Jeudi 2 juillet 2009

Les Sentences de Pseudo-Phocylide forment un étonnant petit recueil. Bribes d’un sens commun majoritairement toujours partagé quelques 2500 ans plus tard, elles opèrent comme une piqûre de rappel d’une nature humaine dont on peine souvent à retrouver les contours.

On y apprend en une demi-heure (concept antique fort agréable du fast-book : dose de culture à injection rapide, lecture en portions individuelles pour soulagement immédiat) les bases d’une âme bien faite, pure et sereine. Il s’agit d’appliquer des préceptes pragmatiques très loin de toute métaphysique : car le bonheur, et ce Bien qui n’est pas la monopole du christianisme, c’est apprendre à vivre ensemble et maintenant. Simple et clair n’est-ce pas ? Comme l’eau des sources. À vos bouteilles.

 

Aie pitié des naufragés, car la traversée est incertaine,

À qui tombe, tends la main, sauve l’homme sans secours.

 

Que les immigrés reçoivent les mêmes honneurs que les citoyens ;

Car tous, nous risquons d’éprouver la pauvreté errante,

Et la terre n’a point de lieu sûr pour les hommes.

 

Un cœur qui s’insinue engendre une folie funeste.

 

L’homme trop conciliant passe pour un sot auprès de ses concitoyens.

 

Mieux vaut recevoir promptement son hôte à une table sans apprêts

Que de le faire trop attendre avec d’abondants artifices.

 

Se plier aux circonstances, ne pas souffler contre les vents.

 

À son début couper le mal et panser la plaie.

 

Ne partage pas le lit des concubines de ton père.

Ne pas gagner de ta sœur la couche abominable.

Ne pas entrer dans le lit des épouses de tes frères.

Que la femme ne détruise pas l’enfant qui se forme en son sein,

Et une fois né ne le jette pas en pâture aux chiens et aux vautours.

Sur ta femme enceinte ne lève pas la main.

Ne pas aller t’unir à des animaux.

 

Respecter les cheveux blancs ; céder aux gens âgés le siège et tous les privilèges ; au vieillard d’égale naissance et de même âge que ton père, accorde les mêmes honneurs.

 

La pureté est une purification de l’âme et non du corps.

Tels sont les mystères de la justice ; en vivant ainsi, puissiez-vous mener une vie heureuse jusqu’au terme de la vieillesse.

 

Pseudo-Phocylide, Sentences, Les Belles Lettres, 1986.

Publié dans : Stylet et tablette : Textes, hommes des sources
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Mardi 9 juin 2009

I’m the livin’ proof of Churchill’s lies.

David Bowie, Quicksand.


J’avais piqué une citation à Winston Churchill. Lors d’un dîner mondain, une femme lui a dit : « Monsieur, vous êtes saoul. » Il lui a répondu : « Oui, madame. Et vous êtes moche, mais demain, moi je serai sobre. »

Lemmy Kilmister, Motörhead, la fièvre de la ligne blanche.




 

Voici un petit livre dont il faut célébrer l’existence, dernier né d’une collection déjà admirable (Texto, la pochothèque de Tallandier, consacrée à des textes et hommes forts de l’Histoire). L’éditeur a choisi de présenter dans leur version originale, et fort bien traduite en vis-à-vis, les discours prononcés par Churchill depuis la prise de ses fonctions en 1938 jusqu’à sa défaite électorale d’après-guerre, en 1945. Chacun est introduit rapidement par un état de la progression de la guerre, vue depuis la Grande-Bretagne, ce qui procure à l’opus un rythme haletant, un suspens renouvelé, ponctuant les interventions lyriques du Premier Ministre, humanisant de ses formules pour la plupart célèbres, de sinistres constats et de poignants appels au courage et à la lutte. « Je n’ai rien à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur » clame-t-il très rapidement, avant de préciser au nom de son peuple qu’aucune soumission à l’hydre nazie ne s’envisage.


« Nous faisons face à la plus terrible des épreuves. Nous avons devant nous maints longs mois de lutte et de souffrance. Vous demandez ce qu’est notre politique ? Je peux vous le dire : c’est faire la guerre, sur mer, sur terre et dans les airs, par tous les moyens, avec toute la puissance et avec toute la force qu’il plaira à Dieu de nous donner ; faire la guerre contre une tyrannie monstrueuse, sans égale dans le sinistre et lamentable catalogue du crime humain. Voilà notre politique. Vous me demandez quel est notre but ? Je vous réponds d’un mot : la victoire, la victoire à tout prix, la victoire en dépit de toute terreur, aussi longue et difficile que puisse être la route, la victoire ; car sans victoire, il n’est point de salut. »
   13 mai 1940.


S’engage alors les conflits que l’on connaît tous, mais peut-être moins par la lorgnette de nos insulaires voisins.


« Nous tiendrons jusqu’au bout, nous nous battrons en France, nous nous battrons sur les mers et les océans, nous nous battrons dans les airs avec une confiance et une force croissantes, nous défendrons notre Île quel qu’en soit le prix,  nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur nos terrains d’aviation, nous nous battrons dans les champs et dans les rues, nous nous battrons sur les collines. Nous ne nous rendrons jamais. »
4 juin 1940


À de nombreuses reprises, même lors de la capitulation et la collaboration pétainiste, des messages de soutien et de respect sont prononcés à la BBC à destination du peuple français. La nécessité de détruire la flotte française postée en Algérie, afin qu’elle ne vienne grossir les rangs de la flotte allemande, sonne de la part de Churchill comme une terrible décision pour le salut du reste du monde, et sa fermeté doublée de compassion pour les marins français donne un ton étrangement chaleureux à ses menaces bientôt exécutées de bombardement. Il conclue dans une emphase rhétorique caractéristique, en vertu de sa ligne de combat indéfectible contre l’Allemagne d’Hitler et tous ceux qui s’y rallieront.


« En pleine harmonie avec nos Dominions, nous traversons une période de péril extrême et de formidable espérance, où chaque vertu de notre race sera mise à l’épreuve, et où tout ce que nous possédons et tout ce que nous sommes sera mis en jeu sans retenue. Ce n’est pas le moment de douter ou d’être faible. Voici l’heure suprême qui nous appelle. »
4 juillet 1940.


Fin lettré et grand admirateur de la culture européenne, il cite en pleine tourmente la Bible, bien entendu, mais aussi Longfellow ou Kipling, les héros grecs du Péloponnèse ou ses ancêtres, toujours soucieux de raccrocher un sens universel et cosmique aux immenses pertes subies par les peuples pendant ce choc de titans.


« J’ai cherché parmi eux un homme qui relève la muraille, qui se tienne devant moi, sur la brèche, pour le bien du pays, afin que je ne le détruise pas : je ne l’ai pas trouvé. »
Ezéchiel 22 :30.


En octobre 1941, son cri est toujours intact :


« N’abandonnez jamais, jamais, jamais, jamais – n’abandonnez rien, ni de grand ni de petit, rien d’important ni rien d’insignifiant – n’abandonnez jamais rien sauf quand l’honneur et la raison l’exigent. Ne cédez jamais à la force, ne cédez jamais à la force apparemment irrésistible d’un ennemi. »


Et cette persévérance paye. En août 1942, l’Allemagne cède en Egypte contre les troupes britanniques. Cette victoire inspire cependant une prudence nécessaire à Churchill qui galvanise son peuple tout en lui rappelant ses objectifs.


«  Mais ce n’est pas la fin. Ce n’est pas même le commencement de la fin. En revanche, c’est peut-être la fin du commencement. Dorénavant les nazis d’Hitler vont rencontrer des troupes aussi bien armées que les leurs, peut-être même mieux armées. Ainsi, ils auront à faire face sur de nombreux théâtres d’opérations à cette supériorité aérienne qu’ils ont si souvent utilisée sans pitié contre les autres, dont ils se sont vantés dans le monde entier et qu’ils ont souvent employée pour persuader les autres peuples que toute résistance était vaine. »
10 novembre 1942.


Les conflits s’intensifient, puis arrive l’alliance américaine et son D-Day salvateur. Churchill en profite pour rappeler ce qu’il en a coûté, sans jamais le regretter, de libérer la France, dans la grandeur de laquelle il semble toujours avoir cru.


« Nous avons perdu – je regrette de devoir en faire la déclaration – plus de 90 000 hommes tués, blessés ou disparus, et les Etats-Unis, y compris l’armée du général Patch, plus de 145 000 hommes. Tel est le prix du sang versé par les démocraties anglophones pour la libération du sol de France. »
28 septembre 1944.


La fin de la guerre, marquée par les accords de Yalta, le suicide d’Hitler et la soumission de Berlin, voit la fin de la carrière politique de l’orateur va-t-en-guerre. Mal préparé à des joutes politiques électorales, car préoccupé par le problème japonais réglé de façon drastique par l’Enola Gay américain en août 1945, Churchill, favorable à la Bombe H bien qu’il n’en soit pas encore question publiquement, perd les élections et doit renoncer à Downing Street. Les derniers efforts demandés à un peuple exsangue et lassé de l’humeur belligérante de leur leader, furent probablement de trop.


« Je voudrais pouvoir vous dire, ce soir, que toutes nos sueurs et nos larmes sont derrière nous. Alors je pourrais mettre un terme heureux à mes cinq années de service, et si pensiez en avoir assez de moi et que je méritasse d’être mis sur la touche, sachez que je le prendrais de très bonne grâce. Mais au contraire il est de mon devoir de vous prévenir […] qu’il y a encore beaucoup à faire, et qu’il faut vous préparer à fournir, tant par le corps que par l’esprit, des efforts supplémentaires et à faire encore des sacrifices pour de grandes causes, si vous ne voulez pas retomber dans les ornières de l’inertie, la confusion des objectifs, et le lâche refus d’être grand
 ». 13 mai 1945.


Le vieux lion, cette fois-ci, ne fut pas entendu.


Winston Churchill, Discours de guerre (édition bilingue), Tallandier, collection Texto, 2009, 12 €.

Publié dans : L'humanité mise à mal: témoins de guerre
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Dimanche 31 mai 2009



La Ménagerie du Jardin des Plantes recèle un trésor encore bien gardé, aussi fascinant qu’une relique d’un temps perdu, inaperçue sous la boue des futures structures en miettes.

Wayne, petit miracle de son espèce presque disparue, la panthère de Chine, est né en captivité en janvier dernier. Pourquoi y prêter cette attention, sans cesse mise à mal par la gangrène cynique des intouchables ? Parce que déjà, se reproduire en captivité, c’est assumer ses nouveaux cadres, les dépasser, s’y trouver suffisamment bien pour envisager d’y créer une progéniture, ce qui est très loin d’être chose commune dans le règne animal.

Parce qu’observer Wayne, derrière sa paroi de plexiglas, protégé malgré lui des dangers de la brousse, heureux comme on voudrait projeter qu’il le soit parce qu’il court dans les branches et joue avec la queue de sa mère excédée, nous en dit long.

 L’éthologie est une pratique difficile, malmenée, à mi-chemin entre la psychanalyse et la biologie, ne choisissant jamais son camp, et pour cela suspecte et jamais prophète en quelque pays que cela soit. Boris Cyrulnik sillonne les plateaux télé pour nous assurer de la nécessité d’observer une humilité digne face aux comportements animaliers. Cesser de les bêtifier en trouvant leur monde merveilleux, et en enviant la quiétude du fauve au soleil, mais apprendre de leur incroyable résistance et force de survie dans un environnement majoritairement hostile et dangereux.

Et puis tenter de mettre en place une histoire du lien universel, en dehors-même de toute spiritualité mais comme une harmonie primitive, comme déterminisme profond, celui d’être cet animal social, celui qui ne peut survivre sans ses attaches, et s’il les perd, lèche ses blessures et réintègre la meute.

Observer Wayne, enfin, rend heureux. Autant qu’il projette qu’on le soit, riant aux éclats derrière notre paroi de plexiglas, tirant les jupes de nos mères excédées. C’est une euphorie profonde, et durable que d’arrêter le temps devant la cage aux fauves, éblouis par leur pelage, leur magnifique grâce puissante, se sentir ému et béat devant un petit panthère espiègle et insouciant de toute l’insouciance qu’il peut enfin se permettre, assuré de n’être, derrière sa paroi, jamais menacé.

Publié dans : Les inattendus
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Mercredi 27 mai 2009

La secousse myoclonique intervient pendant la phase légère du sommeil, alors que notre inconscient veille sur notre repos. Il arrive que cet inconscient se trompe, panique, et pense que nous sommes en train de mourir et pas de nous endormir. Il envoie alors une impulsion dans les muscles, qui nous fait sursauter, et qui sait… revenir à la vie.

C’est tout de même bien fait, un organisme.

Publié dans : Un jour, un mot
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Mardi 26 mai 2009



C’est déjà la fin de ce qui ne commence nulle part.


C’est plus efficace que les pierres dans les poches de Virginia Woolf.


Plus violent que le silence après le « Voulez-vous ? ».


C’est une sentence, un arrêt de mort, anticipés et grotesques.


Et ce serait un scandale, la fin du monde, l’injustice suprême,

Si seulement il me restait encore un peu de ce cœur formolé.


Je pourrais être éplorée, comme je le fus, mais je n’ai plus de larmes. Dépourvue, je le suis depuis tellement de temps, tellement longtemps, qu’en remontant la spirale je ne retrouve qu’un embryon précaire, mais jamais l’insécable, jamais la lueur d’une ébauche de source.

Alors non, je ne ferai pas mieux ce soir. Je n’irai plus pleurer nulle part, je caresserai doucement les étoffes pour les remettre en place, j’ajusterai les mèches autour de mon visage, je redresserai l’échine et je rentrerai sur scène, radieuse, brillante, aveuglante de sérénité, pour le salut du plus grand que moi. Je n’aurai pas de médailles, ni d’applaudissements, mais la reconnaissance muette des regards atlantiques, la complicité des vivants planqués entre les morts.


Ces morts inutiles, dont il aura fallu constater le décès en inventant une heure. Ceux-là même que sans combat il aura fallu rendre à la facilité, et qui nous honoreront de mépris pour nos liesses.


Nous les sanguins, les fous furieux, les mal-réglés sur pause, qui interrompons les cycles de silence forcés en riant dans les charniers, réticents aux figures imposées. Nous sommes la honte des citadelles, les profanateurs  des sépultures  de résignés, les terroristes des façades lisses, surgissant du vide cimenté de leurs abîmes.


C’est déjà la fin, peut-être, de ce qui n’a commencé nulle part. Mais je ne suis pas, jamais, l’enterrée vive qui se débattra pour sortir.


Je suis déjà sortie des flammes.


Méfie-toi, mon amour, des entraînés des heurts.

Ils connaissent des issues que les prudents ignorent.
Ils survivent sur les poussières des pétrifiés de peur.


Tout ceci n’est qu’un exercice d’évacuation que je connais par cœur.

Publié dans : Ecrits vains : à moi
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Quo vadis ?

Pense bête

Fils d'hommes, jusques à quand aurez-vous le cœur lourd, aimerez-vous des riens, rechercherez-vous le mensonge ? » (Psaumes 4,3)

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