j’en ai entendu trop, tu sais. Bien trop. La station est en travaux, prochain arrêt Saint-Jacques. Ben non, j’ai rien dit, non. J’ai souri, j’les ai bien bouffé, mes poings, pour pas le dire.

Attends, parce qu’après tout ça, madame donne dans la poésie tu comprends. Madame prose, madame vibre et vitupère, elle a ses ptites humeurs, la merde, jte dis, la merde intégrale. It’s all about sperm. Va pas chercher plus loin. C’est parce que pour nous, c’est magique, le sperme. Sans pénétration point de salut. Oui mais voilà. L’âme, et dieu dans tout ça, et vas-y que je m’amende en relisant mon saint Paul.  Imagine un peu que depuis la nuit des temps, ya des gens qui se mangent entre eux. Que veux-tu que je te dise de plus ? Va relever tout ça. On lèche nos sécrétions. On abandonne.

Et à chaque fois, c’est juré, à chaque fois, je quitte violemment la partie. Je me lève et je fais un scandale, je fais un Festen à chaque fois que je le peux. Je leur dis de ces trucs, faut voir comme ça me tabasse d’abord moi de les sortir. Je vomis tout. Je suis sage allez, deux minutes, juste le temps de comprendre exactement quel objet de la table je vais balancer à la face de qui et une fois le plan en place, ben ouais, je mets à exécution tout de suite j’ai tellement peur que ça refroidisse. Ya pas de rescapé, hein. Je les aime tous, et soudain, je leur déchire la face, et je disparais. Pourquoi ? Parce qu’il y avait pas d’amour dans leur giclée royale à eux et j’ai bien vu ça dans leurs yeux, faut pas déconner, recevoir d’accord, se faire souiller, merci.

Parce que finalement la lâcheté est partout. Ils pérorent, ils savent rien. Ils me font attendre, les salauds, ils jouent aussi, ils posent le consensus. Regarde-les, ils minaudent et moi je croyais qu’il restait sous eux des destriers. Connasse. Non, mais non, ça leur convient comme ça. Faut pas déplacer les lignes, faut pas perturber les cercles, maline. Et moi je maigris, je deviens un peu plus belle, il paraît, j’ai pas trop d’expérience faut dire. Je me muscle parce que je veux pas m’émietter. Je suis posée par terre. J’essaye-de-comprendre.

J’en ai plus rien à foutre. Si ça fait mal, ben, jme rassure en disant que ça vit encore là-dessous.Je suis même pas innocente pour racheter qui que ce soit.

Je sais même plus enlever la main quand ça brûle. J’ai tous les signes je les ignore. Je con-ti-nue, I’m alive-ouh ! I’m in love – yeah ! Mon cul. J’fais comme, mais j’ai plus vraiment les nerfs pour. Je prends toujours les inaccessibles comme ça jsuis bien sûre que personne viendra m’emmerder. Ouais, t’aimes pas quand je suis vulgaire. Je peux dire des trucs de fous, improviser des alexandrins, réciter du Machin par cœur, qu’est-ce que je fous à me compromettre dans la langue pute, oh !

J’ai tout compris, mec : les rictus, les silences. Va te faire foutre. Je resterai pas jte dis, je resterai pas comme ça, à te regarder fuir la gueule de travers, emmerdé parce que oui, j’ai pigé, évidemment, et j’ai le soupçon tragique tu vois, je me tais, la décomposition avance, tu vois bien que je suis déjà plus là je peux plus reprocher, je peux plus rien dire non, je veux plus rien te dire, je veux plus rien signifier tu comprends rien, je me ravale en disant rien et ça ronge mais je veux pas t’empêcher, je veux pas t’emmerder, je dis plus rien, j’arrête. J’essaye de pas trop trop sombrer pour pas tâcher le tapis de ta mère, tu vois.

Ils se foutent de ma gueule quand j’arrête de rire. Ils disent que je sais pas m’amuser. Ils disent « ouh la la gros dossier » et je dois m’excuser. À leur face insignifiante, gagnée par l’immonde soleil en bombe, je dois m’excuser. Je dois faire allégeance à la fausse légèreté, ne rien déranger. J’ai pas le droit tu vois. Je dois pas. Mais j’ai pas eu la joie en perfusion, je rattrape comme je peux, parce que ça va, hein, me regarde pas comme ça. Je vais vachement mieux que ces pantins qui tressautent au moindre éclat.

Ça me dit pas pourquoi je lis De Maistre, croyant justifier mon sacrifice prochain. Consentante qu’on te dit, là. Victime consentante. Ça va être un problème je te le cache pas. C’est quand même génial, ah ! Tu te purifies on sait pas trop comment, hein, on imagine que tu vas laver tes avortements, tes mensonges, tes infidélités, tes tortures, tes obscénités, tes sextapes dans toute la France, la France qui ploie, tes mythomanies galopantes, tes amitiés brisées, tes vols, tes obédiences honteuses, ouais, tu vas laver tout ça d’un ptit « ouais oh ça va j’étais jeune jsuis dé-so-lée », tu te mets à genoux, tu papillonnes, tu déboutonnes et puis tu vas donner ta nouvelle sainteté pour racheter un immonde salopard qui te remerciera pas. On va te dire que c’est un concept vachement génial que le secret a bien gardé. Que t’es élue, quoi. Tu vas y aller. C’est caché, alors tu vas y aller. C’est bon, vas-y. Tu vas glisser ta langue dans les derniers recoins, tu vas collecter la semence assourdie par les râles, c’est bon jte dis, tu risques rien bébé, c’est cool, ouais, c’est bon, vas-y. T’es sale, tu corresponds plus, voilà c’est fini, mais tu peux donner un ou deux de tes derniers organes tranquilles pour qu’un enfant blond, futur immonde salopard, sorte de sa chambre d’hôpital ou mieux, tu vas te tuer, ouais, sur l’autel, et Dieu, il va comprendre qu’il faut qu’il aille mieux. Maintenant, il faut se remettre, mec.  Prends sur toi. Reverse.

Mais si ! ça va se passer exactement comme cela. Et l’homme, il va te dire que t’es qu’une pute assise au bord de l’abîme, que même l’abîme ne veut pas de toi. T’as plus que cette allumette, et cette essence sur toi.  Tu laisses sécher et tu rentres chez toi. Tu veux même plus flamber, tiens. Tu sèches, tu rentres, et il t’arrive plus rien.

T’as essayé de faire comme on t’a dit, pourtant. Mais c’était plus fort. T’as jamais voulu suivre, bien fait pour ta gueule. T’as toujours aimé en silence, avec ce putain de sourire tragique qui assure que tout va bien, tu sais même changer ta voix pour qu’on sache pas que tu pleures derrière la porte. Tu sais tout faire. Ouais. Et plus personne te croit.

T’es gâchée. T’es partie. Et devant toi, …

« … Et donc j’ai terminé la première partie de mon manuscrit sur la vie de l’homme, je dois attaquer l’œuvre, j’imagine que j’en ai encore pour, allez, six mois. C’est que j’ai une bonne partie de ma patristique à relire, et toute une sérieuse mise au point à faire sur les manuscrits existants, on n’a rien traduit encore, ou si peu du plus important, par exemple, pour les discours de Libanios, j’ai la version anglaise, c’est déjà pas si mal, mais je n’arrive pas à remettre la main sur les huit derniers livres de la réfutation de Cyrille d’Alexandrie contre Julien. Aussi, on n’a presque rien non plus de Théodore de Mopsueste, or, comme adversaire de Cyrille pendant le Concile d’Éphèse, il s’est posé là. C’est vraiment pénible que je ne fasse pas de grec, c’est un immense désavantage, je me serais débrouillée toute seule. Je vais probablement m’inscrire à des cours du soir d’histoire des religions, entre autre, et puis apprendre l’allemand en urgence. Ah, et je ne t’ai pas dit, j’ai fini le discours de Mamertin, j’en ai tiré des choses exceptionnelles, sur l’état de la corruption du gouvernement du temps de Constance, notamment, enfin bref. Il donne quelques exemples assez fameux de… mais assez parlé de cela, excuse-moi.

- Toi, t’es sur la bonne voie. C’est passionnant ce que tu fais. C’est très impressionnant, mais ça ne te manque pas la vie normale ? /Putain de…et le silence, bordel… si tu savais comme ça me manque, le silence originel et tout recommencer/  Tu reprends la même chose ? 

-Oh, bien sûr. Merci de m’avoir écoutée, tu es vraiment un ami. »

 

 

Publié dans : Inadmissible ! : les privés d'autorité
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Samedi 24 juillet 2010 6 24 /07 /2010 21:06

 

Contre le passé, y a rien à faire,

Il faudrait changer les héros, dans un monde où le plus beau reste à faire.

Daniel Balavoine, Tous les cris les SOS.

Il me reste l’image de ce corps meurtri qui pousse un cri. Entends ce cri.

Daniel Balavoine, Un Enfant assis attend la pluie.

 

guillaume depardieu

 

Pour Bernard Giraudeau.

 

 

 

 

 

 

Attends-moi !

Mais attends !

Le bateau mugit, et son sillage m’écrit un adieu d’écume immédiatement effacé par la mer. Je vois ton dos sur le pont, tu ne te retourneras pas. Je pleurerai donc toujours devant les dos qui me refusent le miroir du regard, et la mer.

J’ai vu un peu plus tôt sur les courbes patinées de ton visage courir une incroyable lumière, tes yeux ouverts sur loin irradiaient les angles mutins de tes joues et les profondes, minuscules stries de ta peau renfermant tes secrets.

J’irai n’importe où pour te voir, jusqu’à appeler doucement dans le noir. Je me quitte un peu plus sans vous, mes beaux maîtres d’image, mes grands diables de mages surgissant des écrans, des enceintes, génies tenant toutes leurs promesses de beauté, d’aventure, de fêlure et de force.

Et toi, qui fuis, qui quitte et disparais, je continuerai à suivre ta trace. Je n’ai jamais eu peur d’avancer, j’y perds ma fraîcheur, ma beauté, je ferai tous les sacrifices nécessaires pour retrouver l’odeur bienfaisante de ton palier. Je vois ton dos, je glisse contre, j’embrasse ton cou. J’accompagne ton étoffe jusqu’à terre. Je pose mes mains sur ta chaleur, je leur demande d’intervenir, elles absorbent toute ta douleur, tes épuisements, tes errances. J’humecte mes lèvres pour recueillir le sel de ta sueur. Je caresse, attrape, empoigne ce magnifique dos, cette nuque sauvage impossible à plier. Je te couche et te borde, les sanglots longs, les rêves pénétrants, ma vie brisée car tu viens de mourir et tu es parti sans moi. Je jetterai cette terre sur toi. Je n’ai plus besoin d’aucune terre sans toi. Les lèvres bleues, les mains rouillées je suis inemployée, inutile, arrachée, oubliée sur le quai. J’ai peur pour ceux qui restent, je sais qui va mourir, j’attends cette infamie le ventre et les artères intactes prête à imploser de nouveau. J’ai l’urgence aux talons de courir après ceux qui ont encore des heures, du temps à partager, à vivre, des dos superbes et doux à m’offrir en pâture.

Morts trop tôt. Morts pour rien. « Tout vivre pour que la mort n’ait plus rien à nous prendre...» Elle ne nous prendra rien, non pire, elle reprendra tout et dans une inspiration terminale, elle avalera la ronde folle que nos heures a formée.

La voix de Daniel Balavoine, sa poésie naïve, pure, écrasée brutalement sur le sable mouvant par une grande main impatiente de ces atermoiements vains. Pour quelle autre voix d’ange s’est-il lui à jamais tu ?

Le souffle d’Alain Bashung, son sang tourné, la puissance contagieuse de son désarroi. Le mal en face. Pour quelle existence enfumée et précieuse s’éteint-il en secret ?

Leur voix déjà centenaire me parvient tout entière, et me transperce encore par un maléfice souverain.

Le destin de Guillaume Depardieu, son incroyable Passion, son père Saturne. Pour qui a-t-il payé de son corps martyrisé, qu’il aura vu réduire, et la gueule cassée reprendre le chemin des damnés ?

Les yeux de Bernard Giraudeau, sa fuite en avant sur les mers, alors qu’accroché au radeau de la scène, il fut recueilli par une plume. Encore le mal. Une lutte de dix ans, une seconde sur le grand canevas du diable. Le mal nous fait sa dernière mauvaise blague en nous laissant croire un instant qu’il pourra reculer, que nous saurions le vaincre.

Sept jours que Bernard Giraudeau est mort, c’est d’une tristesse impossible. Il a retiré son souffle du peu qu’il restait pour la respiration des masses. Sept jours que le monde se recrée autour de son absence.

La mort des hommes qui appartiennent à tout le monde répand trop de deuil. Brûler ces plus belles images laisse les grands albums froids et ternes, jonchés de pigeons proliférant autour des dépouilles d’aigles, dont la tristesse infinie de l’œil éteint ne luit même plus, mouchée par l’hideux.

L’effroi pur, quelqu’un l’aura senti en assistant au dernier souffle de celui qui succombe.

Détresse d’un corps qui soudain ne respire plus. Et puis ce masque, si vite. Tout est parti.

Nos larmes, réflexe pour laver la peur, la rage de n’y rien comprendre après des siècles de questions.

Notre cœur, à protéger, qui sanglote en silence derrière le sourire condamné à se lever avec le soleil. Un sourire pour nos disparus en mer. Un sourire et des sanglots d’amour insoumis à la catastrophe. Un sourire pour toi Daniel, Alain, Guillaume, enfin pour toi Bernard. Pour cet enfant assis. Pour la faiblesse des élans, la chute infinie, le rire de défense, les sanglots de chagrin parce qu’un cœur à nouveau se brise. Un sourire insolent qui résiste à l’amer pour que cet « à nouveau » disparaisse et que chacun, nu et violent, soit loué comme le premier mort de toute l’humanité, comme le premier amant à Juliette arraché.

La Passion intacte. Le Cri rauque à mesure qu’il faut poursuivre. La Passion. Le Cri. Surgir du chagrin, et l’anéantir pour faire place au suivant comme s’il était encore le premier. Il sera toujours le premier. Et puis son dos offert, ambré, cambré, adolescent, appellera nos mains ainsi devenues vierges, appellera nos toutes premières caresses, aux baisers bien brûlants montés des fours qui sauvaient des torrents, tout ces temps de chagrin, l’amour.

 

Attends-moi et reprends ton souffle !

 

 

 

Publié dans : Melancholia: de la bile noire sur la page
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Dimanche 18 juillet 2010 7 18 /07 /2010 19:22

 

Première partie

 

Rappel : À propos de La Conférence des oiseaux, de Farid-ud-Din’ Attar, traduit du persan par Manijeh Nouri-Ortega, adapté par Henri Gougaud, Points Seuil, coll. Sagesses, 2010. (CO)

 

Et de American Black Box, de Maurice G.Dantec, Albin Michel, 2007. (ABB)



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« Au premier jour des temps Il fit des monts les clous qui fixèrent la terre, sur elle Il répandit les eaux des océans et la rendit ainsi foisonnante et féconde. Il posa l’univers sur le dos d’un taureau. Il posa le taureau sur le dos d’un poisson. Sous le poisson n’est rien. Sur l’absence de tout repose toute chose. Dieu maintient tout sur rien. De l’atome aux soleils, tout est signe qu’Il est. » CO, p 17.

 

« La misère actuelle du monde peut prêter au rire, à l’incompréhension ou à la tristesse. Quand les trois se combinent, c’est le signe que le désespoir est absolu. » ABB, p 549.

 

Attar « le parfumeur » est un grand poète d’Iran. Travaillant dans la boutique de son père, à la fin des années 1200, il recueille les confidences de ses semblables dont la tristesse et le désarroi le consument au point qu’il cherchera toute sa vie, jusqu’à sa mort brutale par décapitation lors de l’invasion Mongole, à les réconforter et les unir. Sunnite d’abord, il se convertit sur le tard au chiisme et l’extrémité de sa branche, le soufisme. Il en revêt le manteau de laine blanche et compose, parmi d’autres œuvres poétiques et théologiques, cette Conférence des oiseaux, destinée à montrer le Chemin périlleux qui conduira à la rencontre finale, intériorisée, obtenue grâce à l’ascèse et l’amour. À l’instar d’un Marc Aurèle ou d’un Plotin avant lui, il ordonne de creuser à l’intérieur, dans les profondeurs de l’égo, avec sévérité mais prudence, humilité et vaillance, tout en faisant montre d’une acuité tout à fait permanente aux manifestations externes, globales du Divin. Car Dieu, au IIe, IIIe ou XIIIe siècle, n’est pas encore mort, et, pour reprendre les mots du très fin E.R. Dodds, dans son intense Païens et chrétiens dans un âge d’angoisse, « la foi dans un avenir miraculeux est une chose plus difficile au XXe siècle qu’elle ne l’était au IIIe. »

Le divin existe alors, mais encore faut-il s’en montrer digne, et le chercher sans relâche. Ce que le monde actuel ne veut plus entendre, ne peut plus entendre, c’est qu’après des siècles de philosophie, de progrès, de science et de psychanalyse, les seules réponses concrètes à tous leurs maux n’ont jamais cessé de se trouver, depuis la nuit des temps, dans ces trois simples injonctions : « Patiente, aime et endure. » Et pour ce faire, correctement, pour toucher  l’indispensable efficacité du remède, il te faudra accepter, combattre et apprendre. Le plus inadmissible étant que cela sera probablement lent, et bien souvent pénible. Mais quel accomplissement, progressivement, quelle sérénité parfaite baigneront la plupart de tes heures occupées à plus grand que toi…

 

« Un nouvel oiseau s’avança. Le bec pâle, il dit à la huppe :

–  Je manque de force, d’allant, de vrai désir, de volonté. J’ai vécu effrayé de tout, agrippé à ma part de monde. Mon âme est une nuit de deuil. L’angoisse a fait son nid dedans. Le bonheur ? Il m’est étranger. Je passe mon temps à trimer dans une fabrique à chagrins. Ajouter mes propres entraves aux mille pièges du Chemin, je ne m’en sens pas le courage. J’aurais bien aimé, croyez-moi, entreprendre ce beau voyage, mais vraiment, mon cœur ne veut pas. » CO, p 146.

 

« La raison sait beaucoup, l’amour ignore tout. Il est comme un enfant penché sur l’alphabet, il va sans savoir où, perdu dans l’indicible. » CO, p 77.

 

La huppe, qui a elle-même rencontré ce roi Simorgh après multiples dépouillements et transformations, rassemble tous les oiseaux de la terre afin de les convaincre d’entreprendre ce long voyage vers le salut, et le cœur, la source. Ils devront traverser sept difficiles vallées. Mais avant toute chose, elle doit réussir ce défi de taille : les convaincre de partir. Elle va donc déployer des trésors de philosophie et d’argumentation, tout en étayant chaque réponse donnée à chaque objection, et elles seront nombreuses, d’une myriade d’anecdotes, allégories et contes venant soutenir sa ferveur.

 

« La route était là devant eux, mais ils n’en voyaient pas le bout. Le vent soufflait, le vent hurlait :
 – Il faut se suffire à soi-même ! » CO, p 91.

 

« Je me suis comme senti obligé de ne pouvoir être accepté ici, en Amérique du Nord, et plus particulièrement au Québec, et je ne serai plus jamais accepté dans ma patrie d’origine. Non seulement j’ai brûlé mes vaisseaux mais aussi le port d’arrivée en son entier. Personne ne pouvait m’en empêcher, je l’ai donc fait. » ABB, p 273.

 

« Si tu veux bien, soyons précis. À combien de journées de marche est ce lieu où tu nous conduis ? La huppe répondit : - Sept vallées nous attendent. Au-delà est le seuil du palais de Simorgh. Combien de jours de marche ? On ne peut le savoir. Personne en vérité n’est revenu inscrire son chemin sur une peau de chèvre. Ceux qui s’en sont allés, l’horizon les a pris. Ils ont tous disparu. » CO, p 208.

 

La vallée de la Quête

 

« Lorsque tu atteindras la vallée de la Quête, mille et mille soucis te gâteront la vie. Des années de travail t’attendent. Rien n’ira comme tu voudras, tu devras renoncer à tout. » CO, p 210.

Ce terrible Réajustement… Les multiples tâtonnements dans le noir finissent par trouer de faible lumière des domaines multiples qu’il a fallu revoir de fond en comble. Lire, apprendre, demande d’appliquer, d’incarner. Il faut apprendre à abandonner ceux qui refusent de suivre, trancher les chaînes qui nous empêchent. Il devient impensable, jusqu’à la brûlure insupportable de ne pas être là où la Quête nous porte, de se taire, de supporter les jougs dont on aperçoit déjà les trop grosses ficelles. C’est dans cette première étape que l’exil prend toute sa mesure, il faut s’isoler pour protéger les maigres forces qui commencent à se former, encore mal assurées, qui risqueraient gros sous l’orage ignorant. Il faut s’aventurer vers l’hostile, l’égout, être bien certain de ne pas y avoir laissé la pépite d’or qui payera le trajet.

 

La vallée de l’Amour

 

« Le feu seul traverse le feu. Change-toi donc en torche vive si tu veux courir ce pays. Amant, rebelle débridé, incendie tout ce qui se risque à la rencontre de ta vie ! » CO, p 217.

 

Réapprendre à aimer plus que soi. Savoir donner son amour aux personnes, aux causes dignes de le recevoir dans toute sa puissance non simulée, savoir le refuser aux autres. Défendre sa torche dans les glaciers. Je répondais à un ami qui me faisait part de son incapacité à poser des mots pour écrire avec ses tripes : « écris comme si tu étais devant le tribunal qui va te condamner au bûcher, touche leur cœur en dépouillant le tien de fausses poses, c’est ta dernière tirade, alors, alors, que vas-tu leur dire pour ta défense ? »  

Mais plus encore, écris comme si l’on allait brûler la personne que tu aimes par-dessus toi, dans cette urgence sanguine de proférer les mots dont la performance dressera un bouclier autour d’elle. Tu n’as que tes mots, admettons que tes poings soient liés. Sauve-la. Sauve-toi. 

Il n’est pas nécessaire, ni souhaitable, de chanter littéralement son amour. Chacun de tes écrits, chacune de tes paroles doit en son cœur caché charrier cet amour inaltérable que tu portes à ce ou ceux qui le valent.  Tout écrit, toute parole leur sont ainsi directement, et exclusivement adressés.

 

« C’est quand on sait que la vie sur Terre n’est qu’une étape tragique, nécessaire, magnifique, unique, que l’on est prêt à mourir pour un être qu’on aime au-dessus de tout. » ABB, p52.

 

La vallée de la Connaissance

 

« Au bout du compte qu’advient-il ? L’un ne découvre qu’une idole, l’autre la maison de Dieu. » CO, p 226.

« Mon amour minéral m’attache au flanc des monts, mille chagrins m’assaillent et déchirent mon cœur, mais il n’est pas d’ami plus puissant et constant que la merveille dure. » CO, p 43.

 

Gaëtan Flacelière lui-même en chemin, parmi beaucoup d’autres de ses courriers intelligents et précieux m’envoie celui-ci (reproduit bien entendu avec son autorisation) :

 

« Dis-moi, est-ce que parfois tu ne te sens pas perdue entre les lignes ? Je veux dire, bouffée par ces millions de lignes, sans parvenir à les trier, les agencer, en tirer quelque essence ? J'ai cette sensation, souvent, que l'oeuvre humaine est trop immense pour un être du 21e siècle... Ces piles et piles sont déprimantes. Peut-être aurions-nous été plus heureux au 17e siècle, quand l'ensemble du savoir tenait dans une encyclopédie de 300 pages. We shall be as gods, comme dirait Nietzsche, aujourd'hui, nous ne pouvons qu'essayer de tenir qu'un unique grain pour une gigantesque plage. Condamnés à l'ignorance. Sans réussir à réellement choisir. J'ai l'habitude de remiser les livres lus à la cave, de ne garder que ceux que je dois lire, ce qui fait plus de trois grosses bibliothèques. Cela me donne le tournis. En établissant une moyenne, assez optimiste, de 200 pages lues par jour, il me faudrait entre quatre ans et six ans pour les lire. Parfois, je pense à arrêter d'acheter, de compiler, de compléter, pour me concentrer sur ces 500 ouvrages, en autarcie, sans m'intéresser à ce qui se publie ou ce qui a été écrit d'autres sur les mêmes sujets. »

 

Ce à quoi je lui réponds :

 

« Oui oui oui, tout à fait.

Je me sens un bébé parmi les titans. La panique régulière est un constituant fondamental de toute personne sérieuse. Fréquenter des gens comme Juan ou toi peut réactiver momentanément la panique de ne jamais se sentir au niveau. Essayer, ne pas se décourager, tout tenter pour tisser une toile tout à fait unique, puisque mêlée de Nazianze comme de la série Fringe, ce qui était donc impossible au 17e siècle, m'intéresse au plus haut point. Ne pas tout lire, non, mais faire quelque chose de tout ce qu'on lit, voit, vit, est. L'écriture seule peut

le permettre, pour avoir tenté beaucoup d'autres domaines. Mon angoisse à moi, qui m'a fait tenir ce blog, c'est la mémoire. C'est devoir relire en plus de lire. C'est perdre des impressions réelles, des moments, des gens, je voudrais tout consigner. Mais je me sens sur une voie hautement sécurisée, je me suis longtemps dispersée et tout soudain semble commencer à se mettre en place, d'une façon qui m'échappe parfaitement. Je ne suis plus désespérée, ni perdue, je sais. Quoi qu'on en dise, nous savons, Gaëtan. Rien à foutre des piles, je les encourage probablement de façon suicidaire, je ne me sens bien qu'au milieu de milliers de livres non lus.

Mais ce que je sais, je ne sais pas d'où je le sais, et cette primitive connaissance me fascine, qui s'éclaire quand je lis un bon livre qui me dit "tiens, ce que tu pressentais, je viens de te le dire clairement." C'est grisant, plus que cela, cela m'implique dans un grand schéma qui ne peut donc exclure aucune spiritualité.

Je suis partisane du doute accompagné de poutres de certitudes solides, elles-mêmes érigées par cette connaissance primitive, ou "bon sens", dont je ne sais rien des origines, ou si peu. Oui c'est dingue, et plus tu  mêles les supports (séries, musiques, arts etc), plus tu charges ta structure de multiples références, j'ai eu souvent peur de m'écrouler complètement, perdre la raison, tout ça. Ou alors exploser sous les affects délivrés, étant peu calme de nature.
Mais finalement, ça me leste, empêche la dispersion dans l'air, me force à la concentration, et c'est pour cela que je suis peu méthodique, mais inquiète par ce qui me contraindra autrement que par l'envie pure d’aller chercher ma dose.... j'ai fini par arrêter, oui, tout ce qui prenait le contrôle sur moi, j'ai besoin de toute ma disponibilité et vigilance pour accueillir toutes ces lectures, n'oublie pas que nous ne parlons pas de bluettes gentilles, la plupart du temps... »

 

 

La vallée de la Liberté solitaire

 

« La quatrième vallée est nommée Liberté solitaire. On y découvre l’art de se tenir debout, sans maître ni tuteur. » CO, p208.

 

La plus dure à arpenter, à l’heure invraisemblable des amitiés métastases par affinités pré-sélectionnées par moteurs de recherche. Nous y sommes, compagnons, à cette solitude qui ne porte jamais son nom, qui nous enferme avec nos « semblables ». Nous y sommes, mes amis, à cette séparation irréparable, car moi, je ne supporterai pas de vous partager avec le premier pixel venu répondant aux critères listés sur le côté. Au jeu du « à prendre ou à laisser », j’ai fini par ne plus rien souhaiter de quiconque. Et fus largement exaucée.

L’extrême fragilité des liens ne suffisent plus à tisser ces réseaux que l’on appelle pourtant, visiblement, et plus que jamais, de nos vœux. La mondialisation simultanée des rapports nécessite un entraînement de spartiate pour ne pas disparaître dans la multitude, ou, bien au contraire, pour consentir parfaitement à disparaître de cette foire aux profanes rois.

Je me suis remise de tous mes chagrins d’amour, je crois. J’ai appris, c’est le jeu, à conquérir, à perdre. Je recommencerai, puisque rien ne dure de ces flambeaux superbes.

J’ai trouvé plus déchirant, pourtant. Je tente, dans cette vallée, de me remettre péniblement de la perte irrémédiable de tout espoir de retrouver un jour un clan, une tribu, des alliés. Ils m’ont été arrachés et furent dissous par une arme de destruction massive impossible à juguler : la fabrication quotidienne, exponentielle, de milliers de faux-amis étouffant toute possibilité de retrouver les siens. Je refusai de me plier aux courbettes lissantes qui plairaient à vos multiples nouveaux amis, clones à cerveau unique, je vous les laisse donc, ces précieux profils dont vous ne saisirez que trop tard la face hideuse.

Tout « ami » produit par la Machine est une aberration dont j’essaye de penser que la greffe pourrait tout de même, par accident, prendre. Ils me seront tous, sans exception, repris, il est d’autant plus nécessaire d’apprendre à vivre sans eux.

 

Dans ce climat que le XIIIe siècle n’aurait jamais pu prévoir, la Liberté solitaire me semble au contraire, et plus que jamais, une étape vitale de rattachement à des maîtres, des tuteurs qu’on ne rencontrera jamais, d’un autre temps, celui qui ne partira plus, ne pourra pas trahir.

Mais, tous autant que nous sommes, je ne nous pardonnerai jamais cette infecte prostitution à la Toile. C’est la plus grande douleur que j’ai dû supporter sur mon chemin, celle qui continue régulièrement à assécher ma joie, mon espérance, et une loyauté que je tente toutefois de préserver envers certains, envers et contre tout  et tous, donc, de plus en plus nombreux.

Accepter d’être fidèle à ceux qui ne le sont pas est probablement la plus contraignante des démonstrations amicales (et probablement amoureuses, de plus en plus) de notre siècle débile.

C’est mon immense incohérence, mon paradoxe sordide. Longue, interminable me semble cette vallée avant l’évidence.

L’acte le plus éclatant de cette étape devra consister j’en suis sûre, en ce qui me concerne, à lacérer cette Toile maudite une dernière fois pour ne plus jamais y revenir. Je serais ainsi enfin et seule, et libre.

 

«  Les grandes amitiés ont ceci d’insupportable qu’on ne peut être trahi que par elles. » ABB, p 66.

 

 

La vallée de l’Unité

 

« Un homme interrogeait un fou. – Qu’est-ce que le monde ? Explique-moi ! – Le monde, lui répondit l’autre, est fait d’infamie, de vertu, de mensonges, de vérités. Imagine un palmier de cire au feuillage multicolore. Pétris-le. Ses teintes se confondent. Elles étaient cent, n’en reste qu’une. Quand vient l’Unique, le deux meurt, et l’on ne peut plus conjuguer ni je, ni tu, ni nous, ni rien. » CO p 241.

 

L’étape mystique par excellence. L’empathie, l’attention perpétuelle. Je n’en sais que trop peu encore. Je suis bloquée au-dessus.

 

La vallée de la Perplexité majeure

 

« La sixième est obscure. » CO, p 208.

 

Elle constitue les trois quarts de notre temps humain.

 

La vallée de l’Épuisement

 

« La septième est nommée (que l’Aimé t’y protège !) la vallée de l’Épuisement. Tu découvriras là l’infinie pauvreté des perdus sans espoir. Au-delà, tu n’as plus la force d’avancer. Tu te sens attiré, appelé par l’Ami, et tu ne peux plus rien, ni Le voir, ni L’atteindre. La moindre flaque d’eau te semble un océan. » CO, p 208.

 

Au terme de laquelle, fréquemment, l’on ne peut même plus parler. À peine écrire. Et il faudra à nouveau tout recommencer, la nuit, je l’espère, je le sais, portant conseil.

 

« Personne en Occident, et encore moins en France, n’a encore pris pleinement conscience de cet infime détail : l’heure de la récréation est terminée. » ABB, p 243.


 

 

 

 

Publié dans : L'humanité mise à mal: témoins de guerre
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Samedi 17 juillet 2010 6 17 /07 /2010 22:30

Ground Zero 4



 

« Si la seule solution est la mort, nous ne sommes pas sur la bonne voie. »

Albert Camus, Les Justes.

 

« You might have succedeed in changing me. I might have been turned around.

It’s easier to leave than to be left behind, leaving was never my proud. »

REM, Leaving New York.

 

« À la différence de nos devanciers, les hommes de notre génération sentent au plus profond de leur cœur qu’une Pax Oecumenica est de nos jours une nécessité urgente. Nous vivons dans l’appréhension quotidienne d’une catastrophe que nous craignons de voir fondre sur nous s’il n’est pas trouvé avant peu le moyen de pourvoir à cette nécessité. On n’exagèrerait guère en disant que l’ombre de cette crainte qui barre à présent notre avenir nous hypnotise et inflige à nos esprits une paralysie qui commence à se manifester jusque dans les banales occupations de notre vie de tous les jours. Or, si nous parvenions à fouetter notre courage pour regarder cette peur en face, nous n’aurions pas la récompense de pouvoir la chasser avec mépris comme une simple phobie irréfléchie, car sa nocivité réside dans le fait indéniable que ses racines sont rationnelles. »

Arnold J. Toynbee, Guerre et civilisation (1950).

 


La Conférence des oiseaux, Farid Ud-Din'AttarÀ propos de La Conférence des oiseaux, de Farid-ud-Din’ Attar, traduit du persan par Manijeh Nouri-Ortega, adapté par Henri Gougaud, Points Seuil, coll. Sagesses, 2010. (CO)

 

Dantec, M.G., American Black BoxEt de American Black Box, de Maurice G.Dantec, Albin Michel, 2007. (ABB)

 


« Depuis le premier meurtre, jusqu’au dernier carnage, l’homme continue de marcher, un œil planant au-dessus de sa tête, les mains pleines du sang de son frère. » ABB p 127.

 

« Décapite Nemrod comme on taille une plume, piétine le brasier comme Abraham le fit, traverse ton effroi et tu seras celui que la splendeur habille, et tu ne craindras plus ton infernal collier ! » CO, p 27.

 

« Le réel est un secret. » ABB, p66.

 

« Sachez que l’arbre de l’amour s’enracine dans les ténèbres, et parfois les pires qui soient. » CO, p 82.

                                                                                                                 

Feuilletant mollement en avril dernier le nouveau poche de la collection Sagesse chez Points Seuil orné de ses deux superbes oiseaux, arrivé tout frais de ses cartons, je prends en plein visage des bribes de poésie soufie persane, amoureuse au premier regard, réchauffée, promise. Court-circuitant sur le champ toutes mes lectures en cours, je dévore cette épopée nimbée de la lumière apaisante et violacée d’un Islam d’amour, de pureté et de force. D’Attar je ne sais rien, comme beaucoup apparemment, mais je devine un homme habité d’une mystique inexpugnable, dans la Perse du XIIIe siècle, cherchant des remèdes à l’âme chagrine de ses congénères, contant l’espoir et l’endurance, apprivoisant la mort, bien loin de ces abrutis consanguins qui ornent les salles d’attente d’aéroports mal surveillés ne lisant qu’un trop simple et seul livre en boucle, prêchant leur haine pour tout programme de conciliation. Il devenait vital qu’en dehors d’Abd Al Malik, j’entende enfin les voix promises par cet islam modéré, chiite, soufi. Inaudible entre les bombes.

 

Je n’ai, sciemment, et depuis l’ouverture de ce blog en décembre 2005, jamais écrit une ligne sur l’œuvre de Maurice G. Dantec. Cela me paraissait d’une telle évidence, que rien, jamais, ne me venait en dehors de la certitude profonde qu’en d’autres temps, d’autres lieux, suivant les formules consacrées, nous aurions probablement été les meilleurs amis du monde, mais que jamais je ne risquerais une prétentieuse exégèse de celui qui m’a simplement éveillée aux Lettres sans me sommer pour autant d’abandonner le rock n’roll. Et certainement pas un exercice de fanatisme en règle consistant en une plate hagiographie d’un « auteur essentiel au paysage français ayant hanté mes nuits de ses machines patristiques. » Non mais vraiment, j’ai déjà tout essayé. Tout est déplorable. Je ne le ferai donc pas. Je ne le peux pas. Mon rapport actuel à ses textes est pour le moins trop personnel et complexe et ne cesse de se brouiller. J’ai terminé d’en être désolée. Je vais donc tenter de l’évoquer comme un ami imaginaire, bruyant et pénible, qui aurait commis ce texte monstrueux, cette impensable Boîte noire américaine.

 

« Ils le virent de loin comme un feu simple et droit parmi les bêtes brutes. » CO, p 84.

 

Nous étions quoi, en 2001 ?  Bien sûr. Comment oublier cette année. J’ai 21 ans, et soudain les rayons de la grande surface qui m’emploie à la poissonnerie se vident comme les veines d’un habile suicidé. Une cliente en profite pour cacher rapidement deux steack hâchés dans ses sous-vêtements, image d’un pillage occidental miséreux, dérisoire, qui n’en finit pas de me marquer. Le « responsable » arrive en courant : « Il faut rentrer chez vous, il y a eu une explosion aux États-Unis. » Aux États-Unis ?! Et il faut fermer une galerie marchande de Bordeaux ? Circonspecte, je m’exécute, contente de pouvoir profiter de cette belle journée de septembre. J’achète du vin en passant, avant de rentrer à mon sombre appartement minuscule en rez-de-chaussée, me demandant avec anxiété si ma merveilleuse chatte Azraëlle, rousse flamboyante aux yeux marrons glacés, sera revenue depuis 24h que nous la guettons, mon ami et moi, accoudés à tour de rôle sur le rebord de la fenêtre. Mon homme est là, comme toujours, bassiste black-métaleux à demeure préparant une grande école de jazz. Plus vieux mais plus petit, nous trouvions un équilibre. Mais pour une fois derrière la porte, silence, ses mains mygales apoplectiques ne s’agitant plus sur le manche de l’instrument maître. Je le trouve assis, parfaitement immobile, devant un bouquin de la Noire chez Gallimard. Encore un polar, pensai-je avec un mépris certain, encore peu familière du genre, avant de m’installer à côté de lui pour lui proposer un verre. Il reste mutique, n’ayant probablement pas remarqué que je rentre bien plus tôt que prévu. Je lui demande s’il va bien, il me tend le dos du livre : Les Racines du mal, M.G. Dantec, relève les yeux et me fixe, sinistre. « Ce livre est une putain de claque », consent-il à balbutier. Il descend quelques gorgées de rouge et me demande ce que je fais là. « Allume la télé tiens, oui, il y a eu une explosion quelque part aux States, j’ai rien compris, tout le monde a dû partir, ils sont vraiment malades. » Il ne m’écoute déjà plus, reparti dans ses pages. « Dantec, ça me dit quelque chose », marmonnai-je en me resservant un verre et en m’appuyant contre lui, réclamant attention. 

Mais déjà, il se tourne jalousement de côté, comme honteux que je puisse en saisir une ligne ou deux à la volée.

Bon, j’avais déjà avec lui appris la leçon numéro un : « Ne jamais se tenir entre un homme et son instrument de musique », la deuxième, « ne jamais se tenir entre un homme et son ordinateur », j’apprends la nouvelle « ne jamais se tenir entre un homme et son Dantec. » J’apprendrai plusieurs variantes par la suite, des combinaisons fusionnelles au sein desquelles il est fâcheux pour tout le monde de se retrouver : l’homme et sa mère, l’homme et sa femme, l’homme et son homme, l’homme et sa voiture (surtout en panne), l’homme et son œuvre en élaboration, l’homme et la drogue, l’homme et sa moto, l’homme et son fan-club, l’homme et sa psychanalyse, l’homme et sa crise de la trentaine, l’homme et son premier emploi, l’homme et sa tondeuse (à cheveux, j’ai déjà mentionné sa voiture), l’homme et sa maladie (ouh la, fuyez !!! un rhume, merde !!!), l’homme et sa crise de la quarantaine, l’homme et son pays, l’homme et sa planche de surf, l’homme et son jouet électronique quelconque, l’homme et sa crise de la cinquantaine, l’homme et… la bouteille, que je vide, triomphante, avant même qu’il ait terminé son premier verre. Ce qui nous donne un adage général qui dirait à peu près cela, aujourd’hui, forte de mes multiples expériences auprès de la Bête: « Femme, ne te tiens jamais entre un homme et quoi que ce soit. » Dont acte. Ce qui conduit, mais je m’égare, aux rapports ambiants actuels qui consistent à ne se parler de rien et ne jamais se voir. En fait, de ne plus former, jamais, « d’ensemble » autre que strictement…acrobatique. Rock n’roll.

Je commence à faire mine de me déshabiller, en chantonnant, langoureuse. Hilare, je tente de le déconcentrer, il râle carrément et me pousse gentiment, mais fermement. « Arrête, je te demande juste quelques minutes pour terminer mon chapitre, s’il te plaît ». Il m’embrasse, bon joueur. « Allons, allons. »

Quand nous lisons, nous avons tous 75 ans, et la mine solennelle de circonstance, qu’on se le dise. J’ai même coutume de penser qu’à chaque bon livre refermé, nous avons pris dix ans. Je ris, je m’en fous, moi je ne lis pas. Je suis encore bien jeune…

 

Je coupe le poste où s’époumone le groupe Magma, et allume, amusée, la télévision. Quitte à me faire engueuler, autant que ce soit pour une raison qui me sera, parallèlement, fort agréable. Fascinée par les guerres, les catastrophes, les tueurs en tout genre, je me frotte les mains de ce nouvel évènement, vautour avide d’en savoir plus.

 

« Les falaises contemplaient la mer avec compassion. » ABB, p 176.

 

Stupide abreuvée, j’aurais dû rester longtemps bien serrée contre l’homme, incapable de comprendre les images déferlant avec fracas dans mon appartement jusqu’ici préservé.

Je me rappelle la larme roulant sur la joue de l’héroïne ingénue du Cinquième élément après visionnage d’une histoire de l’humanité accélérée.

Je me rappelle que Dantec est tombé à nos pieds, que nous nous sommes broyés les mains et que je pleurais sans discontinuer de nombreuses heures durant, devant les boucles maudites de ces deux spectaculaires effondrements.

J’étais devenue américaine, une bonne fois pour toute, comme je le pressentais déjà depuis les milliers de films vus, et ce fameux séjour à Boston, à 16 ans, dont le retour amorcerait de bien terribles répercussions.

 

Plus tard dans la nuit, je ramassai le livre, lus le dos et, terrassée, commençai ma plus intense métamorphose. « Cruciale. » Celle qui « mit en croix ma pensée » comme le dit Dantec lui-même  à propos de la sienne de Bloy. Je compris rapidement qu’il y avait ceux qui lisaient, et ceux qui ne lisaient pas, et le monde froid et faussement insouciant promis aux derniers eut raison de mes réticences, il faudrait bien lire, alors, lire. Lire. Cet art majestueux et solitaire, si loin de mes amours infidèles et frénétiques d’images mouvantes, dont la dévoration me laissait pourtant de plus en plus affamée, vide, désespérée, inerte. Le cinéma, lentement, me rongeait, me tuait, le théâtre avait déjà, auparavant, attaqué fortement mes résistances, entamé ma joie, je disais trop, j’incarnais trop, je ne me protégeais jamais, je ne trouvais jamais nourriture mais devais abreuver tous les autres d’une voix sèche qui tardait à s’épaissir. Je dépérissais totalement sous le coup de passions dévastatrices sans fondement, je ne trouvais aucun semblable, l’amour était une farce à conventions auxquelles je consentais à me plier pour la galerie, j’étais seule, prête chaque matin à en finir pour de bon, maudite décalée, incapable de me calmer, mimant la vie réelle, égarée à la recherche de… cette étincelle de vie que le bigbang n’explique pas.

Mais non, c’était évident, c’était juste là, il fallait se taire, du silence, et lire. Mais lire les bons livres. Ceux qui produiraient des effondrements et des reconstructions à la hauteur de celles qui venaient de nous être infligées, à tous, simultanément, aux quatre coins du globe, suspendus à nos images insensées, incapables, plus jamais, de produire le moindre sens commun, de nous unir, nous tenir et nous réconcilier. Car nous étions, dès lors, en guerre, et il allait falloir s’armer. Déjà, l’arrivée d’internet et de Loft Story avait été fortement éprouvante, je nous sentais dégénérer un peu trop vite.

 

La mesure de mon esprit est née en 2001, paniquée j’ai entraperçu l’immensité des tâches que me réclamerait mon avenir pour tenter d’effleurer mon formidable destin secret, et tout est depuis mêlé sans possibilité aucune de dissociation.

 

« Parce qu’un écrivain n’est nulle part, sinon là où sa liberté le consume. » ABB, p 42.

 

Neuf ans plus tard, je suis dans un avion pour New York. Neuf ans, autant dire, en 2001, jamais. Pourtant.

À peine un pied posé à l’aéroport et je suis chez moi. « Fascinante mais creuse », me dit-on d’elle. Oui, parfaitement. Mais trouée par endroits, qui laissent apercevoir l’abîme sur laquelle elle repose. J’ai le trac. Ces décors impeccables, cette fourmilière maîtrisée, tout est faux, tout est magnifique. Le ciel est clair, la brise est lancée aux moments les plus propices. New York n’existe pas, me souviens-je d’avoir rêvé il y a quelques années. Telle un Colomb uchronique, je partais en radeau de Southampton et jamais, jamais je n’arrivais en Amérique. Je finissais par tomber de la Terre, plate, bien entendu. Chez moi n’existe pas. De l’autre côté, de mes yeux, je ne peux pas voir New York, ce n’est pas de cela dont il est question. Tout, pour quelques jours, produira osmose et délicatesse, euphorie perpétuelle et profonde sérénité. J’ai vécu ces quelques jours inadmissibles hors du temps et des contraintes, avalant les fuseaux, tordant les priorités. Heureusement, j’ai rodé la version officielle de ce voyage, prétexte à beuveries et tourisme éhonté de post-adolescents partis dépenser leur argent de poche. Je savais bien pourtant que je venais aux origines. Chercher confirmation. J’étais chez moi, voilà pourquoi je ne pouvais y vivre.

J’ai rejoint Ground Zero à 20h. Le soleil baissait alors que j’arrivais par la paroisse Saint Pierre. La vue des grues me serra le cœur. Je montais les marches de l’immeuble adjacent à Century 21 (« Le secret le mieux gardé au monde »). Il faisait encore chaud, et des hommes lavaient les terrasses, produisant une agréable vapeur d’eau. Je m’assis face au grand trou protégé par d’immenses palissades. Je restais plus d’une heure, captivée.

Je ne ressentais rien. J’envoyai un message à ma sœur, à qui je devais ce périple ô combien précieux. Je me mis à écrire à des gens restés en face. J’étais chez moi. Chez moi n’existait plus. Je ne ressentais rien, ataraxie magnifique et tant attendue, preuve que j’étais chez moi.

 

Sept heures durant, perdue entre les montres à l’aller puis au retour, je dévorais American Black Box, de Dantec, que je m’étais gardé, comme on garde une bonne bouteille pour une grande occasion. Je compris rapidement que Maurice, ce grand frère bancal et placé dans une famille à l’autre bout du monde oserait jusqu’au suicide social le plus irréversible au nom d’une liberté qu’il lui était tout bonnement impossible de contraindre à qui ou quoi que ce soit. Une chimère ironique, cette liberté. Hors de question d’imaginer sérieusement une seconde être libre, à part peut-être en écoutant Dannii Minogue dans un Dodge frayant sur la canadienne transversale tout en finissant, sur un parking désert, son chapitre d’Hilaire de Poitiers.

Il est libre, Maurice, qui mélange tous les genres, pense à voix haute, prose ou versifie selon son humeur. Et la gorge serrée, je constate que je lui suis encore plus affiliée que je ne m’en doutais faiblement, éloignée de ses lignes depuis quelques années maintenant, tétanisée devant Métacortex que j’attendais pourtant comme le retour du Messie. Libre, mais, et donc, seul. Certaines de ses pages feraient se détourner de lui la plus motivée des suiveuses creuses qui jalonnent les rangs de ses groupies recrutées jusque dans les latrines glauques des camps staliniens-sions-post-apo-anar-rien, dont j’avais peur de faire encore partie sans possibilité aucune d’y voir clair dans son jeu. Aussi me surpris-je agréablement plus d’une fois à lui murmurer « Non, ne me regarde pas, je t’arrête tout de suite, Maurice, sur ce coup-là, tu es SEUL. » En me positionnant tour à tour face, contre ou avec lui, je cernais enfin un peu de cette fragile existence.

 

Cette liberté, il l’avait bordée et pérennisée dans deux des plus délicates manœuvres humaines : l’exil et la conversion, condamné par lui-même, pour reprendre le titre de Wyndham Lewis, rédimé comme on peut.

Dantec, concerné mais trop lâche pour se battre in situ, annonce la guerre totale, parti Français errant, arrivé Canadien catholique, nous abandonnant à notre territoire de la merde, comme le nomme Pascal Adam, à la fleur flétrie des assauts d’un Islam galopant, des complaisances médiatiques germanopratines exécrables et d’un gouvernement de vendus déficients mentaux et dont l’anti-américanisme primaire n’en finit plus de le contraindre à se ridiculiser quotidiennement.

On y sent la sueur et la douleur de reculer pour voir, et ensuite croire, la bave aux lèvres et la concentration du chimiste qui ne doit pas sauter avec sa bombe. Tout ceci baigné dans un grand n’importe quoi pour le coup sidérant de réalisme. Il ne doit pas être facile tous les jours d’être M.G. Dantec, et ses milliers d’ennemis planqués dans les recoins. Il n’est pas facile, non, d’entrer dans une église et de demander baptême. De prendre le dernier avion.

Je me posais récemment la question de la douleur fulgurante que devrait ressentir celui qui perd la foi. Je n’avais pas saisi, emphatique empirique, ce qu’il en coûtait pour un homme de se tenir devant le gouffre d’une vie entière passée dans l’Erreur, dans le faux monde. De soudain croire. Je m’en foutais éperdument, d’ailleurs, tellement assurée de la véracité de l’existence de ma matrice.

J’envisageais pourtant déjà seulement deux mariages possibles, à l’époque où je fus moi-même devant la grande question : celui qui débute la relation, la plaçant sous protection immédiate, « marquant le coup », comme on dit, celui donc qu’impatiente, je choisis. Celui qui scelle une relation éprouvée, signe la fin d’une longue lettre qu’il faut bien se résoudre à concevoir pour ce qu’elle est : une grande œuvre à célébrer. Une deuxième chance, peut-être, si me sens assez téméraire pour accepter ces serments cette fois-ci devant Dieu.

La Foi ne m’apparait ainsi, à présent, que dans cette alternative. J’ai raté la protection liminaire, mon parcours m’indiquera probablement, comme toujours, l’évidence. La conversion tardive mais donc mûrie de Dantec me bouleverse, elle me donne une espérance folle, celle de, peut-être, un jour, ne pas fossiliser dans une solitude complète.

Mais « la génuflexion d’un indifférent est la suprême offense » dirait Gomez Davila, et j’entends bien ne pas me faire l’affront suprême de « forcer ma foi » pour rejoindre une communauté alors factice, qui me laissera à nouveau mortifiée et spectrale si, et c’est toujours le cas, l’erreur me saute alors à la gorge et me vide de ces fausses forces constituées à la hâte dans un temps sidéral plutôt que solaire. Je ne sais si Dantec fut longtemps lui-même comme je me sens l’être un simple craignant-Dieu, s’il fut prudent, sceptique. Je sais qu’encore une fois, il a osé ce pas en dehors de la Sphère.

 

« Je me sens vif, puis presque mort, et quand je hante les bas-fonds me vient la nostalgie des anges. Entre la cime et le fossé, je suis sans cesse écartelé. Que faire, hélas, où est ma vie ? Où est la porte de ma prison ? – Tout le monde est ainsi, rares sont les êtres massifs que rien ne trouble ni n’effraie. » CO, p 112.

 

À chaque fois que je demande à un créateur, un esprit fort qui a toute ma confiance son explication terminale, son Grand Ensemble à lui, à chaque fois que je tente de m’en remettre aux mains habiles de ceux qui ont forgé les plus beaux monuments du cœur et de la connaissance, je ne trouve que Dieu. Merci, les gars.

Cette confirmation est probablement celle qui aura eu raison de mes dernières craintes terribles, car comprenez-bien que de passer  du « rien » je-m’en-foutiste, de la « science » idole impuissante et responsable de ce crime contre l’humanité qu’est l’avènement de la Machine inanimée, ou du « moi » de la psychanalyse,  à Dieu, promet des écarts violents aux multiples déchirures musculaires. Surtout si, tendue, je tente de résister, d’éprouver cette déstabilisation profonde. Il faudra tout revoir. Le processus a déjà commencé de toute façon, je reprends tout, comme je peux, sans sourciller. L’Unanime apparaîtra peut-être enfin.

Gageons que je me tiendrai sur le bord de mon abîme, bientôt, et que je ferai alors les pénitences nécessaires le cas échéant. Ou pas, et ma désolation de n’avoir strictement rien trouvé, ou retrouvé, aura raison de mes derniers souffles.

Prendre appui sur les grands me semble en attendant salvateur, tracer les référents, trier, établir des hiérarchies de valeur, plus que jamais, situer lucidement la sienne propre et fort de cet ensemble, travailler à transmettre en dessous et se hisser au dessus.

Je me disais peu ou prou la même chose, alors que noyée dans les sept cent pages de cet American Black Box maudit, je peinais à mâcher. Je dois continuer, je dois trouver le noyau central, comprendre l’agencement. Pourquoi. Saisir ce que je sais déjà, en proportion de ce qu’il m’apprend, constater la progression. Sommes-nous alors vraiment en guerre ? Idiote, tu le sais depuis tes 21 ans.

« Le 11 septembre de l’An de Grâce deux mil un, Oussama Ben Laden nous donna un enseignement valable pour les siècles des siècles, et jusqu’à notre extinction finale au cœur du brasier d’un soleil devenu géante rouge, dans 4,5 milliards d’années : il n’existe plus aucune guerre qui soit LOCALE. » ABB, p 378.

 

Mais quel but personnel, autre que christiquement suicidaire, poursuivait donc Dantec quand il tentait de nous asperger d’essence et de lancer l’allumette à longueur de démonstration de la nocivité de nos bougres musulmans entassés dans une misère somme toute de plus en plus commune ? Endurait-il sa Passion, attirait-il à lui les avions pour que nous ayons le temps d’évacuer des lieux condamnés à une destruction imminente ?

« On lit mieux Dantec que lui-même n’écrit » me dit-on, un peu salaud. Oui, mais. Non. Il y a quelque chose de puissant, il n’est peut-être pas totalement au courant de ce qu’il produit, il en convient d’ailleurs, certes, mais, il y a toujours eu quelque chose, chez Dantec, de pénible, de tragique, un ersatz de superbe, une ébauche de foudroyant, et les pierres ne cessent de s’entrechoquer dans l’inadmissible, et l’incendie de s’éteindre sous la pluie battante. J’aime ce Dantec endurant, têtu, illisible, allez comprendre.

 

Trois ans après parution, d’ailleurs, quoi ? Ce désespérant rien, qui n’en finit de grandir, de pourrir lentement, oh non, pas de bombes par chez nous, mon cher, « We are not afraid » comme ils disent outre-manche hein, ben tiens, seulement ce long pourrissement, qui se traduit par de plus en plus d’exils et de conversions de complaisance. Partout. Et le retour d’une peur lancinante, moins aiguë, celle qui nous inquiète de nous trouver trop loin de la dernière catastrophe, qui devra donc, et de façon imminente venir à nouveau frapper qui, quand… et en ce qui me concerne, cette mélancolie poignante du front, cette admiration de l’armée israélienne qui voit la femme ne pas abandonner le sale boulot à son homme exclusivement en attendant, grosse et aigrie, de repeupler une terre sale de futurs cadavres. L’impression que la guerre même nous échappe, qu’aucun bubon jamais ne se vide. Frustration. Epuisement des réserves, des forces.

Ils traverseront une terre de zombies qui ne relèveront même plus les yeux de leurs « réseaux sociaux », ils frapperont une fois. Il ne restera rien. Les meilleurs seront saufs, car déjà partis.

Je suis embourbée dans le marais des pensées fuligineuses d’un converti catastrophiste, et le pire, c’est qu’au bord même de l’asphyxie, je continue. Je dois savoir. Je n’ai pas le choix. « Pardonnez-leur, hein, ils ne savent plus ce qu’ils font, de toute façon. »

 




La suite demain.

 

 

 

Publié dans : L'humanité mise à mal: témoins de guerre
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